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lundi 18 novembre 2013

 

révolution fiscale

Feuilleton (8), Le Voyage au Castenet. Où celui qu'on nomme l'auteur grimpe aux murs.

 

Épisode précédent

 

Pour une fois, une très rare fois, je n'avais pas été très malin. Hissé à la hauteur de la fenêtre, je ne pouvais évidemment rien entreprendre, puisque j'avais besoin d'au moins une main pour me maintenir le long de la paroi. Je n'avais pas pensé à m'équiper d'un baudrier d'escalade qui m'aurait permis de rester suspendu en sécurité tout en libérant mes gestes. Je pus m'accrocher solidement d'une main à la grille et m'y encorder, après avoir judicieusement bloqué plusieurs pitons, dont deux suffirent pour fixer la corde par des mousquetons. Dans une position quelque peu inconfortable, surtout après avoir ajusté le masque à gaz, je pouvais accrocher la poulie à un troisième piton, y passer la sangle prévue à cet effet, et assurer ainsi la grille elle-même.

Les douze points de scellement fondirent comme beurre au soleil sous l'effet de la déoxydrite. Je n'avais pas prévu que l'opération serait aussi bruyante — mon imagination est particulièrement silencieuse — à cause du ferraillage qui une fois dégagé de la maçonnerie se balança un temps au bout de la sangle, en frottant et cognant la pierre avant de s'immobiliser.

Je poussai sans difficulté le battant vermoulu de la fenêtre qui ne tenait plus que par ses ferrures. Je posai mon petit sac de montagne sur le sol, ôtait enfin le masque à gaz, et colmatai l'ajour de l'intérieur avec le coupon de tissu. Le marteau fut aussi inutile que pour les pitons, car les punaises s'enfoncèrent facilement dans le plâtre poreux. Mes gestes étaient saccadés, je dus attendre que les tremblements tétaniques qui tiraient tous mes muscles s'apaisent. Sensiblement calmé, j'allumai ma lampe de poche.

Le premier coup d'œil m'inspira une certaine déception. Je ne sais pas exactement ce à quoi je m'attendais ; j'avais sans doute pensé que je découvrirais de l'insolite n'ayant jamais encore imprimé ma mémoire ou mon imagination. En fait, je me trouvais dans une pièce aux dimensions modestes qui ressemblait à un atelier de jardinier. Les murs étaient de plâtre a cru, contre celui d'Ouest, une longue table en planches rugueuses était encombrée d'un bric-à-brac parmi lequel on remarquait surtout des récipients de terre. Ce sont ces récipients, apparemment des pots de fleurs, qui m'inclinèrent à cette idée de jardinage. La table en planches râpeuses aussi. Je devais à ce moment accuser un certain défit des capacités mentales. Avec une once de raison, il me serait apparu incroyable que l'on ait installé un appentis de jardinier en cet endroit.

Les véritables découvertes commencèrent quand je braquai le faisceau de ma lampe sur le mur opposé, celui d'est. Une fresque s'étalait sur toute sa longueur. Avec le recul dans le temps, donc avec les déformations opérées par mon imagination et ma mémoire, cette fresque m'aurait plutôt donné l'impression de surgir à travers l'épaisseur du mur plutôt que d'en être supportée en surface. Il s'agissait d'une farandole macabre évoquant une grande joyeuseté quelque peu carnavalesque, menée par la Mort ayant pris l'apparence d'une belle jeune fille, bien sûr très pâle. Oui, il émanait vraiment de cette farandole morende un sentiment de fête. Les personnages semblaient sortir d'un opulent banquet au cours duquel ils auraient fait honneur aux alcools. Ils gesticulaient maintenant échauffés et joyeux ; heureux de continuer la fête, comme s'ils ne savaient rien à propos de qui menait la danse. En arrière-plan, des collines étaient rainées par de puissants éclairs. Plus proche, le peintre avait représenté, on ne pouvait s'y tromper, des forêts de châtaigniers. Je contemplai longuement cette œuvre qui avait l'air de cacher bien des énigmes.

Contre le mur, au-dessous de la fresque, il y avait un lit de fer passablement rouillé, sur lequel gisaient quelques lambeaux de couvertures aux trois quarts tombées en poussière.

Je dois encore dire que j'étais bien déçu. Je n'avais pas tant risqué pour gagner un pari de sac à vin. J'y croyais à cette aventure, au mystère de cette fenêtre. Je suis étonné à présent par tant de puérilité, mais depuis la découverte des « Pisseuses » de Véliquette j'avais tellement envie qu'il y ait un passage permettant d'entrer dans le tableau, de passer derrière...

C'est ainsi que tout a commencé : j'ai cru que cette fenêtre énigmatique ne pouvait être autre chose que ce passage. Il faut que la situation présente soit vraiment particulière pour que je dévoile un trait aussi déraisonnable de moi-même. Non ! j'étais déjà obnubilé par cette fenêtre bien avant que je découvre ce qui est devenu la « Salle Véliquette » au Prado. Cela m'a pris quand j'étais assis sur un banc devant la maison de la petite empoisonneuse, il y avait là-bas cette fenêtre. Mon premier séjour à Madrid.

Mais, quand j'examinai au sud, le mur du fond, celui qui me séparait de la « Salle Véliquette », j'eus une brève suée instinctuelle. Une porte y était pratiquée, et non loin d'elle un miroir était accroché. Un instant j'eus la certitude que cette porte était l'autre face de la porte, et le miroir le dos du miroir. Mais je connaissais suffisamment l'œuvre de Véliquette pour que cette illusion ne dure pas. Il s'agissait d'ailleurs d'un vrai miroir et d'une vraie porte ouvrant sur un placard. Bien, entendu, j'en inspectai rapidement le contenu. J'en sortis deux tableaux d'environ quarante sur quatre-vingts centimètres. Le premier était un portrait de famille en pied. Un couple et un enfant.

Lui, portait fièrement un shako emplumé, un dolman rouge fermé par des brandebourgs dorés et alourdi par une théorie de médailles, des culottes blanches et une paire de bottes pourvues d'éperons. Elle, elle n'avait besoin que d'être regardée pour rayonner de beauté. Pourtant, elle portait, certes avec grâce, une extravagante toilette fort décolletée, pigeonnant d'autant plus que la gorge était généreuse, tandis que des bavolets et des empiècements largement déployés au niveau de la chute des reins formaient un tel croupion qu'on ne pouvait s'empêcher de penser à un canard ou à une oie.

Ce couple était signé empire, puissant riche et pourtant heureux. L'enfant, lui, portait l'empreinte du style Véliquette, même quand j'y repense, de Véliquette lui-même. Car jamais peintre n'a mieux montré combien l'enfermement dans une œuvre d'art peut être profondément triste et terne. C'est pourquoi il y a dans ses réalisations tant de portes, de miroirs et d'enfants. Et cet enfant n'exprimait qu'une chose : pouvoir sortir de ce tableau, pouvoir grandir, bénéficier d'un destin singulier, qui lui appartiendrait à lui tout seul. On voyait dans ses yeux une pointe timide d'angoisse. Peut-être était-il travaillé par l'idée de rester prisonnier de ce cadre étroit, coincé entre deux adultes satisfaits et radieux, n'aspirant qu'à figer l'histoire, l'air et leurs demi-sourires. Une fois encore, cette œuvre de Véliquette (ou l'un de ses continuateurs ?) invitait à regarder ailleurs, car dans ce style de peinture, le véritable sujet n'est jamais représenté ; le regard du petit garçon nous l'indiquait : ailleurs la liberté.

L'autre tableau semblait au contraire mis en scène autour d'un personnage dont on distinguait à peine le plumetis du shako, le dolman rouge et les culottes blanches. Il était, au centre géométrique de la toile, accoudé à la balustrade d'un pont jeté sur un large fleuve tumultueux. La vue plongeante indiquait que le peintre était installé sur une hauteur. Le fleuve coulait dans une étroite vallée encaissée, mais le style du pont évoquait la ville. Pourtant, les seules constructions visibles étaient érigées sur les versants abrupts. D'un côté, il s'agissait d'édifices militaires garnis de redoutes et de bastions. De l'autre, quelque peu perdues dans la forêt, des bâtisses, dont un corps principal très élégant, faisaient penser à quelque chose de religieux. On avait mis dans cette peinture beaucoup d'application à représenter les détails. Ainsi, on distinguait nettement les deux petits obélisques en pierre meulière qui encadraient l'entrée du grand bâtiment sur le versant plus religieux, ou bien comme en réplique, les deux petites colonnades du pont qui supportaient chacune la sculpture d'un lévrier en arrêt.

Je furetai encore dans ce réduit sans rien découvrir de plus. Il ne me restait plus qu'à plier bagage. La pièce d'étoffe qui masquait la fenêtre me servit, avec un bout de corde, à empaqueter les deux tableaux. Il ne fut pas trop difficile de replacer les ferraillages, et de ne laisser aucune trace apparente de mon passage, sinon quelques éraflures bénignes sur la pierre. Mais qui irait regarder de si près si haut ?

Dehors, ça cogne, çà tape, ça foudroie. Ça déluge. Je sens le sous-sol vibrer, gronder, résonner. Onduler. On croirait que le terrible orage, profitant de quelque orifice maléfique, s'est odieusement glissé sous la peau de la Terre. Il en remplit maintenant les espaces, en tient tous les fluides prisonniers de sa violence, occupe à plein chaque instant de ses veines caverneuses. Il se gorge des liqueurs minérales pour resurgir dans les airs, affamé de vent, de pluie, de tonnerre. De gros châtaigniers craquent avant même d'être foudroyés. Les murs de la vieille maison enregistrent les secousses et les poussées. Ils résistent ils combattent. Ils s'arc-boutent en tremblant. Ils tiennent, coriaces, avec la fierté de leurs pierres millénaires.

J'espère que Bruno est maintenant l'abri chez son ami le camisard. Enfin, je souhaite qu'il soit au sec et au chaud, car un tel personnage n'est jamais à l'abri. Sait-il qu'il n'y a plus de camisards ? Qu'ils ont été exterminés par les soldats de Louis XIV ? À qui rend-il donc visite ? Comment pourrait-il savoir ? Mon récit devra être achevé quand il reviendra. Continuons.

Sur le chemin du retour, peu avant d'atteindre la porte du théâtre, mon pied avait dérapé sur un étron de chien, et je glissai de telle façon que j'en faillis tomber. J'avais les jambes raides, presque ankylosées, et j'étais maintenant encombré par les deux tableaux. « Gentil », « gentil » avait dit la voix. Dégueulasse oui !

Il faisait encore nuit. Mon train ne partirait que dans quelques heures. Je restai donc dans les loges, devant le grand miroir. Faute d'avoir prévu une occupation propice à me tenir éveillé, je rêvassai.

À suivre...

On a enfin des nouvelles de Nadezhda Tolokonnikova

Nadezhda Tolokonnikova

 

On a enfin des nouvelles de Nadezhda Tolokonnikova, la rockeuse punk condamnée à deux ans de travaux forcés pour avoir parodié une prière contre la réélection de Vladimir Poutine.

Elle avait disparu pendant trois semaines après avoir dénoncé dans une lettre ouverte (lue en France sur France Culture et Médiapart par Jeanne Moreau), les incroyables conditions de détentions de son bagne, où les détenues étaient réduites à un véritable esclavage et soumises à une terreur permanente.

Elle avait également fait part des menaces qui pesaient sur sa vie.

Après un périple de trois semaines au secret (4000 km en train), elle est maintenant dans un hôpital d'un bagne de Sibérie dans des conditions qui semblent plus humaines. Elle serait soignée pour les séquelles des traitements reçus de force au cours de sa grève de sa faim.

Il semble également que le courage de cette jeune musicienne a payé, et qu'un peu de ménage ait été fait dans son ancienne prison, où les détenues seraient maintenant tenues à travailler huit heures par jour, et non plus seize.

Jeanne Moreau lit une lettre de Nadezhda Tolokonnikova http://bit.ly/12PDr1e#c

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