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Actualités musicales
lundi 11 novembre 2013

 

Nadezhda Tolokonnikova des Pussy Riot, disparue depuis le 22 octobre. Une pétition d'Amnesty International Grande-Bretagne.

 

 

Nos craintes se confirment, Nadezhda Tolokonnikova, condamnée à deux ans de travaux forcés et incarcérée pour avoir parodié une prière contre Poutine dans la cathédrale de Moscou  a disparu depuis le 22 octobre, date où elle e été vue être embarquée dans une voiture par les autorités pénitentiaires. Une première pétition a été lancée, puis reprise par Amnesty International Grande-Bretagne, pour demander à la Russie de révéler son nouveau lieu d'incarcération et ce qui est fait pur garantir sa sécurité : http://bit.ly/HOsBUF

 

Feuilleton (7), Le voyage au Castenet. Celui qu'on nomme l'auteur réussira-t-il l'ascenssion de la face nord du Prado ?

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Le dépôt d'une goutte de déoxydrite, à chaque point de scellement devrait suffire pour dégager la grille de la maçonnerie. Bien entendu, je devais utiliser un masque à gaz de bonne qualité. J'avais également prévu une courte longueur de corde et une poulie pour maintenir le ferrement une fois qu'il serait libéré de la maçonnerie. Il aurait été stupide qu'il tombât dans la rue. Si je dosais soigneusement la déoxydrite pour limiter les dégradations inutiles, je pouvais réajuster l'ensemble et ressouder toutes les découpes lors de mon départ. Une simple colle bouffetante au duralinum du commerce conviendrait certainement.

J'ajoutai quelques accessoires à mon équipement : une bonne lampe portative en plus de ma lampe frontale ; une pièce d'étoffe pour obturer la fenêtre et masquer ainsi tout éclat lumineux quand je serai à l'intérieur ; un sac à dos de montagne, relativement compact, mais technique ; enfin, un marteau et des punaises, car on ne sait jamais.

Tout était prêt. Nous étions à la fin novembre. Il faisait toujours une touffeur exceptionnelle. Certains prétendaient que c'était à cause des expériences russes au Pôle Nord, mais dans le fond, tout le monde se réjouissait de la température clémente.

Peu à peu, j'avais débarrassé ma chambre d'hôtel des affaires dont je ne voulais ni ne pouvais me passer. J'allais m'esquiver à l'anglaise, sans demander ni mon reste ni la facture. Pour ne pas mettre la puce à l'oreille de la femme de ménage, j'avais laissé de mes affaires en leurre. Je pensais ainsi déjouer une éventuelle surveillance, mais encore je faisais quelques économies. Ma valise était à la consigne de la gare Centrale, et mon billet Madrid-Paris, dans mon portefeuille. La dernière fois que je franchis la porte à tambour ressembla en tout point aux autres fois. J'avais mon large sac de sport, cette fois chargé de mon matériel spécial, et tout le monde ici crut encore que je me rendais dans une salle de gymnastique.

Quelques heures plus tard, la nuit déjà bien avancée, j'étais à pied d'œuvre. Dissimulé dans l'encoignure d'une porte, face à l'entrée du petit théâtre, peut-être comme l'avait fait ce commando fasciste qui abattit en quelques rafales de mitraillette toute la troupe. J'attendis que le dernier sorti se signalât en refermant la porte à double tour — on y jouait alors une pièce lugubre intitulée, si je me souviens bien, Les lunettes bandées — je ne fus pas étonné, c'était une dernière : Joséphine la Française, que tout le monde nommait Zézette. Une fois qu'elle se fut éloignée, je vérifiais prudemment si la rue était bien déserte et que personne n'était à son balcon ou à sa fenêtre. Un bruit de pas et une conversation me firent regagner rapidement l'ombre de mon abri.

— Elle est à vous ? Dit une voix de femme.

— Non ! À mon patron. Répondit une voix masculine quelque peu rauque et bourrue

— Et il vous la prête… ? Comme ça ?

— Oh ! Mais c'est moi qui m'en occupe !

— Vous en avez une chance. Mais ça doit prendre pas mal de votre temps…

— Pas vraiment... Je l'emmène simplement comme ça, un peu partout avec moi.

— Je peux ?

— Mais oui !

— Oh !

— N'ayez pas peur !

— Elle est gentille ! Gentille… Gentille. La voix devint un murmure.

— Ah ! ça oui alors ! gronda l'autre, je préfère parler avec elle plutôt qu'avec les gens… Ça oui alors ! … parce que les cons bonjour les cons !  

Je n'en perçus pas plus, tout redevint calme. Je quittais ma cachette prudemment, introduisis de la poudre de graphite dans la serrure pour qu'elle ne couine pas, ouvris la porte du théâtre sans que l'échappement ne cliquette. Avec des manières félines, je me faufilai dans les loges où je pus revêtir et ajuster mon équipement de monte-en-l'air.

L'existence de ce petit théâtre (et de Zézette) était une aubaine. Je n'avais plus qu'une centaine de mètres à parcourir, dans des rues calmes, revêtu de mon accoutrement d'alpiniste urbain. Je les ai parcourus sans difficulté.

C'est avec sérénité que je pus attaquer l'ascension de la face nord du Prado, à la verticale de la fenêtre. Dès la première suspension, la sérénité se mua en une solide certitude dans mes capacités, mon endurance et ma force. Un léger vent d'ouest adoucissait les moiteurs de ce mois de novembre. La paroi était sèche, les aspérités profondes et bien dessinées. Les chaussons adhéraient parfaitement, et je ne pensais pas devoir m'assurer. Je n'utilisais pas les pitons, et à vingt mètres du sol j'étais toujours à la stricte verticale de la fenêtre. Tout se passait bien et mieux que je l'avais prévu. Enfin jusqu'au moment où.

J'aime jusqu'au bonheur ce genre de moment extatique, où se mêlent solitude, activité physique et détachement du monde. Il s'agit peut-être du bonheur d'être un peu triste de n'être rien, de n'avoir aucune importance, et de savoir qu'il en sera toujours ainsi. Il y a des gens qui en éternuant laissent sur terre des traces qui alimenteront les plus profonds abîmes, si ce ne sont les cimes de la pensée métaphysique. Il en est qui regardant les autres comme ils regarderaient des étrons malodorants, ne font pas même l'effort de les enjamber. Ils laissent ainsi, pour l'éternité, l'empreinte de leur semelle sur le monde. Mais pour moi, le monde n'a pas la mollesse visqueuse d'une défécation. Il est dur. Il est diamant. Il en a l'opacité par trop de lumière et trop de reflets. Dans cette dureté, traversant les jeux scintillés de ses facettes mal taillées et trompeuses, j'aime m'agiter, solitaire, éloigné, regarder de haut ou d'en bas. J'aime la découverte des vallées depuis les cols battus de bourrasques, ou la nuit des rues presque désertes des grandes villes que je parcoure à grandes enjambées. En regardant les vallées qui s'épanouissent sous le regard, ou en levant les yeux vers les fenêtres aux reflets éteints, on se dit que quelque part, sûrement, il y a des gens heureux.

À vingt mètres d'altitude, accroché à la face nord du Prado, sous une fenêtre énigmatique, je savourais un de ces moments extatiques. Une partie de la ville s'étalait sous mon regard dès que je tournais quelque peu la tête. De ces toits, de ces fenêtres, de ces quelques éclats mélangés de voix et de lumière, de Zézette qui en ce moment était peut-être enfin avec l'homme qu'elle aimait, je pouvais dire qu'il y avait quelque part des gens heureux. Le sentiment tragique que je donnais à cette réflexion m'emplissait d'un ineffable bien-être, me portait à ce relâchement, à cette espèce de don des intérieurs qu'on dit accompagner l'orgasme ou un coup de téléphone au pape particulièrement heureux et soulageant. Ainsi, abîmé dans une auto contemplation morbide, je me laissai surprendre.

Car enfin, quelque chose avait bien dû bouger dans les tréfonds de Madrid. Des choses à peine sensibles, à peine audibles, à peine visibles. Ces choses que l'on sent pour n'en rien pouvoir dire. On saisit l'intactile frémissement des à venir naissants sans savoir s'ils seront souffle éphémère ou événement, dont on ne sait quels bienfaits ou quels trains de douleur les accompagneront. Mais ces petits bougés avant-coureurs sont toujours perceptibles dans une ville. Une ville est en veille perpétuelle. Les pierres ont une mémoire, un écho, une fibre. Les pierres des villes sont solidaires, se passent le mot, révèlent une quantité de choses par le jeu des lumières et des ombres frottant leur surface ou par leur résonance, pour peu qu'on ait un sentiment xylophile. Et moi l'imbécile, je n'étais attentif qu'à mes émois. Lorsqu'il ne fut plus possible d'ignorer le tumulte, il était trop tard.

De tous les coins et recoins, les sirènes de police mugissaient. Elles produisaient, venant de partout à la fois, un vacarme infernal et chaotique, avec des effets sillonnants, de rapprochement et d'éloignement, de décalages de vitesse. On distinguait aussi le fracas des moteurs poussés à grand régime, les stridences des pneus sur la chaussée, hurlant de trop de précipitation dans les virages, les arrêts ou les démarrages. Mais le plus effrayant était que ce capharnaüm de sons disparates convergeait inexorablement vers le Prado à une vitesse affolante. Si bien que l'enfer fut bientôt à mes pieds. Le fracas et la puanteur des moteurs surchauffés, les aboiements des portières qu'on claque et claque à nouveau, les grésillements et les sifflements des radios, le beuglard des ordres et contre-ordres, le cliquetis des armes, les odeurs de graillon et de pisse, le bagoulage de la piétaille : l'odeur et la cacophonie de la police madrilène s'enflaient vingt mètres au-dessous de moi. J'étais tellement abasourdi que je n'avais aucun sentiment, aucune idée de ce qui arrivait, et je restai accroché mollement et nonchalamment jusqu'au moment terrible ou, sortie d'une puissante sonorisation, une voix éructa :

—¡Silencio! más un gesto ! 

Le silence subit fut encore plus impressionnant que le tintamarre qui l'avait précédé. Même les odeurs s'étaient volatilisées. « On ne bouge plus ! » L'air s'était lui-même suspendu au contact de la force brutale. De cette force brutale, je sentais les regards et les mitraillettes pointés sur mon dos. Un flic, ça tire d'abord, ça vise ensuite, et si c'en est capable ça pense après. C'est pour cela qu'il est dangereux. S'il visait, on aurait certainement une chance de s'en sortir, mais une bavure, une balle perdue, c'est sans pardon.

La colère paniquée qui est encore mienne quand je repense à ce lointain événement est venue plus tard. Sur le coup, j'étais transi d'une peur à en pisser tout droit sans se déboutonner. Retenant tout geste, contenant au maximum ma respiration, j'attendais passivement. J'étais même prêt à me sentir coupable si cela eût pu adoucir mon supplice à venir.

Tout ce qui est botté armé est impressionnant, même son silence. Le temps était comme une furia immobile et vertigineuse, infini, lisse, crachant des myriades de petits cristaux tranchants qui coupant la peau se fiche profondément dans les chairs. Ce temps anesthésiant faisait pourtant très mal. Je m'étais peu à peu tétanisé. Mes muscles n'étaient qu'une même et seule douleur tremblante. Je sentais déjà mon cœur se contracter quand au loin, il y eut comme un froissement dans l'étoffe de la ville, et un nouvel ordre fit de nouveau vibrer les membranes des puissants haut-parleurs :

— Fin de la misión! 

Ce fut à nouveau le hurloir démoniaque, les portières qui claquent, les pneus râpant les pavés, les moteurs braillant leurs cylindres, le jappement des sous-ordres. Cette masse incandescente s'éclata dans tous les quartiers de la ville, puis le silence reprit son cours paisible. La nuit avait été blessée, la ville traumatisée, on sentait que ses pierres éveillées avaient besoin de temps pour retrouver le rythme de leur histoire. Elles commençaient à chuchotter.

J'étais profondément remué, mais je repris, mécaniquement l'ascension parce que tel était mon projet. L'effort et le danger m'obligèrent à me concentrer sur les détails de ma progression, je pus ainsi me secouer, comme on se secoue d'un mauvais rêve. En fin de compte, tout se passa comme prévu. Le massacre par une armée de flics bottus et cascus d'une poignée de paumés, poétiquement surnommée « Vivre Vite » n'avait rien à voir avec mon expédition.

À suivre...

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