Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte.
Le quatuor D 887 de Franz Schubert
Quatuor no 15 en sol majeur, D 887, opus161.

Voici le dernier, composé fin juin 1826 (en seulement dix jours), et sans doute le plus beau de tous. À l’exception du premier mouvement, exécuté en concert public en mars 1828, Schubert n’eut même pas la chance d’entendre cette œuvre sublime où, peut-être dans un « acte de libération, d’affirmation vitale au terme d’une période de doute sur lui-même »85, il semble être allé plus que jamais au bout de ses facultés créatrices, sans éprouver cette fois le besoin de puiser un quelconque thème ou idée directrice dans des compositions antérieures.
Son écriture pour quatuor à cordes, basée ici sur un matériel thématique pur, retrouve sa totale indépendance, et atteint souvent une intensité sonore telle qu’on n’est pas loin de dépasser les limites du genre pour se rapprocher de la symphonie (n’a-t-on pas dit du grandiose premier mouvement que, s’il était orchestré, il ferait un magnifique début de symphonie de Bruckner ?). On peut d’ailleurs être tenté d’établir un lien entre cette dimension quasi orchestrale et le choix de la tonalité de sol majeur, un choix, peu courant dans la musique instrumentale de Schubert, qui, aux yeux de Brigitte Massin, pourrait avoir eu, parmi d’autres motivations, « un sens d’exaltation du courage et de l’aventure ».
Mais ne nous y trompons pas : « L’opposition systématique, soulignée dans tous les lieder des mois précédents, entre majeur et mineur trouve ici son apogée ; […] les deux mouvements extrêmes sont, dans leur alternance permanente entre majeur et mineur, tout autant en mineur qu’en sol majeur. Quant aux deux mouvements médians (andante et Scherzo), ils sont respectivement en mi mineur et si mineur. »86
En réalité, cette oscillation permanente dans la conduite harmonique de l’œuvre en détermine la structure interne, en lui conservant d’un bout à l’autre un caractère instable, tragique et douloureux. Climat que ne feront qu’accentuer deux autres traits distinctifs de ce quatuor : d’une part l’importance toute particulière donnée à la partie de violoncelle, porteuse d’une pénétrante mélancolie, et de l’autre, sur le plan de l’écriture, la place considérable, avec le pouvoir dramatique qui s’y attache, accordée aux trémolos.
Au cours de ces trois quarts d’heure d’une musique intensément expressive où Schubert semble avoir mis son cœur à nu, le seul répit véritable, échappée vers un univers de beauté sans nuage, comme un souvenir des jours heureux, sera fourni par le trio du troisième mouvement, dans un sol majeur pour une fois sans équivoque. Car, d’entrée, s’engage un mystérieux combat entre ombre et lumière, qui va, par vagues successives, en passant par un développement violemment dramatique, perdurer pendant tout l’allegro molto moderato, dans un « discours » continu, et pourtant constamment renouvelé, faisant plusieurs fois appel aux ressources intensément expressives de la polyphonie. L’andante un poco moto s’ouvre sur un chant élégiaque du violoncelle, mais, au fil de ses cinq épisodes fortement contrastés, son admirable cantilène plonge vite dans des abîmes infernaux à travers tensions, déchirements et cris d’angoisse, pour ne remonter qu’à la fin vers la lumière du mi majeur.
Le scherzo « ne fait que prolonger par son thème et son climat l’esprit des deux premiers mouvements. Les trémolos deviennent ici l’organisation même du mouvement et créent la structure du thème. Le bruissement chuchoté (pp) des cordes sur leurs notes répétées participe du même fantastique que celui du deuxième mouvement et l’angoisse naît de l’impossibilité d’échapper un instant [hormis le temps du trio] à ce tourbillon maléfique. »87
Hanté (comme le premier) par les échanges majeur-mineur, et reprenant, dans une démarche essentiellement rythmique, divers éléments des mouvements antérieurs, le finale, allegro assai, en prolonge lui aussi l’esprit fiévreux et angoissé et ce, dans une course échevelée dont l’élan forcené ne sera qu’à peine atténué par quelques brèves tentatives d’effusions mélodiques. La coda elle-même « ramasse dans les derniers murmures symboliques des cordes toutes les ténèbres intérieures délivrées au cours des quatre mouvements, qui gardent ainsi leur pouvoir envoûtant jusqu’aux toutes dernières mesures. »88
Franz Schubert, Quatuor no 15 en sol majeur, D 887, opus161, I. Allegro molto moderato, II. Andante un poco moto, III. Scherzo, IV. Allegro assai, composé en juin 1826, publié à Vienne en 1850, par le Kodály Quartet.
Michel Rusquet
18 avril 2020
© musicologie.org.
Notes
Massin Brigitte, Franz Schubert, Fayard, Paris 1977, p.1131.
86. Ibid., p. 1132.
87. Ibid., p. 1135.
88. Ibid., p. 1136.


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