musicologie

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Le voyage au castenet

Par Albert l'Anonyme ——

Table des chapitres

6. L'auteur évoque une chimie dérouillante

On avait depuis peu isolé des bactéries associées à l'oxydation du fer, au cours de recherches sur la production de fonte biologique, qu'on appelait alors « fonte blanche ».

Pour une fois, les chercheurs avaient préservé de leur liberté. Ils ne s'étaient pas soumis aux pressions exercées par les grands groupes sidérurgiques qui espéraient des résultats particulièrement lucratifs, notamment par le dépôt de brevets, mais aussi par un secret confidentiel qu'ils ne purent imposer.

La possession des brevets était enviée, non pour mettre en œuvre de nouvelles techniques de fabrication, mais afin de spéculer et d'acquérir des positions dominantes dans les jeux d'influence sur les marchés. C'est-à-dire ramasser un max de fric.

Par d'heureuses conjonctures, cette idée de fonte blanche, quelque peu farfelue, accueillie avec une certaine désinvolture et humour dans les laboratoires en pointe avait été le ferment, certainement pour ces raisons, d'une cascade d'avancées et de trouvailles, qui donnèrent lieu à de nombreuses publications et échanges internationaux, laissant dans un premier temps les autorités politiques, économiques et financières relativement indifférentes.

Mais elles finirent bien par réaliser l'importance de toutes ces petites choses amusantes que les chercheurs sortaient de leur chapeau, comme dans un stand du concours Lépine ou de grande bricolerie. Il y eut quelques poursuites contre des savants, parfois assorties de séjours en prison, pour violation de secrets industriels ou divulgation d'informations touchant à la sécurité de l'État.

Du côté de la Grande Muette, on fulminait-il contre un grand laboratoire public qui avait divulgué le moyen de cultiver et de contrôler une souche bactérienne de l'oxydation du fer bien particulière (crura ferox), dont le pouvoir de dissoudre littéralement les métaux ferreux ouvrait des perspectives les plus contrastées.

Ces bactéries étaient cultivées dans des suspensions enzymatiques végétativo nomades, puis on les acidifiait dans des solutions alumineuses avant de les accélérer dans des boites à quasar. Bien sûr le connaisseur, aujourd'hui, s'amusera de cette technique dont pratiquement tout est inutile. Pourtant c'est bien ainsi qu'on mit au point la première déoxydrine aluminoquasar.

On comprend la colère des militaires qui voyaient en elle une arme redoutable, propre à percer les cuirasses blindées les plus épaisses, celles des chars d'assaut, des navires de surface, et sous-marins, des portes des abris antinucléaires ennemis, pourquoi pas plus prosaïquement des coffres forts. D'autant que la dissipation métallique, par effet de digitation implodérante linéaire, répandait des exhalaisons vaporeuses de la plus haute toxicité. Non seulement quelques gouttes de cet élixir magique réduisaient à rien les blindages les plus indestructibles, mais elles tuaient sans faillir leurs occupants et accessoirement mais tout aussi radicalement, les personnes se trouvant à proximité.

Ainsi, pour les militaires, ce qui aurait pu être rêve s'ils en avaient possédé le secret, fut un cauchemar du moment où ce secret était celui de Polichinelle. Faute de pouvoir utiliser ce gadget enchanté, ils s'en crurent les victimes. Une véritable psychose du trou dans le blindage  gagna les armées. Cette psychose du trou dans le blindage était bien sûr doublée de la phobie de la trace de rouille, milieu favorable pour le développement de la fameuse bactérie, appelée par une poignée de journalistes « Tétanos de l'acier ».

Les malheureux conscrits ne pouvaient même plus se masturber tellement leurs mains calleuses étaient devenues douloureuses à force de manier  la brosse métallique. Sans compter les cas de saturnisme par un emploi intensif de minium ou autre revêtement antirouille à base de plomb... Enfin ! le lecteur qui a connu ce temps sait de quoi je parle. Les autres peuvent imaginer. Ils peuvent aussi imaginer combien on se moquait de ces militaires dont la conception hystérique de la vie ne pouvait rien saisir en dehors d'une étroite dualité : bien ou mal, lui ou moi, la vie ou la mort, toutes des putains sauf ma mère, je tue ou je crève, etc. Donc tu rouilles ou tu dérouilles, mais dans tous les cas tu brosses comme un malade.

J'en oublie presque l'essentiel et la triple buse : Jean-François Lépervier. Un type adorable qui pratiquait  le culte de lui-même avec une telle énergie que c'en était du gaspillage. Si la vie valait pour lui d'être vécue, c'est qu'on pouvait s'admirer dans les miroirs, la plus belle invention de l'homme, peut-être même avant la femme, le papier adhésif ou la ficelle. Car de ce point de vue, Jean-François était positivement persuadé que tout quant-à-soi féminin évoluant à quelque proximité était destiné à rencontrer son quant-à-lui. Mais il était adorable, et quand il expliquait sa philosophie d'être là dans la vie, on croyait sincèrement qu'il se livrait à de délicieuses plaisanteries teintées de cynisme. Jusqu'au jour où il s'engagea dans l'armée qui recrutait des chimistes. Jean-François perdit alors une grande partie de son crédit au sein de notre cercle amical. Mais il ne vint à l'idée d'aucun d'entre nous de rompre les ponts.

Ainsi nous rencontrions-nous de loin en loin, à l'occasion de réunions amicales auxquelles  Sivo Haba, Fopanar Ailé, Mélisse et autres moins proches dont j'ai oublié les noms prenaient part. Au cours d'une de ces soirées, le vin aidant peut-être, car je ne suis d'un naturel ni velléitaire ni belliqueux, je pris Jean-François à partie. Il m'avait tout de même agacé, avec sa gueule d'empeigne, ses roulements dans la muscu, et le frétillement du comportement indiquant clairement que le quant-à-elle de Mélisse agitait son quant-à-lui. Depuis peu ma petite amie, il était trop tôt pour qu'on me la siphonne.

Bien sûr, je le taquinai sur le thème qui faisait de l'armée la risée générale, à savoir toutes ces histoires sur la déoxydrite, le fer, la rouille. Les détails de l'affaire ne me reviennent pas. Je devais toutefois être en verve, car excité, le visage empourpré, il se leva menaçant. Pour le calmer je lui envoyai le contenu d'une carafe d'eau au visage. Je ne vis pas venir son poing. Il m'assomma. Je perdis connaissance, à peine, pendant moins d'une seconde. Je voudrais dire moins que ça, mais ce fut certainement un peu plus. Alors que mes amis s'inquiétaient pour moi, Jean-François, s'adressa à Mélisse avec un bel aplomb :

— Allez, viens, on rentre !

Incrédule, Mélisse resta un moment sans voix, puis laissa tomber une de ses expressions favorites :

— Mais il est con ce mec !

Sur ce dialogue, imité du meilleur réalisme romanesque d'Ernest H., Jean-François le chimiste militaire sortit définitivement de nos relations. Deux jours plus tard, je reçus de sa part un petit flacon accompagné d'un billet : « Crève du con ! »

C'était un petit flacon en verre bleu dépoli, de cette forme ventrue, faussement antique, qui était aimée par les apothicaires et les alchimistes du XVIIe siècle. Plusieurs jours durant le tournant et retournant je cherchais à comprendre quel message, quelle leçon m'était délivrée ? Quel recoin obscur de son esprit dérangé avait inspiré Jean-François ? Crève du con ! avait-il méchamment écrit. Peut-être s'agissait-il d'un subtil philtre aux flagrances ensorcelantes, voire même fatales ? Et puis non. La triple buse devait justement s'amuser des craintes qu'il savait avoir éveillées. Ce n'étaient certainement que quelques millimes d'eau. Je l'entendais presque se moquer de moi, avec son vocabulaire et son intonation aussi imagés que  chatoyants. Par amour propre plus que par curiosité, bien qu'ils fussent tous deux piqués au vif, je me risquai, avec une grande précaution, à porter le flacon à quelques centimètres de mon nez, afin de flairer les éventuelles effluences de son contenu. Je ne détectai aucune odeur. Enhardi, inclinant la topette, je laissai tomber une goutte sur mon index. Inodore, incolore, indolore ; je n'étais pas loin de penser que ce liquide n'était que de l'eau du robinet, si ce n'était qu'à la lumière, cette goutte prenait un reflet opalin quelque peu tendineux, satiné. Pour en toucher la texture, je frottai lentement, dans un mouvement concentrique, le pouce contre l'index. Cela me sembla légèrement gras. Je n'en savais tout de même pas lourd. J'eus le vague projet de m'adresser à un laboratoire, et le flacon se perdit dans les fouillis de la maison.

Comme le faisait ma grand-mère et sa mère avant elle, je tapissais les étagères et le dessus de meubles de la cuisine avec les feuilles de vieux journaux, mais ne poussais pas comme elle la maniaquerie à le faire pour tous les meubles de la maison. Dépoussiérage et dégraissage étaient rationnellement facilités. Ma grand-mère changeait les journaux de la cuisine tous les vendredis. C'était sa façon de faire carême. Personnellement, je le faisais tous les six mois, comme un repentir. C'est ainsi que je retrouvais l'énigmatique flacon, au-dessus du buffet.  Le temps avait agi. Je n'étais plus guère sensible aux enfantillages provoqués naguère par l'envoi de Jean-François. Le flacon était sympa, j'entrepris d'en vider le contenu dans l'évier de la cuisine. Au moment où une première goutte allait atteindre le fond du bac droit — ma cuisine était équipée d'un double bac en acier inoxydable — celui dont je me servais pour le rinçage de la vaisselle et des légumes, et le côté réservé au lavage et au récurage — une indicible vision, l'effleurement d'une aile de la destinée, m'inspira fort à propos. Un réflexe, l'instinct de survie ce radar mystérieux me prit la main.  Je ressaisis mon geste, courus à la fenêtre que j'ouvris précipitamment. J'aspirai profondément l'air frais alors qu'une abominable fumée se dégageait de mon évier. Lorsque l'atmosphère fut de nouveau respirable, je constatai que le bac de droite, déchiqueté, n'avait plus de fond. Je possédais bel et bien un flacon de déoxydrite aluminoquasar. Je le transvasai dans un autre flacon d'aspect moins prétentieux et plus pratique à l'usage, car il était équipé d'un bouchon à compte-gouttes : un flacon usagé de soluté nasal. C'est certainement pour cela que je le rangeai comme un ça-peut-toujours-servir dans ma trousse de toilette.

7. L'auteur réussira-t-il l'ascenssion de la face nord du Prado ?

Le dépôt d'une goutte de déoxydrite, à chaque point de scellement devrait suffire pour dégager la grille de la maçonnerie. Bien entendu, je devais utiliser un masque à gaz de bonne qualité. J'avais également prévu une courte longueur de corde et une poulie pour maintenir le ferrement une fois qu'il serait libéré de la maçonnerie. Il aurait été stupide qu'il tombât dans la rue. Si je dosais soigneusement la déoxydrite pour limiter les dégradations inutiles, je pouvais réajuster l'ensemble et ressouder toutes les découpes lors de mon départ. Une simple colle bouffetante au duralinum du commerce conviendrait certainement.

J'ajoutai quelques accessoires à mon équipement : une bonne lampe portative en plus de ma lampe frontale ; une pièce d'étoffe pour obturer la fenêtre et masquer ainsi tout éclat lumineux quand je serai à l'intérieur ; un sac à dos de montagne, relativement compact, mais technique ; enfin, un marteau et des punaises, car on ne sait jamais.

Tout était prêt. Nous étions à la fin novembre. Il faisait toujours une touffeur exceptionnelle. Certains prétendaient que c'était à cause des expériences russes au Pôle Nord, mais dans le fond, tout le monde se réjouissait de la température clémente.

Peu à peu, j'avais débarrassé ma chambre d'hôtel des affaires dont je ne voulais ni ne pouvais me passer. J'allais m'esquiver à l'anglaise, sans demander ni mon reste ni la facture. Pour ne pas mettre la puce à l'oreille de la femme de ménage, j'avais laissé de mes affaires en leurre. Je pensais ainsi déjouer une éventuelle surveillance, mais encore je faisais quelques économies. Ma valise était à la consigne de la gare Centrale, et mon billet Madrid-Paris, dans mon portefeuille. La dernière fois que je franchis la porte à tambour ressembla en tout point aux autres fois. J'avais mon large sac de sport, cette fois chargé de mon matériel spécial, et tout le monde ici crut encore que je me rendais dans une salle de gymnastique.

Quelques heures plus tard, la nuit déjà bien avancée, j'étais à pied d'œuvre. Dissimulé dans l'encoignure d'une porte, face à l'entrée du petit théâtre, peut-être comme l'avait fait ce commando fasciste qui abattit en quelques rafales de mitraillette toute la troupe. J'attendis que le dernier sorti se signalât en refermant la porte à double tour — on y jouait alors une pièce lugubre intitulée, si je me souviens bien, Les yeux bandés — je ne fus pas étonné, ce fut une dernière : Joséphine ! La Française que tout le monde nommait Zézette. Une fois qu'elle se fut éloignée, je vérifiais prudemment si la rue était bien déserte et que personne n'était à son balcon ou à sa fenêtre. Un bruit de pas et une conversation me firent regagner rapidement l'ombre de mon abri.

— Elle est à vous ? Dit une voix de femme.

— Non ! À mon patron. Répondit une voix masculine quelque peu rauque et bourrue

— Et il vous la prête… ? Comme ça ?

— Oh ! Mais c'est moi qui m'en occupe !

— Vous en avez une chance. Mais ça doit prendre pas mal de votre temps…

— Pas vraiment... Je l'emmène simplement comme ça, un peu partout avec moi.

— Je peux ?

— Mais oui !

— Oh !

— N'ayez pas peur !

— Elle est gentille ! Gentille… Gentille. La voix devint un murmure.

— Ah ! ça oui alors ! gronda l'autre, je préfère parler avec elle plutôt qu'avec les gens… Ça oui alors ! … parce que les cons bonjour les cons !  

Je n'en perçus pas plus, tout redevint calme. Je quittai ma cachette prudemment, introduisis de la poudre de graphite dans la serrure pour qu'elle ne couine pas, ouvris la porte du théâtre sans que l'échappement ne cliquette. Avec des manières félines, je me faufilai dans les loges où je pus revêtir et ajuster mon équipement de monte-en-l'air.

L'existence de ce petit théâtre (et de Zézette) était une aubaine. Je n'avais plus qu'une centaine de mètres à parcourir, dans des rues calmes, revêtu de mon accoutrement d'alpiniste urbain. Je les ai parcourus sans difficulté.

C'est avec sérénité que je pus attaquer l'ascension de la face Nord du Prado, à la verticale de la fenêtre. Dès la première suspension, la sérénité se mua en une solide certitude dans mes capacités, mon endurance et ma force. Un léger vent d'ouest adoucissait les moiteurs de ce mois de novembre. La paroi était sèche, les aspérités profondes et bien dessinées. Les chaussons adhéraient parfaitement, et je ne pensais pas devoir m'assurer. Je n'utilisais pas les pitons, et à vingt mètres du sol j'étais toujours à la stricte verticale de la fenêtre. Tout se passait bien et mieux que je l'avais prévu. Enfin jusqu'au moment où.

J'aime jusqu'au bonheur ce genre de moment extatique, où se mêlent solitude, activité physique et détachement du monde. Il s'agit peut-être du bonheur d'être un peu triste de n'être rien, de n'avoir aucune importance, et de savoir qu'il en sera toujours ainsi. Il y a des gens qui en éternuant laissent sur terre des traces qui alimenteront les plus profonds abîmes, si ce ne sont les cimes de la pensée métaphysique. Il en est qui regardant les autres comme ils regarderaient des étrons malodorants, ne font pas même l'effort de les enjamber. Ils laissent ainsi, pour l'éternité, l'empreinte de leur semelle sur le monde. Mais pour moi, le monde n'a pas la mollesse visqueuse d'une défécation. Il est dur. Il est diamant. Il en a l'opacité par trop de lumière et trop de reflets. Dans cette dureté, traversant les jeux scintillés de ses facettes mal taillées et trompeuses, j'aime m'agiter, solitaire, éloigné, regarder de haut ou d'en bas. J'aime la découverte des vallées depuis les cols battus de bourrasques, ou la nuit des rues presque désertes des grandes villes que je parcoure à grandes enjambées. En regardant les vallées qui s'épanouissent sous le regard, ou en levant les yeux vers les fenêtres aux reflets éteints, on se dit que quelque part, sûrement, il y a des gens heureux.

À vingt mètres d'altitude, accroché à la face Nord du Prado, sous une fenêtre énigmatique, je savourais un de ces moments extatiques. Une partie de la ville s'étalait sous mon regard dès que je tournais quelque peu la tête. De ces toits, de ces fenêtres, de ces quelques éclats mélangés de voix et de lumière, de Zézette qui en ce moment était peut-être enfin avec l'homme qu'elle aimait, je pouvais dire qu'il y avait quelque part des gens heureux. Le sentiment tragique que je donnais à cette réflexion m'emplissait d'un ineffable bien-être, me portait à ce relâchement, à cette espèce de don des intérieurs qu'on dit accompagner l'orgasme ou un coup de téléphone au pape particulièrement heureux et soulageant. Ainsi, abîmé dans une auto contemplation morbide, je me laissai surprendre.

Car enfin, quelque chose avait bien dû bouger dans les tréfonds de Madrid. Des choses à peine sensibles, à peine audibles, à peine visibles. Ces choses que l'on sent à n'en rien pouvoir dire. On saisit l'intactile frémissement des à venir naissants sans savoir s'ils seront souffle éphémère ou événement, dont on ne sait quels bienfaits ou quels trains de douleur les accompagneront. Mais ces petits bougés avant-coureurs sont toujours perceptibles dans une ville. Une ville est en veille perpétuelle. Les pierres ont une mémoire, un écho, une fibre. Les pierres des villes sont solidaires, se passent le mot, révèlent une quantité de choses par le jeu des lumières et des ombres frottant leur surface ou par leur résonance, pour peu qu'on ait un sentiment xylophile. Et moi l'imbécile, je n'étais attentif qu'à mes émois. Lorsqu'il ne fut plus possible d'ignorer le tumulte, il était trop tard.

De tous les coins et recoins, les sirènes de police mugissaient. Elles produisaient, venant de partout à la fois, un vacarme infernal et chaotique, avec des effets sillonnants, de rapprochement et d'éloignement, de décalages de vitesse. On distinguait aussi le fracas des moteurs poussés à grand régime, les stridences des pneus sur la chaussée, hurlant de trop de précipitation dans les virages, les arrêts ou les démarrages. Mais le plus effrayant était que ce capharnaüm de sons disparates convergeait inexorablement vers le Prado à une vitesse affolante. Si bien que l'enfer fut bientôt à mes pieds. Le fracas et la puanteur des moteurs surchauffés, les aboiements des portières qu'on claque et claque à nouveau, les grésillements et les sifflements des radios, le beuglard des ordres et contre-ordres, le cliquetis des armes, les odeurs de graillon et de pisse, le bagoulage de la piétaille : l'odeur et la cacophonie de la police madrilène s'enflaient vingt mètres au-dessous de moi. J'étais tellement abasourdi que je n'avais aucun sentiment, aucune idée de ce qui arrivait, et je restai accroché mollement et nonchalamment jusqu'au moment terrible ou, sortie d'une puissante sonorisation, une voix éructa :

—¡Silencio! más un gesto ! 

Le silence subit fut encore plus impressionnant que le tintamarre qui l'avait précédé. Même les odeurs s'étaient volatilisées. « On ne bouge plus ! » L'air s'était lui-même suspendu au contact de la force brutale. De cette force brutale, je sentais les regards et les mitraillettes pointés sur mon dos. Un flic, ça tire d'abord, ça vise ensuite, et si c'en est capable ça pense après. C'est pour cela qu'il est dangereux. S'il visait, on aurait certainement une chance de s'en sortir, mais une bavure, une balle perdue, c'est sans pardon.

La colère paniquée qui est encore mienne quand je repense à ce lointain événement est venue plus tard. Sur le coup, j'étais transi d'une peur à en pisser tout droit sans se déboutonner. Retenant tout geste, contenant au maximum ma respiration, j'attendais passivement. J'étais même prêt à me sentir coupable si cela eût pu adoucir mon supplice à venir.

Tout ce qui est botté armé est impressionnant, même son silence. Le temps était comme une furia immobile et vertigineuse, infini, lisse, crachant des myriades de petits cristaux tranchants qui coupant la peau se fiche profondément dans les chairs. Ce temps anesthésiant faisait pourtant très mal. Je m'étais peu à peu tétanisé. Mes muscles n'étaient qu'une même et seule douleur tremblante. Je sentais déjà mon cœur se contracter quand au loin, il y eut comme un froissement dans l'étoffe de la ville, et un nouvel ordre fit de nouveau vibrer les membranes des puissants haut-parleurs :

— Fin de la misión ! 

Ce fut à nouveau le hurloir démoniaque, les portières qui claquent, les pneus râpant les pavés, les moteurs braillant leurs cylindres, le jappement des sous-ordres. Cette masse incandescente s'éclata dans tous les quartiers de la ville, puis le silence reprit son cours paisible. La nuit avait été blessée, la ville traumatisée, on sentait que ses pierres éveillées avaient besoin de temps pour retrouver le rythme de leur histoire. Elles commençaient à chuchotter.

J'étais profondément remué, mais je repris, mécaniquement l'ascension parce que tel était mon projet. L'effort et le danger m'obligèrent à me concentrer sur les détails de ma progression, je pus ainsi me secouer, comme on se secoue d'un mauvais rêve. En fin de compte, tout se passa comme prévu. Le massacre par une armée de flics bottus et cascus d'une poignée de paumés, poétiquement surnommée « Vivre Vite » n'avait rien à voir avec mon expédition.

8. L'auteur grimpe aux murs.

Pour une fois, une très rare fois, je n'avais pas été très malin. Hissé à la hauteur de la fenêtre, je ne pouvais évidemment rien entreprendre, puisque j'avais besoin d'au moins une main pour me maintenir le long de la paroi. Je n'avais pas pensé à m'équiper d'un baudrier d'escalade qui m'aurait permis de rester suspendu en sécurité tout en libérant mes gestes. Je pus m'accrocher solidement d'une main à la grille et m'y encorder, après avoir judicieusement bloqué plusieurs pitons, dont deux suffirent pour fixer la corde par des mousquetons. Dans une position quelque peu inconfortable, surtout après avoir ajusté le masque à gaz, je pouvais accrocher la poulie à un troisième piton, y passer la sangle prévue à cet effet, et assurer ainsi la grille elle-même.

Les douze points de scellement fondirent comme beurre au soleil sous l'effet de la déoxydrite. Je n'avais pas prévu que l'opération serait aussi bruyante — mon imagination est particulièrement silencieuse — à cause du ferraillage qui une fois dégagé de la maçonnerie se balança un temps au bout de la sangle, en frottant et cognant la pierre avant de s'immobiliser.

Je poussai sans difficulté le battant vermoulu de la fenêtre qui ne tenait plus que par ses ferrures. Je posai mon petit sac de montagne sur le sol, ôtait enfin le masque à gaz, et colmatai l'ajour de l'intérieur avec le coupon de tissu. Le marteau fut aussi inutile que pour les pitons, car les punaises s'enfoncèrent facilement dans le plâtre poreux. Mes gestes étaient saccadés, je dus attendre que les tremblements tétaniques qui tiraient tous mes muscles s'apaisent. Sensiblement calmé, j'allumai ma lampe de poche.

Le premier coup d'œil m'inspira une certaine déception. Je ne sais pas exactement ce à quoi je m'attendais ; j'avais sans doute pensé que je découvrirais de l'insolite n'ayant jamais encore imprimé ma mémoire ou mon imagination. En fait, je me trouvais dans une pièce aux dimensions modestes qui ressemblait à un atelier de jardinier. Les murs étaient de plâtre a cru, contre celui d'Ouest, une longue table en planches rugueuses était encombrée d'un bric-à-brac parmi lequel on remarquait surtout des récipients de terre. Ce sont ces récipients, apparemment des pots de fleurs, qui m'inclinèrent à cette idée de jardinage. La table en planches râpeuses aussi. Je devais à ce moment accuser un certain défit des capacités mentales. Avec une once de raison, il me serait apparu incroyable que l'on ait installé un appentis de jardinier en cet endroit.

Les véritables découvertes commencèrent quand je braquai le faisceau de ma lampe sur le mur opposé, celui d'est. Une fresque s'étalait sur toute sa longueur. Avec le recul dans le temps, donc avec les déformations opérées par mon imagination et ma mémoire, cette fresque m'aurait plutôt donné l'impression de surgir à travers l'épaisseur du mur plutôt que d'en être supportée en surface. Il s'agissait d'une farandole macabre évoquant une grande joyeuseté quelque peu carnavalesque, menée par la Mort ayant pris l'apparence d'une belle jeune fille, bien sûr très pâle. Oui, il émanait vraiment de cette farandole morende un sentiment de fête. Les personnages semblaient sortir d'un opulent banquet au cours duquel ils auraient fait honneur aux alcools. Ils gesticulaient maintenant échauffés et joyeux ; heureux de continuer la fête, comme s'ils ne savaient rien à propos de qui menait la danse. En arrière-plan, des collines étaient rainées par de puissants éclairs. Plus proche, le peintre avait représenté, on ne pouvait s'y tromper, des forêts de châtaigniers. Je contemplai longuement cette œuvre qui avait l'air de cacher bien des énigmes.

Contre le mur, au-dessous de la fresque, il y avait un lit de fer passablement rouillé, sur lequel gisaient quelques lambeaux de couvertures aux trois quarts tombées en poussière.

Je dois encore dire que j'étais bien déçu. Je n'avais pas tant risqué pour gagner un pari de sac à vin. J'y croyais à cette aventure, au mystère de cette fenêtre. Je suis étonné à présent par tant de puérilité, mais depuis la découverte des « Pisseuses » de Véliquette j'avais tellement envie qu'il y ait un passage permettant d'entrer dans le tableau, de passer derrière...

C'est ainsi que tout a commencé : j'ai cru que cette fenêtre énigmatique ne pouvait être autre chose que ce passage. Il faut que la situation présente soit vraiment particulière pour que je dévoile un trait aussi déraisonnable de moi-même. Non ! j'étais déjà obnubilé par cette fenêtre bien avant que je découvre ce qui est devenu la « Salle Véliquette » au Prado. Cela m'a pris quand j'étais assis sur un banc devant la maison de la petite empoisonneuse, il y avait là-bas cette fenêtre. Mon premier séjour à Madrid.

Mais, quand j'examinai au sud, le mur du fond, celui qui me séparait de la « Salle Véliquette », j'eus une brève suée instinctuelle. Une porte y était pratiquée, et non loin d'elle un miroir était accroché. Un instant j'eus la certitude que cette porte était l'autre face de la porte, et le miroir le dos du miroir. Mais je connaissais suffisamment l'œuvre de Véliquette pour que cette illusion ne dure pas. Il s'agissait d'ailleurs d'un vrai miroir et d'une vraie porte ouvrant sur un placard. Bien, entendu, j'en inspectai rapidement le contenu. J'en sortis deux tableaux d'environ quarante sur quatre-vingts centimètres. Le premier était un portrait de famille en pied. Un couple et un enfant.

Lui, portait fièrement un shako emplumé, un dolman rouge fermé par des brandebourgs dorés et alourdi par une théorie de médailles, des culottes blanches et une paire de bottes pourvues d'éperons. Elle, elle n'avait besoin que d'être regardée pour rayonner de beauté. Pourtant, elle portait, certes avec grâce, une extravagante toilette fort décolletée, pigeonnant d'autant plus que la gorge était généreuse, tandis que des bavolets et des empiècements largement déployés au niveau de la chute des reins formaient un tel croupion qu'on ne pouvait s'empêcher de penser à un canard ou à une oie.

Ce couple était signé empire, puissant riche et pourtant heureux. L'enfant, lui, portait l'empreinte du style Véliquette, même quand j'y repense, de Véliquette lui-même. Car jamais peintre n'a mieux montré combien l'enfermement dans une œuvre d'art peut être profondément triste et terne. C'est pourquoi il y a dans ses réalisations tant de portes, de miroirs et d'enfants. Et cet enfant n'exprimait qu'une chose : pouvoir sortir de ce tableau, pouvoir grandir, bénéficier d'un destin singulier, qui lui appartiendrait à lui tout seul. On voyait dans ses yeux une pointe de timide angoisse. Peut-être était-il travaillé par l'idée de rester prisonnier de ce cadre étroit, coincé entre deux adultes satisfaits et radieux, n'aspirant qu'à figer l'histoire, l'air et leurs demi-sourires. Une fois encore, cette œuvre de Véliquette (ou l'un de ses continuateurs ?) invitait à regarder ailleurs, car dans ce style de peinture, le véritable sujet n'est jamais représenté ; le regard du petit garçon nous l'indiquait : ailleurs la liberté.

L'autre tableau semblait au contraire mis en scène autour d'un personnage dont on distinguait à peine le plumetis du shako, le dolman rouge et les culottes blanches. Il était, au centre géométrique de la toile, accoudé à la balustrade d'un pont jeté sur un large fleuve tumultueux. La vue plongeante indiquait que le peintre était installé sur une hauteur. Le fleuve coulait dans une étroite vallée encaissée, mais le style du pont évoquait la ville. Pourtant, les seules constructions visibles étaient érigées sur les versants abrupts. D'un côté, il s'agissait d'édifices militaires garnis de redoutes et de bastions. De l'autre, quelque peu perdues dans la forêt, des bâtisses, dont un corps principal très élégant, faisaient penser à quelque chose de religieux. On avait mis dans cette peinture beaucoup d'application à représenter les détails. Ainsi, on distinguait nettement les deux petits obélisques en pierre meulière qui encadraient l'entrée du grand bâtiment sur le versant plus religieux, ou bien comme en réplique, les deux petites colonnades du pont qui supportaient chacune la sculpture d'un lévrier en arrêt.

Je furetai encore dans ce réduit sans rien découvrir de plus. Il ne me restait plus qu'à plier bagage. La pièce d'étoffe qui masquait la fenêtre me servit, avec un bout de corde, à empaqueter les deux tableaux. Il ne fut pas trop difficile de replacer les ferraillages, et de ne laisser aucune trace apparente de mon passage, sinon quelques éraflures bénignes sur la pierre. Mais qui irait regarder de si près si haut ?

Dehors, ça cogne, çà tape, ça foudroie. Ça déluge. Je sens le sous-sol vibrer, gronder, résonner. Onduler. On croirait que le terrible orage, profitant de quelque orifice maléfique, s'est odieusement glissé sous la peau de la Terre. Il en remplit maintenant les espaces, en tient tous les fluides prisonniers de sa violence, occupe à plein chaque instant de ses veines caverneuses. Il se gorge des liqueurs minérales pour resurgir dans les airs, affamé de vent, de pluie, de tonnerre. De gros châtaigniers craquent avant même d'être foudroyés. Les murs de la vieille maison enregistrent les secousses et les poussées. Ils résistent ils combattent. Ils s'arc-boutent en tremblant. Ils tiennent, coriaces, avec la fierté de leurs pierres millénaires.

J'espère que Bruno est maintenant l'abri chez son ami le camisard. Enfin, je souhaite qu'il soit au sec et au chaud, car un tel personnage n'est jamais à l'abri. Sait-il qu'il n'y a plus de camisards ? Qu'ils ont été exterminés par les soldats de Louis XIV ? À qui rend-il donc visite ? Comment pourrait-il savoir ? Mon récit devra être achevé quand il reviendra. Continuons.

Sur le chemin du retour, peu avant d'atteindre la porte du théâtre, mon pied avait dérapé sur un étron de chien, et je glissai de telle façon que j'en faillis tomber. J'avais les jambes raides, presque ankylosées, et j'étais maintenant encombré par les deux tableaux. « Gentil », « gentil » avait dit la voix. Dégueulasse oui !

Il faisait encore nuit. Mon train ne partirait que dans quelques heures. Je restai donc dans les loges, devant le grand miroir. Pour ne pas m'endormir, je chantai les cantiques du Livre vermeil de Montserrat.

9. L'auteur refourgue les tableaux du Prado.

Les années n'ont pas altéré mes souvenirs. D'ailleurs, je ne cultive pas les souvenirs, je ne vis que dans des pensées présentes. Il serait insensé de se souvenir du présent.

Alors, au milieu des Cévennes démontées, à l'abri de murs plus têtus que le temps lui-même, je revois, comme dans le miroir des loges de ce petit théâtre madrilène, la transparence triste du regard de Joséphine.

— Tu es toujours triste comme, ça le matin ?

— Je n'comprends pas.

— Ça peut arriver…

— Justement ! C'est pour ça que j'ne comprends pas.

— Eh… ! Arrête ! C'est vexant !

— Oh, tu n'es pas vraiment...

— Mais tu as…

— ... Et alors ? Toujours avec les mecs dont j'me fiche. Jamais avec l'homme de ma vie. Bon Dieu ! Tu l'verrais !

— Houla ! …

— Bah oui ! Tu comprends pas ! C'est moi ! Pendant que tu… là… je pensais à lui…  je pense toujours à lui. Tien ! ... Tu devrais arrêter de fumer… Tu comprends ? C'est toujours dans ma tête. Son corps de danseur, ses fesses rondes et fermes, et son… bref… increvable, toujours prêt à remettre le couvert. Sa fantaisie. Tu comprends ? C'est ça qui me donne du plaisir. Toute seule ou avec un autre, mais en vrai avec lui ça marche pas. Merde ! T'as déjà aimé quelqu'un toi ?

— L'amour est un principe chrétien... Le faire…

— Pas principe, sentiment !

— Ça ne change rien...

— Que si ! ...

— ...Sentiment chrétien interdiction chrétienne… Amour… succession de procurations… héritage de devoirs. Celui qu'on ressent est toujours de dernière main, celui de nos aïeux qui le tiennent de leurs aïeux, qui l'ont refilé à leurs descendants. Notre tour venu nous balançons à demain celui que nous avons reçu de nos parents hier... Les enfants obéissants ne baisent pas avec leurs parents...

— Tu veux dire que l'homme de ma vie est mon père ?

— Ou ta mère, qui sait ?

— T'es con ou quoi ? Va plutôt chercher les croissants !

Je ne laissai pas échapper l'occasion.

Au cours de ce second séjour à Madrid, elle ne m'avait pas relancé avec ses invitations. Peut-être les avais-je trop de fois déclinées. J'ai donc pris sur moi, un soir, de raviver la flamme :

— Dis donc, Zézette, ça fait une éternité que tu me rebats les oreilles avec ton bourguignon. Il a peut-être fini par cuire, depuis le temps, non ?

— Pas de problème ! Il t'attend. On y va ? J'ai trouvé un de ces vins (elle siffla d'admiration). Et pas cher. C'est presque du Pommard, mais ça n'en est pas tout à fait….

Elle respira profondément.

— Tu vois, il y a le village de Pommard…

Elle tendit le bras droit dans la direction d'un Pommard imaginaire.

 — … et ses vignes... et juste à côté…

Elle déplaça sont bras tendu d'environ trente degrés vers la gauche. 

— … ce n'est plus du Pommard.

Sentencieuse, elle me fixa droit dans les yeux pour s'assurer que j'avais compris, le bras toujours tendu elle dirigea sa main droite sous mon nez, le  pouce et l'index en avant, collés l'un à l'autre, et les écarta légèrement, comme on le fait pour indiquer une grandeur.

— Pour le goût, c'est du à un kilomètre de Pommard, pour le prix mets-y une dizaine en plus…

Elle écarta largement son pouce et son index pour représenter les dix kilomètres.

— Dommage, l'homme de ma vie est retenu ce soir.

Pour tout dire, je me moquais de tout cela. La seule chose qui m'importait était de pouvoir d'une façon ou d'une autre me procurer la clef de la porte de service du théâtre. J'ai eu Joséphine dite Zézette en prime. Enfin si on peut dire. Sa tristesse sérieuse et sa philosophie existentielle me paraissent encore aujourd'hui curieuses. Mais je ne parviens pas à cerner le sentiment de malaise qui accompagne cette réminiscence. Pourquoi sommes-nous condamnés à vivre des situations aussi ridicules ? Y sommes-nous vraiment condamnés ?

Je sautai donc du lit, m'habillai donc à la diable, et juste avant de sortir, je fourrageai fébrilement dans la poche de mon blouson.

— Merde ! merde et merde ! J'ai oublié mes papiers... mes clefs... Merde ! Et mon fric dans la loge !

La suite fut un jeu d'enfant. Elle me confia la clef.

— Tu refermes bien après, hein ?

— Tu sais, la solution est simple. File le grand amour avec l'homme de ta vie, et complète avec les autres.

— Je fais quoi à ton avis ?

— Et lui ?

— Pfff ! J'en suis malade !

Elle enfonça la tête dans l'oreiller, remonta la couverture sous le menton, ferma les yeux avec l'intention de prolonger un peu sa nuit.

Avant d'acheter les croissants, je fis dupliquer la clef pendant qu'elle me croyait au théâtre. Nous avons passé la fin de matinée au lit, et pour finir, je lâchai la méchanceté qui me brûlait les lèvres :

— Tu n'as jamais cherché à savoir à quoi tu ressemblais toi-même et ce que tu valais au lit ?

— Si, toujours. Je lis dans les yeux de ceux qui me sautent, que je ne suis pas repoussante... Tu vois, t'as raison sans le savoir. La pire des maladies sexuelles, c'est le tabou… Pirf et toc ! Pas si malin le malin…

Elle était contente d'elle, c'est peu dire, mais je sens que mon récit devient confus. Je mélange. Pourtant mes idées sont claires. Peut-être même un peu trop claires. À vivre sans souvenirs on finit par effilocher le présent. Cette confusion est surtout le signe qui indique le moment où tout a vraiment commencé. J'insiste. Ce n'est pas vraiment une confusion, mais plutôt un nœud (objet  difforme et peu ornemental).

Angela n'a pas du tout aimé les deux tableaux. Ni l'un, ni l'autre. Elle n'a pas voulu qu'on les garde, pas même dans des cartons. Dégoût esthétique ? Répulsion superstitieuse ? Plus personne ne peut le dire.

Un jour elle a ramené de son laboratoire des loupes, une binoculaire, quelques produits. Elle a passé une seule petite heure sur ces « croûtes de merde », et a prononcé le verdict.

— Ici, lieutenant Magnard, là connétable Magnard et sa famille. C'est écrit en toutes lettres. Tu ne peux pas justifier leur provenance, tu n'es pas certain que ce sont des Véliquette. Si tu les as trouvés comme tu le dis, c'est peut-être un véritable trésor, qu'en penses-tu ? Passe une annonce pour voir.

— Magnard ? C'est pas possible. Mon sujet au Bac. Tu sais, cette prof dont... Fais voir ! C'est pas vrai !

— Naaannn ! Trop tard ! Ils sont à moi !

Elle fit écran, m'empêcha de m'approcher et recouvrit les tableaux avec le papier d'emballage.

— Tu m'aimes ?

— Tu choisis bien ton moment…

— Et les autres...

— Dans l'état où j'suis ?

Elle passa la main sur son ventre rebondi.

— Ça va la tête ? Depuis l'Espagne, tu as des idées fixes...

Une fois de plus, elle avait eu la bonne idée. Nous avons passé une annonce dans quelques journaux : Connétable Magnard en famille, et seul, pensif au-dessus de l'eau. Huiles. Faire offre ici même.  Suivait une date à laquelle la réponse devait être insérée. Il y eut une offre et nous devînmes d'un coup relativement riches.

La transaction s'est faite à Grémières-sur-Souls, une petite bourgade distante d'environ soixante kilomètres de Paris, proche de Saint-Ayron. Je fis le trajet Paris–Saint-Ayron dans un train de banlieue bourré de lycéens joyeux, puis je dus emprunter une vieille micheline rouge et jaune et sale et déglinguée. Nous avions rendez-vous, mon contact inconnu et moi-même dans une chapelle dite de Saint-Gildas.

Il courait des histoires farfelues sur cette chapelle. Héloïse et Abélard y seraient enterrés sous l'autel. Et derrière une pierre curieusement ciselée, on aurait emmuré l'olifant de Roland. Le chemin étant fléché depuis la gare, je m'y retrouvai facilement. La chapelle était à moitié incrustée dans un amas de bâtiments tenant de la ferme, du château et du monastère. Ils avaient été tout cela à la fois, enfin à la suite, en plus une prison sous la Révolution, et aussi un lycée pour jeunes filles de bonne famille au début de ce siècle. Une partie des bâtiments étaient alors transformés en centre culturel. Plus tard, ils avaient été réaménagés en appartements de standing. La chapelle était d'une grande beauté, bien que mal entretenue. Elle pouvait faire penser à une œuvre de Pierre de Montreuil, l'architecte de la Sainte-Chapelle et de l'église du château de Vincennes. Peut-être aussi celle de Montreuil. Il serait toutefois étonnant que Pierre de Montreuil ait œuvré pour une ville peuplée de communistes.

Le fond du chœur paraissait fragile avec ses hautes verrières aériennes qui ne répandaient pas de lumière tant elles étaient encrassées. Rareté inconcevable, les murs avaient conservé leurs décors peints.

L'un de ces décors attira vivement mon attention. Il était la réplique exacte, me semblait-il, de la fresque observée dans le réduit « face-Nord » du Prado...

— Le jeune femme qui suit directement la mort est celle du tableau, n'est-ce pas ?

La voix était rauque, nasale. Elle rendait presque un son de tuyau, comme un clairon. Son accent était peut-être celui du Sud-Ouest de la France. Elle évoquait la voix d'une maîtresse femme d'un certain âge, au regard noir perçant, inquisiteur, et à la moue serrée légèrement dédaigneuse, surmontée d'une moustache aux poils clairsemés et durs. J'acquiesçai à sa question, tout de même surpris de n'avoir pas fait le rapprochement plus tôt.

— Que pouvez-vous me dire d'autre ? Claironna la voix.

Je scrutai alors la fresque avec une curiosité renouvelée. Certains aspects du paysage, notamment les châtaigniers, étaient comme une réminiscence. Mais il y avait plus...

— Le sixième personnage à partir de la mort ressemble à l'enfant du tableau, mais ici à l'âge adulte. Par contre celui qui ferme la marche me fait penser au connétable, en beaucoup plus jeune... C'est bizarre...

— Non ! Jeune homme ! Ce n'est pas bizarre ! Rien n'est bizarre, hurla cette voix. Je ne suis pas bizarre, vous ne l'êtes pas ! Rien ni personne ne l'est ! D'abord, pouvez-vous me dire ce que signifie « bizarre » ? Allez ! J'attends !

Il me sembla, d'un coup, connaître cette voix, le visage que j'imaginais était déjà dans ma mémoire, flou, lointain. Le sentiment mémoriel, ni chair ni poisson, effaça les images nettes de mon imagination. Mais la voix n'attendit pas.

— Regardez donc sous le banc qui est face à vous. Dites-moi combien c'est bizarre !

Il s'agissait d'une mallette en cuir de style ancien, Elle était  bourrée de liasses de grosses coupures...

— Comptez !

— Mais voyons...

— Comptez, comptez, maintenant que vous avec fourré votre nez de fouille-merde là où il ne le fallait pas.

Pendant que je comptais la voix s'était adoucie.

— Rien n'est bizarre, mais tout est si violent. Excusez-moi. Ne pensez pas que vous réalisez ici une bonne affaire. Vous devez maintenant vous assumer dans une histoire qui n'est pas la vôtre, et vous allez vous y perdre... Certainement, vous y perdre... Cette somme je vous l'offre de bon cœur, car vous êtes un peu de la famille... Nous sommes prêts, depuis plusieurs générations à payer le bon prix.

Elle se tut un instant et reprit après que j'eus compté le dernier billet.

— Sortez les tableaux de leur carton, je dois m'assurer de leur authenticité… Un regard, de loin suffira... puis partez sans chercher à me voir.

Alors que j'atteignais la porte, elle ajouta :

— Prenez garde ! N'entrez pas dans la farandole. Il est des plaisirs qui ne sont que de mauvais tours de la fatalité...

10. L'auteur disserte sur lui-même, sur Dieu et la création, avant d'être invité au Japon

Les années ont passé, les prédictions de la moustachue (elle devait l'être sans aucun doute) se sont réalisées... Voici comment tout a vraiment commencé :

J'étais, une fois de plus à Madrid, au Prado. J'y admirais les œuvres de Véliquette. Je ne comptais plus les heures passées devant ses Pisseuses ou sa Forge d'Éso. Mais ce que je voyais là je ne l'avais encore jamais vu. Les tableaux paraissaient neufs. On y distinguait jusqu'à la transparence des flous sur les effets de bougés, les rainages de brosse et les lissés aux poils de martre, la finesse des détails, particulièrement ceux des visages. La virtuosité même du compositeur de formes semblait être renouvelée. Cela, parce qu'un chimiste de talent avait réussi à éradiquer les champignons infestant l'œuvre magnifique de Véliquette.

Devant les Pisseuses je ressassais une fois de plus les questions d'usage. Pourquoi Véliquette s'était-il représenté en deux endroits, au chevalet, affairé au tableau dans lequel il se trouve, et comme un observateur posant au pied d'un escalier ? Quant au couple royal, il a l'honneur convenu du centre de la toile, mais par le subterfuge d'un reflet dans un miroir. De ce point de vue, Véliquette n'a pas attendu Bérule Brêche pour employer avec un art consommé les ressources expressives de la distanciation. Mais s'agit-il de distanciation au sens Brêchien ? Véliquette observant ne semble-t-il pas dire au Véliquette peignant : « regarde comme je crée. Ne suis-je pas en quelque sorte Dieu ? Et ces deux-là, dehors, quelle chance ils ont de pouvoir imprimer leur image sur le miroir que j'ai fait placer au fond de mon atelier. Quel miroir ! Fabriqué par mon ami Tanini de Venise. J'enlève le miroir et terminé de couple royal. De dehors, ils ne pourront aller nulle part, tandis que je n'ai qu'à pousser la porte et parcourir les volées de marches pour regagner les limbes, les cieux même ! »

— C'est beau, dit-elle.

Je ne sais pas ce qui est beau. Ce tableau est-il d'une beauté intrinsèque que nous capterions par un sens spécial ? Jean Quilevi aurait-il raison ? « La beauté, princesse ineffable, serait-elle dans l'agent ce que la tranquillité d'âme est dans la conscience du patient ? » Serait-elle toujours autre. Ne serait-elle faite de rien, ne serait-elle rien, voire un pur rien ? Mais encore, quel est l'objet de beauté dans ce tableau ? La prémonition que les rois ne sont intéressants que sous la guillotine ? Les couleurs, la composition ? Est-ce l'excellente réfection opérée par ce chimiste nommé Van der Reynet ? Ou bien cette œuvre n'est-elle que le reflet d'une idée de beauté de laquelle je voudrais procéder ?

— Vous ne trouvez pas dit-elle ?

Comment et que trouverais-je, alors que je n'ai pas encore atteint le stade de savoir quoi chercher. Je trouve à peine les questions, comment pourrais-je chercher les réponses adéquates ? Mais suis-je bien certain de chercher des questions. Ai-je envie de répondre à quoi que ce soit ? Toutes les réponses ne sont-elles pas contenues dans les formes et couleurs qui s'épanouissent devant moi ? N'est-ce pas le privilège de l'artiste d'apporter réponse à tout sauf aux questions posées ? Refuser de répondre aux questions n'est-il pas en soi la meilleure des réponses ?

— Seriez-vous perdu dans vos pensées ? Dit-elle.

La Forge d'Éso. Je me perds dans des pensées en fuite. Je me perds parce que je m'écoule de moi-même. Comme les molécules d'eau s'échappant de la marmite vaporeuse, se perdent dans les fumées de l'âtre rougissant. La forge au rouge semble illuminer l'auréole d'Éso, là, un peu au-dessus de sa tête. C'est une auréole sainte. Les métaux restent noirs et mats, les forgerons figés, le muscle au repos, dirigent leurs regards vers le brillant de cette coiffe surnaturelle, pétillante d'étincelles. Mais dans le faisceau des regards convergents, technique que l'on retrouve également dans les Pisseuses, ce sont aussi les idées qui voyagent et qui se perdent. Et c'est encore le Peintre-Dieu qui en décide.

Il faut être clair. Mes amis se moquent de ma vénération pour Véliquette. Ils prétendent que le temps des maîtres à penser est révolu ; sans compter que le maître en question n'est qu'un peintre. Ils ne soupçonnent pas le double sens que cette expression « maître à penser » peut admettre. Dans leur esprit, il ne s'agit que d'un jeu où se mêleraient subtilement allégeance, admiration et soumission. Ils ne conçoivent pas qu'un maître à penser peut être aussi celui qui, sans penser lui-même, aiguillonne les autres à le faire, en se moquant de ce qu'ils pensent, du moment où ils le font. Mais là n'est pas mon propos.

Mes amis se moquent donc de ma vénération pour Véliquette. Il faut ajouter qu'ils sont agacés par ce qu'ils appellent mon égocentrisme. De la même façon qu'ils n'imaginent pas l'ambivalence du concept de maître à penser, ils ne sont pas gênés par le fait qu'un égocentrique agaçant puisse centrer son attention sur une autre personne que lui-même. Ils reproduisent ainsi cette confusion typique qui délite le caractère tranché de la zone, où réalité existentielle et créations culturelles procèdent à leurs échanges. Mais il y a plus grave. Et parce qu'il y a gravité, il convient de maintenir le propos à un niveau de lisibilité des plus clairs, sans toutefois le banaliser par des simplifications caricaturales.

On remarquera que j'emploie le mot composé « Peintre-Dieu » et non pas celui de « Dieu-peintre ». Tout le monde sait ou imagine aisément ce qu'est un peintre. La question de Dieu est plus épineuse, si j'ose dire. Ceux qui croient en Dieu, sont plus que les autres attachés à démêler et à proposer toute une série de réponses, lesquelles, en vertu de la croyance qui les habite perdent une bonne part de crédibilité. Ceux qui n'y croient pas ne font pas mieux, dans la mesure où l'essentiel de leurs efforts vise à prouver son inexistence. Quand on évacue un problème au dehors de sa probmématique, je suppose qu'on ne peut le philosopher convenablement. Nous sommes donc sommés de nous conduire avec la plus grande des prudences, et de ne pas nous écarter de la plus parfaite intelligibilité. Ainsi, nous dirons que Dieu est un être biologique indifférencié.

Tout le monde tombera d'accord sur la dimension sexuelle que suppose une telle affirmation. On ne pourra toutefois pas empêcher que surgissent des divergences pour ce qui concerne les autres fonctions, telles que penser, parler, écrire, agir. Je tiens pour acquis que pour Dieu, ces fonctions sont également indifférenciées. Une béance surprenante de notre vocabulaire nous prive de pouvoir signifier, voire conjuguer ce phénomène. Pour pallier cette carence, je propose le mot « Principiage » duquel je déduis le verbe « Principier ». Je caractérise leur rapport conceptuel aux choses divines, en les agrémentant d'une majuscule. «  Et Dieu Principia l'homme... » La formule devient tout à coup lumineuse. Nous comprenons dès lors la réflexion de Bruno reprise par Cyrano de Bergerac : « Il est égal que Dieu ait soufflé sur de l'argile ou du singe... » En effet, on ne peut sérieusement penser que Dieu se déguisa en artisan ou se livra à des activités alchimistes. Il a suffi qu'il Principiât. Avec une majuscule.

En tant que Principieur, Dieu n'est pas localisable. Il est à la fois partout et nulle part. Le Principiage n'a ni sens ni direction. Il est. Pour cette raison, Dieu n'a pas Principié l'homme à son image. Il est impensable que Dieu, être biologique indifférencié se soit reproduit. Au contraire, il a Principié un opposé. C'est à dire un rapport à l'autre et non un rapport à lui-même.

L'homme, et dans une certaine part qui reste à définir, la femme, est démuni de la fonction de Principiage. Il doit penser, parler, écrire, agir. Et, pour chacune de ces choses, former un projet de le faire. Il doit se donner peine. L'homme est un peinerier, la femme une peinerière. On entrevoit facilement la différence qui sépare Dieu de l'homme. Il suffit que Dieu projette vaguement une idée d'univers, pour que l'univers surgisse, tandis que la moindre de nos actions humaines est une succession de faits et mouvements contradictoires et peineux. L'homme a donc l'obligation de se situer, de connaître exactement sa position par rapport à ses idées, à son langage, à son écriture, à ses actions. Dieu a dit « Terre », dans une langue que lui seul comprend, et nous savons ce qu'il est advenu. Sans talent divin, nous pouvons dire ce que nous voulons, ce ne sera jamais que des paroles.

Il est évident que mon rapport au monde ne peut être correct que dans la mesure où je sais, avec la plus grande des précisions, ce que je suis. Ce disant, je me contente de suivre les conseils du saint Augustin, qui fut un Père de l'Église à la plume prolixe et à la pensée profonde. Il me vient régulièrement un sentiment amer, quand je pense au fait que le nom de ce saint homme évoque de nos jours une station du métro parisien. Au rythme où vont les choses et de la manière dont elles évoluent, il ne serait pas étonnant que l'on baptisât un jour une de ces stations du nom de « Dieu tout-puissant ».

« Connais-toi toi-même » est donc la première règle — la première peinerie — d'humilité qui montre que l'on accepte son incapacité à Principier. C'est aussi un précepte qui encadre une conduite permettant d'ordonner quelque peu la succession de nos actions, nous laissant de ce fait quelque chance d'atteindre une certaine logique dans la réalisation de nos projets. Par exemple, organiser la succession des mots pour créer quelque chose que l'on pourra reconnaître comme une phrase. Quand mes amis qualifient mon attitude face au monde de comportement égocentrique, ils blasphèment.

Lorsqu'ils m'imputent un tel défaut, mes amis ne partent pas d'un point de vue soigneusement établi ; mais d'idées générales qu'ils ont de la morale comportementale. Ils n'établissent pas précisément ce qu'ils sont eux-mêmes, ne positionnent pas leur être de façon à orienter leur jugement. C'est-à-dire qu'ils ont l'outrecuidance de tendre à Principier, à s'arroger une fonction exclusivement divine. Étant nulle part et partout, Dieu peut Principier sans savoir où il est. Avant de livrer une opinion sensée, l'homme doit savoir au millimètre près où il se trouve et qui il est. La propension à usurper des attributs divins est flagrante chez mes amis.

Une fois qu'ils ont dit que j'étais égocentrique, ils se sont tellement convaincus de leurs paroles, qu'ils ont cru que je l'étais vraiment. On peut penser qu'ils le croient encore aujourd'hui. Ils ne se rendent pas compte que leur verbe ne reste que verbe, qu'il est à peine un commencement, alors que pour Dieu, le verbe est déjà une fin sans avoir à être prononcé (au fond la langue importe peu).

Je ne suis pas loin de croire que mes amis sont égocentriques. Mais comme ils sont d'accord entre eux, ils forment un paysage unanime que je qualifie d'égocentrisme social. Le groupe développe ainsi une harmonie tout aussi apparente que trompeuse. Individuellement, ils ne peuvent être que rongés de névroses les plus diverses, voire de dermatites sous-cutanées nerveuses.

Puisque Dieu Principe, les hommes créent. Et cela, parce qu'il est Principieur, Dieu ne le peut pas. La création artistique est une des plus belles peineries qui soient. L'artiste est le plus humain des humains. Pour représenter le monde, le verbaliser, le colorier, le sonoriser, en triturer les formes, il doit savoir plus que les autres ce qu'il est, où il est, et comment. Dans les représentations qu'il donne, l'artiste représente toujours quelque chose de lui-même. Il représente le monde Principié par Dieu. Il est donc le miroitier divin par excellence. En regardant son œuvre, pour peu qu'on le cherche, on aperçoit l'artiste dans l'ombre du Principiage. Sauf Véliquette qu'on ne devine pas, il s'impose dans la lumière. Ici, on augure le reflet du monde derrière la toute-puissance de l'artiste. Certes, sa magistrale vision ubiquiste n'est pas la même chose qu'être nulle part et partout ailleurs. Mais comme on ne voit que lui et qu'on ne sait pas où il est, je dis qu'il est, intuitu personae, Peintre-Dieu.

J'ai expliqué cela bien des fois à mes amis. Ils n'en démordent pas. Ils affirment sans relâche que je me prends pour le centre du monde. J'ai beau me tuer à leur répéter que, comme eux, je ne suis que le centre de mon point d'observation, je les agace. Pourtant, c'est parce que je suis solidement ancré en moi-même que je peux parfaitement apprécier l'œuvre du Peintre-Dieu. Enfin, je le croyais.

Mes amis s'inquiètent pour moi, ils tentent, selon leurs fausses opinions, de m'aider. Par exemple, ils évitent de créer ou d'amplifier des événements au centre desquels je serais placé. Ainsi ne sont-ils pas venus nombreux aux obsèques. Là, ils ont eu tort, car ce fut la première fois que je doutais de moi et de Dieu. Quand les premières pelletées commencèrent à recouvrir les cercueils, écrasés au fond de la fosse, je secouai instinctivement la tête et je crachai, comme si de la terre me tombait dessus. Au fur et à mesure que le trou se comblait, je sentais le froid et la solitude s'insinuer dans mes veines. D'ailleurs, une odeur de décomposition émanait déjà de mon corps. Ces impressions ont ouvert la porte au doute. Pas à cause de la douleur, comme Jésus. Je ne suis pas un blasphémateur. Non. Visiblement, on enfouissait sous deux mètres de terre grasse une partie de moi-même. La mort était elle-même présente, cette femme dont on ne distinguait rien que les vêtements noirs et dont Djane pernait grand soin ?

Cela signifiait que j'étais en l'autre et qu'une partie de l'autre était en moi ; que mon centre d'observation était éclaté. Puisque je pouvais observer le monde à partir de l'autre ; ce que je pensais être ma propre observation singulière était peut-être celle de l'autre qui était en moi. J'étais décentré.

Si je doutai à la fois de moi et de Dieu, peut-être est-ce parce qu'il y avait quelque chose de Dieu en moi. Je me sentais réellement comme nulle part et partout. Depuis, je ne me suis plus vraiment retrouvé que dans la peinture de Véliquette, le Peintre-Dieu et miroitier divin, dans laquelle le jeu convergeant des regards semble percer les mystères du Principiage sans pour autant nous en livrer la moindre parcelle.

Les Pisseuses. Cette idée de chorégraphie des regards ramena mon attention sur le miroir peint au fond de la toile. Et comme par défit, je m'adressai à lui :

— On dit qu'à ta conception, tu étais un vrai miroir, et que tous ceux qui regardaient le tableau se reflétaient en toi. Véliquette, qui croyait à juste titre être Dieu, eut tout de même peur qu'on ne le prenne pour le Diable. Il aurait alors introduit des champignons dans certains de ses pigments pour altérer les effets de son chef-d'œuvre. D'autres, à la suite de Paul Merlichard, prétendent que Véliquette aurait construit un observatoire secret derrière le tableau. Les champignons auraient servi à te transformer en miroir sans tain. Ainsi serais-tu la fenêtre éternelle ouverte sur le monde de l'artiste... Et Véliquette regardera encore par ta croisée, quand le monde n'y sera plus.

— C'est en partie vrai, dit une forme dans le miroir. Depuis que Van der Reynet a fait le ménage, on peut, comme Véliquette l'avait initialement prévu, se mirer dans son tableau. Vous voyez, vous me voyez. Par contre, derrière, il n'y a qu'un mur de musée.

Elle hésita…

— Il y a une chose que vous semblez ignorer. Les personnages étaient eux-mêmes vivants. C'était pour accentuer le contraste entre le reflet qui n'est qu'une image, et le monde vrai du peintre, éminemment vivant. Van der Reynet m'a dit qu'il avait trouvé des champignons jusque dans les poumons du chien. Mais s'il peut éliminer les champignons, il n'a pas le pouvoir de ressusciter les morts, pas même en peinture. Enfin, j'aimerais en être sûre. Selon lui, les personnages sont morts étouffés à cause de la prolifération des champignons dans leurs poumons.

Et d'un coup, je retrouvai mes pensées. Je me tournai vers elle, et assurai que ce n'était pas bien grave, car l'œuvre respirait assez comme cela. J'ajoutai :

— Merlichard dit, dans l'hypothèse du miroir sans tain, que Véliquette aimait certainement se réfugier derrière pour se masturber en regardant passer les jolies femmes.

— Une légende sans fondement. En avez-vous envie quand vous me regardez ?

— J'aimerais vous peindre avant.

— Faites-le.

— Je ne sais pas peindre.

— Apprendrez-vous ?

— J'essaierai.

— Alors, nous nous reverrons. Pourquoi pas la semaine prochaine, à Tokyo ?

Elle me tendit un carton d'invitation.

— Puisque vous aimez la peinture.

C'était une belle invitation imprimée en quadrichromie pour la réouverture de la galerie Tamilagumi du musée national Moyota-Yedo. Je savais que l'on considérait l'importante production de Tamilagumi comme perdue, détruite par des champignons chinois. Mais il était précisé, sur la belle invitation imprimée en quadrichromie, que le chimiste Van der Reynet en le débarrassant des champignons destructeurs, avait sauvé et rendu à sa luminosité originelle l'un des plus précieux joyaux de l'art asiatique.

Pour ce qui est derrière le tableau, ici, au Prado, j'en savais quand même un peu plus que cette femme.

Tout en regardant de nouveau les Pisseuses, je demandai à l'inconnue si elle connaissait Van der Reynet. Mais son reflet avait disparu. Je restai seul dans le miroir.

Le carton lui était adressé. Elle s'appelait Andrée Aline Pouffe.

 

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Lundi 11 Février, 2019