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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte.

L'octuor en fa majeur de Franz Schubert

Octuor en fa majeur pour cordes et vents, D 803, opus posthume 166.

Franz Schubert

« L’octuor de Schubert appelle une comparaison avec le septuor opus 20 de Beethoven. Tous deux sont composés par les instruments du quatuor à cordes associés à la clarinette, au cor, au basson et à la contrebasse. Schubert y ajoute simplement un second violon. Leurs architectures offrent une symétrie quasi parfaite : même nombre de mouvements, même alternance dans les tempos, même plan tonal. Cependant, alors que l’œuvre de Beethoven se tourne vers les effets classiques de la sérénade pour donner naissance à un divertissement agréable, Schubert cherche à ouvrir son octuor jusqu’à lui donner une ampleur symphonique. Les interventions de la clarinette ou du cor laissent croire à une volonté de développements pour solistes et les larges déploiements renvoient à une épopée symphonique. »112

Qu’on y relève autant de ressemblances avec l’oeuvre de Beethoven ne saurait surprendre : à l’époque (début 1824) où Schubert écrivit son Octuor, le septuorde Beethoven, vieux de plus de vingt ans, continuait de jouir d’une grande popularité dans les salons viennois. Aussi, lorsque Schubert reçut commande de cette œuvre de la part du comte Troyer, un excellent clarinettiste amateur qui organisait chez lui des séances musicales réunissant des instrumentistes très en vue, il se vit très certainement demander d’écrire quelque chose dans le même esprit et pour une formation instrumentale comparable. Une évidence s’impose en tout cas : en composant son octuor,  Schubert a nettement surpassé son modèle.

Sans entrer dans le détail des six mouvements de cette œuvre-fleuve (près d’une heure de musique), reconnaissons en effet qu’elle dépasse à bien des égards le simple divertissement. Non qu’elle reflète les sombres pensées qui habitaient le musicien à l’époque de sa composition, et qu’il exprimait peu après en ces termes : « Figures-toi un pauvre diable dont la santé ne se rétablira plus…, dont les plus brillantes espérances ont avorté, à qui les joies de l’amour et de l’amitié n’ont causé que souffrance et douleur… Chaque nuit, quand je m’endors, je souhaite ne plus me réveiller ».

On y trouve certes de nombreux signes de mélancolie, mais, hormis l’introduction lente du dernier mouvement, qui surprend par son climat lourd et angoissé, le tragique en est totalement absent. Comme le remarque Brigitte Massin, le choix de la tonalité de fa majeur, qui en 1824 tranche résolument sur toutes les tonalités mineures de ses œuvres instrumentales contemporaines, manifeste de la part de Schubert « une volonté de bonne humeur et de bonhomie »113 qui se vérifie largement tout au long de la partition. À défaut, donc, de nous plonger dans des abîmes de profondeur expressive, cet octuor émerveille par un ensemble de qualités assez rare : une ordonnance générale supérieurement maîtrisée, alliant remarquablement variété et unité d’inspiration ; un grand raffinement, en même temps qu’une certaine exubérance, dans le traitement de la couleur sonore, avec, certainement pour le plus grand plaisir du commanditaire, une place toute spéciale faite à la clarinette, mais aussi au cor qui ajoute à l’ensemble de délicates teintes « romantiques » ; et un charme général des plus subtils, qu’on ne saurait ramener à la seule grâce mélodique, et qui s’exprime notamment dans les deux mouvements lents : l’andante, avec ses sept variations pleines d’invention et de malice mettant tour à tour en valeur chacun des instruments ; et plus que tout l’adagio, mouvement d’une beauté confondante avec son thème sublime qui s’étire à la clarinette, et d’autant plus touchant que son déroulement s’accompagne d’un net  sentiment de fragilité.

Franz Schubert, Octuor en fa majeur, D803, 1. Adagio - allegro, 2. Adagio, 3. Allegro vivace, 4. Andante, 5. Menuetto et Trio, 6. Andante molto - allegro, Wiener Oktett, Vienna Octet : Willi Boskovsky (violon), Philipp Matheis (violon), Johannes Krump (contrebasse); Josef Veleba (cor), Günter Breitenbach (alto), Nikolaus Hübner (violoncelle), Alfred Boskovsky (violopncelle), 1958.


Franz Schubert, Octuor en fa majeur, D803, 1. Adagio - allegro, 2. Adagio, 3. Allegro vivace, 4. Andante, 5. Menuetto et Trio, 6. Andante - molto allegro, Par Janine Jansen (violon), Gregory Ahss (violon), Nimrod Guez (alto), Nicolas Alstaedt (violoncelle), Rick Stotijn (contrebasse), Andreas Ottensamer (clarinette), Fredrik Ekdahl (basson), Radek Barborák (cor), Festival de musique de chambre d'Utrecht, 2015.

signature de Michel RusquetMichel Rusquet
10 mai 2020
© musicologie.org.

Notes

112. Danzin Christophe, dans « Le Monde de la musique » (268), septembre 2002.

113. Massin Brigitte, Franz Schubert, Fayard, Paris 1977, p.1052.


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ISSN 2269-9910.

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