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Actualités musicales

lundi 25 novembre 2013

Feuilleton (9). Le voyage au Castenet. Où celui qu'on nomme l'auteur refourgue les tableaux du Prado.

 

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Les années n'ont pas altéré mes souvenirs. D'ailleurs, je ne cultive pas les souvenirs, je ne vis que dans des pensées présentes. Il serait insensé de se souvenir du présent.

Alors, au milieu des Cévennes démontées, à l'abri de murs plus têtus que le temps lui-même, je revois, comme dans le miroir des loges de ce petit théâtre madrilène, la transparence triste du regard de Joséphine.

— Tu es toujours triste comme, ça le matin ?

— Je n'comprends pas.

— Ça peut arriver…

— Justement ! C'est pour ça que j'ne comprends pas.

— Eh… ! Arrête ! C'est vexant !

— Oh, tu n'es pas vraiment...

— Mais tu as…

— ... Et alors ? Toujours avec les mecs dont j'me fiche. Jamais avec l'homme de ma vie. Bon Dieu ! Tu l'verrais !

— Houla ! …

— Bah oui ! Tu comprends pas ! C'est moi ! Pendant que tu… là… je pensais à lui…  je pense toujours à lui. Tien ! ... Tu devrais arrêter de fumer… Tu comprends ? C'est toujours dans ma tête. Son corps de danseur, ses fesses rondes et fermes, et son… bref… increvable, toujours prêt à remettre le couvert. Sa fantaisie. Tu comprends ? C'est ça qui me donne du plaisir. Toute seule ou avec un autre, mais en vrai avec lui ça marche pas. Merde ! T'as déjà aimé quelqu'un toi ?

— L'amour est un principe chrétien... Le faire…

— Pas principe, sentiment !

— Ça ne change rien...

— Que si ! ...

— ...Sentiment chrétien interdiction chrétienne… Amour… succession de procurations… héritage de devoirs. Celui qu'on ressent est toujours de dernière main, celui de nos aïeux qui le tiennent de leurs aïeux, qui l'ont refilé à leurs descendants. Notre tour venu nous balançons à demain celui que nous avons reçu de nos parents hier... Les enfants obéissants ne baisent pas avec leurs parents...

— Tu veux dire que l'homme de ma vie est mon père ?

— Ou ta mère, qui sait ?

— T'es con ou quoi ? Va plutôt chercher les croissants !

Je ne laissai pas échapper l'occasion.

Au cours de ce second séjour à Madrid, elle ne m'avait pas relancé avec ses invitations. Peut-être les avais-je trop de fois déclinées. J'ai donc pris sur moi, un soir, de raviver la flamme :

— Dis donc, Zézette, ça fait une éternité que tu me rebats les oreilles avec ton bourguignon. Il a peut-être fini par cuire, depuis le temps, non ?

— Pas de problème ! Il t'attend. On y va ? J'ai trouvé un de ces vins (elle siffla d'admiration). Et pas cher. C'est presque du Pommard, mais ça n'en est pas tout à fait….

Elle respira profondément.

— Tu vois, il y a le village de Pommard…

Elle tendit le bras droit dans la direction d'un Pommard imaginaire.

 — … et ses vignes... et juste à côté…

Elle déplaça sont bras tendu d'environ trente degrés vers la gauche. 

— … ce n'est plus du Pommard.

Sentencieuse, elle me fixa droit dans les yeux pour s'assurer que j'avais compris, le bras toujours tendu elle dirigea sa main droite sous mon nez, le  pouce et l'index en avant, collés l'un à l'autre, et les écarta légèrement, comme on le fait pour indiquer une grandeur.

— Pour le goût, c'est du à un kilomètre de Pommard, pour le prix mets-y une dizaine en plus…

Elle écarta largement son pouce et son index pour représenter les dix kilomètres.

— Dommage, l'homme de ma vie est retenu ce soir.

Pour tout dire, je me moquais de tout cela. La seule chose qui m'importait était de pouvoir d'une façon ou d'une autre me procurer la clef de la porte de service du théâtre. J'ai eu Joséphine dite Zézette en prime. Enfin si on peut dire. Sa tristesse sérieuse et sa philosophie existentielle me paraissent encore aujourd'hui curieuses. Mais je ne parviens pas à cerner le sentiment de malaise qui accompagne cette réminiscence. Pourquoi sommes-nous condamnés à vivre des situations aussi ridicules ? Y sommes-nous vraiment condamnés ?

Je sautai donc du lit, m'habillai donc à la diable, et juste avant de sortir, je fourrageai fébrilement dans la poche de mon blouson.

— Merde ! merde et merde ! J'ai oublié mes papiers... mes clefs... Merde ! Et mon fric dans la loge !

La suite fut un jeu d'enfant. Elle me confia la clef.

— Tu refermes bien après, hein ?

— Tu sais, la solution est simple. File le grand amour avec l'homme de ta vie, et complète avec les autres.

— Je fais quoi à ton avis ?

— Et lui ?

— Pfff ! J'en suis malade !

Elle enfonça la tête dans l'oreiller, remonta la couverture sous le menton, ferma les yeux avec l'intention de prolonger un peu sa nuit.

Avant d'acheter les croissants, je fis dupliquer la clef pendant qu'elle me croyait au théâtre. Nous avons passé la fin de matinée au lit, et pour finir, je lâchai la méchanceté qui me brûlait les lèvres :

— Tu n'as jamais cherché à savoir à quoi tu ressemblais toi-même et ce que tu valais au lit ?

— Si, toujours. Je lis dans les yeux de ceux qui me sautent, que je ne suis pas repoussante... Tu vois, t'as raison sans le savoir. La pire des maladies sexuelles, c'est le tabou… Pirf et toc ! Pas si malin le malin…

Elle était contente d'elle, c'est peu dire, mais je sens que mon récit devient confus. Je mélange. Pourtant mes idées sont claires. Peut-être même un peu trop claires. À vivre sans souvenirs on finit par effilocher le présent. Cette confusion est surtout le signe qui indique le moment où tout a vraiment commencé. J'insiste. Ce n'est pas vraiment une confusion, mais plutôt un nœud (objet  difforme et peu ornemental).

Angela n'a pas du tout aimé les deux tableaux. Ni l'un, ni l'autre. Elle n'a pas voulu qu'on les garde, pas même dans des cartons. Dégoût esthétique ? Répulsion superstitieuse ? Plus personne ne peut le dire.

Un jour elle a ramené de son laboratoire des loupes, une binoculaire, quelques produits. Elle a passé une seule petite heure sur ces « croûtes de merde », et a prononcé le verdict.

— Ici, lieutenant Magnard, là connétable Magnard et sa famille. C'est écrit en toutes lettres. Tu ne peux pas justifier leur provenance, tu n'es pas certain que ce sont des Véliquette. Si tu les as trouvés comme tu le dis, c'est peut-être un véritable trésor, qu'en penses-tu ? Passe une annonce pour voir.

— Magnard ? C'est pas possible. Mon sujet au Bac. Tu sais, cette prof dont... Fais voir ! C'est pas vrai !

— Naaannn ! Trop tard ! Ils sont à moi !

Elle fit écran, m'empêcha de m'approcher et recouvrit les tableaux avec le papier d'emballage.

— Tu m'aimes ?

— Tu choisis bien ton moment…

— Et les autres...

— Dans l'état où j'suis ?

Elle passa la main sur son ventre rebondi.

— Ça va la tête ? Depuis l'Espagne, tu as des idées fixes...

Une fois de plus, elle avait eu la bonne idée. Nous avons passé une annonce dans quelques journaux : Connétable Magnard en famille, et seul, pensif au-dessus de l'eau. Huiles. Faire offre ici même.  Suivait une date à laquelle la réponse devait être insérée. Il y eut une offre et nous devînmes d'un coup relativement riches.

La transaction s'est faite à Grémières-sur-Souls, une petite bourgade distante d'environ soixante kilomètres de Paris, proche de Saint-Ayron. Je fis le trajet Paris–Saint-Ayron dans un train de banlieue bourré de lycéens joyeux, puis je dus emprunter une vieille micheline rouge et jaune et sale et déglinguée. Nous avions rendez-vous, mon contact inconnu et moi-même dans une chapelle dite de Saint-Gildas.

Il courait des histoires farfelues sur cette chapelle. Héloïse et Abélard y seraient enterrés sous l'autel. Et derrière une pierre curieusement ciselée, on aurait emmuré l'olifant de Roland. Le chemin étant fléché depuis la gare, je m'y retrouvai facilement. La chapelle était à moitié incrustée dans un amas de bâtiments tenant de la ferme, du château et du monastère. Ils avaient été tout cela à la fois, enfin à la suite, en plus une prison sous la Révolution, et aussi un lycée pour jeunes filles de bonne famille au début de ce siècle. Une partie des bâtiments étaient alors transformés en centre culturel. Plus tard, ils avaient été réaménagés en appartements de standing. La chapelle était d'une grande beauté, bien que mal entretenue. Elle pouvait faire penser à une œuvre de Pierre de Montreuil, l'architecte de la Sainte-Chapelle et de l'église du château de Vincennes. Peut-être aussi celle de Montreuil. Il serait toutefois étonnant que Pierre de Montreuil ait œuvré pour une ville peuplée de communistes.

Le fond du chœur paraissait fragile avec ses hautes verrières aériennes qui ne répandaient pas de lumière tant elles étaient encrassées. Rareté inconcevable, les murs avaient conservé leurs décors peints.

L'un de ces décors attira vivement mon attention. Il était la réplique exacte, me semblait-il, de la fresque observée dans le réduit « face-nord » du Prado...

— Le jeune femme qui suit directement la mort est celle du tableau, n'est-ce pas ?

La voix était rauque, nasale. Elle rendait presque un son de tuyau, comme un clairon. Son accent était peut-être celui du Sud-Ouest de la France. Elle évoquait la voix d'une maîtresse femme d'un certain âge, au regard noir perçant, inquisiteur, et à la moue serrée légèrement dédaigneuse, surmontée d'une moustache aux poils clairsemés et durs. J'acquiesçai à sa question, tout de même surpris de n'avoir pas fait le rapprochement plus tôt.

— Que pouvez-vous me dire d'autre ? Claironna la voix.

Je scrutai alors la fresque avec une curiosité renouvelée. Certains aspects du paysage, notamment les châtaigniers, étaient comme une réminiscence. Mais il y avait plus...

— Le sixième personnage à partir de la mort ressemble à l'enfant du tableau, mais ici à l'âge adulte. Par contre celui qui ferme la marche me fait penser au connétable, en beaucoup plus jeune... C'est bizarre...

— Non ! Jeune homme ! Ce n'est pas bizarre ! Rien n'est bizarre, hurla cette voix. Je ne suis pas bizarre, vous ne l'êtes pas ! Rien ni personne ne l'est ! D'abord, pouvez-vous me dire ce que signifie « bizarre » ? Allez ! J'attends !

Mais elle n'attendit pas.

— Regardez donc sous le banc qui est face à vous. Dites-moi combien c'est bizarre !

Il s'agissait d'une mallette en cuir de style ancien, Elle était  bourrée de liasses de grosses coupures...

— Comptez !

— Mais voyons...

— Comptez, comptez, maintenant que vous avec fourré votre nez de fouille-merde là où il ne le fallait pas.

Pendant que je comptais la voix s'était adoucie.

— Rien n'est bizarre, mais tout est si violent. Excusez-moi. Ne pensez pas que vous réalisez ici une bonne affaire. Vous devez maintenant vous assumer dans une histoire qui n'est pas la vôtre, et vous allez vous y perdre... Certainement, vous y perdre... Cette somme je vous l'offre de bon cœur, car vous êtes un peu de la famille... Nous sommes prêts, depuis plusieurs générations à payer le bon prix.

Elle se tut un instant et reprit après que j'eus compté le dernier billet.

— Sortez les tableaux de leur carton, je dois m'assurer de leur authenticité… Un regard, de loin suffira... puis partez sans chercher à me voir.

Alors que j'atteignais la porte, elle ajouta :

— Prenez garde ! N'entrez pas dans la farandole. Il est des plaisirs qui ne sont que de mauvais tours de la fatalité...

 

À suivre...

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