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Actualités musicales

lundi 13 janvier 2014

Feuilleton (16) Le voyage au Castenet. Où celui qu'on nomme l'auteur découvre l'aérogare de Gadamair.

 

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Une hôtesse de la Fricalair, impeccable dans son uniforme bleu azur et prune d'automne, me réveilla. Nous étions à Gadamair. Enfin elle et moi. Il n'y avait personne d'autre dans la carlingue. Par le hublot, j'apercevais les pistes désertes bordées d'engins et d'installations modernes. Au loin, la tour de contrôle semblait être l'œuvre de Luis Madrigalis. Haute d'une centaine de mètres, elle se rétrécissait par paliers successifs et réguliers de la base vers le sommet. Pour adoucir les angles assez  durs, je suppose, elle reposait sur un socle de quatre arcades en doucine. Les voussoirs étaient bourrelés d'archivoltes compliquées dont je ne distinguais pas les détails. Les vingt ou trente derniers mètres étaient enrubannés par un escalier en double hélice. Sur la gauche, à mi-hauteur, tenue par un bras monumental en acier inoxydable, l'immense coupole d'un radar rappelait la rosace d'une cathédrale. Mais ce sont surtout les fenêtres, en fait des verrières colorées, qui me firent penser à un bâtiment religieux.

— C'est la dernière œuvre de Madrigalis, dit l'hôtesse, en me tendant, sourire complice aux lèvres, un pistolet automatique noir de petite taille. C'est compris dans votre billet ajouta-t-elle, et à mi-voix, conspiratrice : un cadeau de l'organisation.

À tout prendre, je trouvais cet accueil assez chaleureux. Ma curiosité était piquée au vif. Il suffisait de suivre les fléchages de couleur qui tressaient sur le sol un réseau complexe de symboles et pictogrammes multicolores. Il était déjà tard.

J'introduisis ma carte à la porte d'un bar. Après avoir choisi de nouveau le drapeau français, la liste des consommations s'afficha sur l'écran tactile. J'optai pour un Martini. Avec glace. On m'invita à sélectionner le type de verre parmi un choix d'une dizaine de modèles. Mais je ne pus me décider pour une température comprise entre cinq et vingt-cinq degrés. Comme il était possible d'opter « aléatoire » ou « normal » je posais le doigt sur normal. L'écran afficha « merci. », la porte s'ouvrit. L'intérieur était celui d'un bar intime : acajou, cuivres, velours, moquette épaisse. Une diode clignotait qui indiquait la table qui m'était réservée, bien qu'aucune n'était occupée, un Martini spécial des plus normaux y était servi.

La solitude donne aux endroits de ce genre un caractère sinistre. Il me semblait idiot d'être assis seul dans un bar désert, devant un Martini spécial normal. Par désœuvrement, je j'insérai ma carte dans un lecteur, sur la carre de ma table. Sur son plateau, un écran s'éclaira. Je réservai une chambre à l'hôtel de l'aérogare, commandai un autre Martini spécial. Je ne vis malheureusement pas de quelle façon il fut préparé. Un chariot robotisé sorti de je ne sais où le véhicula. Il y avait aussi un grand choix de vidéos. Mon attention fut attirée par un vieux titre de Ladora Black : « Freedom for the Peep Oil ». La finesse de ce titre correspondait bien au genre de Ladora. La vidéo joua face à moi, suspendue dans l'air. Une pensée fugitive s'esquissa à peine. N'étions-nous pas dans un monde où l'écran chassait le miroir ? Y aura-t-il un stade psychologique de l'écran que nous désignerons, à trois, quatre ou cinq ans du doigt en disant « Je » ? Mais Ladora m'évoquait Djena. Je préférais me concentrer sur le spectacle.

Elle avait la voix et la sensibilité du blues, un peu hard-groove. La musique, une espèce de techno d'ameublement était insipide. Comme toutes les vidéos de Ladora, celui-ci était d'un érotisme appuyé, mais sans aucune force de suggestion. Elle-même semblait provenir d'une usine de poupées. Matelassée de silicone, elle était trop lisse et trop pulpeuse. La main n'était pas attirée par cette peau sans grain, ces muscles impalpables, ce glacé sans géographie humaine. L'image de la femme, aperçue dans le miroir de Véliquette se superposa en imagination à celle de Ladora, avec une netteté pas possible. Elle était au contraire une femme vivante. À la surface de sa peau, les premiers replis, sinon la défaite de la jeunesse étaient apparents. Ses yeux qui avaient assez regardé étaient entourés des paysages les plus importants de l'âge. On sentait que tous ses muscles accusaient une certaine sensibilité à l'attraction terrestre. Mais n'est-ce pas la qualité des corps qui savent où ils sont, qui ont la conscience de leur destin ?

Le clip ne m'était pas inconnu, je l'avais déjà vu sans y avoir porté une attention particulière. Soit à cause de la nature de ce genre d'œuvre qui, par l'éclatement, les hachures, la répétition des images, pastiche sans grand talent les diaporamas psychédéliques de la période pop-arty show. Cela ne m'intriguait plus guère. Peut-être y avais-je jeté un œil dans un bar quelconque en buvant un café. Ou encore, était-ce tout simplement chez moi, alors que je vaquais à telle ou telle activité non loin de mon poste allumé sans raison, quand il fut programmé à la télévision. Toujours est-il que cette vidéo était du déjà-vu, bien qu'elle ne m'eût laissé qu'une impression fugace.

La solitude et l'ennui me rendaient plus attentif. Je ne tardai pas à remarquer quelques détails curieux. Les lois du genre étaient respectées, mais l'impression d'incohérence ne provenait pas seulement de la rapide mobilité des plans trop nombreux. Il émanait comme une juxtaposition de deux projets différents que les obsédantes redites ne parvenaient pas à masquer. Il y avait de magnifiques extérieurs filmés par une main et un œil plus que talentueux. Mais les intérieurs chaotiques, mal éclairés étaient du bricolage amateur.

Par la succession couplet refrain pont, la chanson était d'une facture des plus classiques. Au pont, strictement instrumental correspondaient des plans fixes sur la chanteuse, au couplet chanté par Ladora seule, les extérieurs, et au refrain amplifié par des chœurs, les intérieurs. Le pont était constitué de quelques mesures de blues conventionnel menées par le son saturé de la guitare. Un effet aérien de chorus arrondissait l'âpreté de la distorsion. Je cite de mémoire :

Attention, attention. Ne perdez pas votre carte. L'aéroport de Gadamair expérimente la première réalisation mondiale d'automatisation étendue. Votre carte vous donne accès à tous les services et sites touristiques de Gadamair. Vous trouverez en divers points de l'aérogare des distributeurs d'urgence de cartes au cas où vous auriez perdu la vôtre. Notez toutefois que ces distributeurs vous demanderont d'introduire votre carte égarée avant de vous en délivrer une autre. »

À tout prendre, je trouvais cet accueil assez chaleureux. Ma curiosité était piquée au vif. Il suffisait de suivre les fléchages de couleur qui tressaient sur le sol un réseau complexe de symboles et pictogrammes multicolores. Il était déjà tard.

J'introduisis ma carte à la porte d'un bar. Après avoir choisi de nouveau le drapeau français, la liste des consommations s'afficha sur l'écran tactile. J'optai pour un Martini. Avec glace. On m'invita à sélectionner le type de verre parmi un choix d'une dizaine de modèles. Mais je ne pus me décider pour une température comprise entre cinq et vingt-cinq degrés. Comme il était possible d'opter « aléatoire » ou « normal » je posais le doigt sur normal. L'écran afficha « merci. », la porte s'ouvrit. L'intérieur était celui d'un bar intime : acajou, cuivres, velours, moquette épaisse. Une diode clignotait qui indiquait la table qui m'était réservée, bien qu'aucune était occupée, un Martini spécial des plus normaux y était servi.

La solitude donne aux endroits de ce genre un caractère sinistre. Il me semblait idiot d'être assis seul dans un bar désert, devant un Martini spécial normal. Par désœuvrement, je j'insérai ma carte dans un lecteur, sur la carre de ma table. Sur son plateau, un écran s'éclaira. Je réservai une chambre à l'hôtel de l'aérogare, commandai un autre Martini spécial. Je ne vis malheureusement pas de quelle façon il fut préparé. Un chariot robotisé sorti de je ne sais où le véhicula. Il y avait aussi un grand choix de vidéos. Mon attention fut attirée par un vieux titre de Ladora Black : « Freedom for the Peep Oil ». La finesse de ce titre correspondait bien au genre de Ladora. La vidéo joua face à moi, suspendue dans l'air. Une pensée fugitive s'esquissa à peine. N'étions-nous pas dans un monde où l'écran chassait le miroir ? Y aura-t-il un stade psychologique de l'écran que nous désignerons, à trois, quatre ou cinq ans du doigt en disant « Je » ? Mais Ladora m'évoquait Djena. Je préférais me concentrer sur le spectacle.

Elle avait la voix et la sensibilité du blues, un peu hard-groove. La musique, une espèce de techno d'ameublement était insipide. Comme toutes les vidéos de Ladora, celui-ci était d'un érotisme appuyé, mais sans aucune force de suggestion. Elle-même semblait provenir d'une usine de poupées. Matelassée de silicone, elle était trop lisse et trop pulpeuse. La main n'était pas attirée par cette peau sans grain, ces muscles impalpables, ce glacé sans géographie humaine. L'image de la femme, aperçue dans le miroir de Véliquette se superposa en imagination à celle de Ladora, avec une netteté pas possible. Elle était au contraire une femme vivante. À la surface de sa peau, les premiers replis, sinon la défaite de la jeunesse étaient apparents. Ses yeux qui avaient assez regardé étaient entourés des paysages les plus importants de l'âge. On sentait que tous ses muscles accusaient une certaine sensibilité à l'attraction terrestre. Mais n'est-ce pas la qualité des corps qui savent où ils sont, qui ont la conscience de leur destin ?

Le clip ne m'était pas inconnu, je l'avais déjà vu sans y avoir porté une attention particulière. Soit à cause de la nature de ce genre d'œuvre qui, par l'éclatement, les hachures, la répétition des images, pastichent sans grand talent les diaporamas psychédéliques de la période pop-arty show. Cela ne m'intriguait plus guère. Peut-être y avais-je jeté un œil dans un bar quelconque en buvant un café. Ou encore, était-ce tout simplement chez moi, alors que je vaquais à telle ou telle activité non loin de mon poste allumé sans raison, quand il fut programmé à la télévision. Toujours est-il que cette vidéo était du déjà-vu, bien qu'elle ne m'eût laissé qu'une impression fugace.

La solitude et l'ennui me rendaient plus attentif. Je ne tardai pas à remarquer quelques détails curieux. Les lois du genre étaient respectées, mais l'impression d'incohérence ne provenait pas seulement de la rapide mobilité des plans trop nombreux. Il émanait comme une juxtaposition de deux projets différents que les obsédantes redites ne parvenaient pas à masquer. Il y avait de magnifiques extérieurs filmés par une main et un œil plus que talentueux. Mais les intérieurs chaotiques, mal éclairés étaient du bricolage amateur.

Par la succession couplet refrain pont, la chanson était d'une facture des plus classiques. Au pont, strictement instrumental correspondaient des plans fixes sur la chanteuse, au couplet chanté par Ladora seule, les extérieurs, et au refrain amplifié par des chœurs, les intérieurs. Le pont était constitué de quelques mesures de blues conventionnel menées par le son saturé de la guitare. Un effet aérien de chorus arrondissait l'âpreté de la distorsion. Je cite de mémoire :

Blus de Ladora Black

Il n'y avait donc rien de très original. Ce pont faisait également l'introduction. Cela commençait avec un gros plan macrolaire incisif à la surface ondulante du fleuve. L'image était admirablement nette, lumineuse. On distinguait le perlé de rosée acroché aux herbes de la rive. Dès le début du couplet, l'image évoluait en un long travelling s'accélérant progressivement d'une étonnante maîtrise technique par cette accélération dont on ne percevait pas les paliers successifs, comme l'extraordinaire régularité imperceptible des crescendos et decrescendos que Glenn Gould savait si bien négocier à son piano.

Au terme du refrain, l'image à l'apogée de sa vitesse s'ouvrait majestueusement en gerbe pour subitement s'arrêter, déformée par une prise en grand angle. Un pont élégant aux piles massives et au parapet ouvragé barrait alors toute la surface de l'écran. Un homme regardait pensivement l'onde, accoudé au garde-fou. Il portait un uniforme qui rappelait l'armée de l'Empire. Lorsque cette image fut répétée, je pus percevoir que le fleuve coulait dans une étroite vallée. Sur un escarpement d'un des versants s'élevaient des ruines encore fières. En face, sur l'autre versant, quelques bâtisses basses construites sur un terrassement étaient noyées de verdure. En regardant attentivement, mais n'était-ce pas une illusion ? une farandole joyeuse de lutins se déplaçait sur la crête d'une des collines.

Les images étaient belles, leur rythme distingué. Brusquement, tout basculait lorsqu'accompagnée par les chœurs Ladora attaquait :

Le voyage au Castenet

Il ne suffit pas d'un pont pour relier deux rives qui s'ignorent. Les scènes intérieures étaient chaotiques, mal éclairées, elles ne sortaient pas des fouillis apparents du studio. Dans ce galimatias, on devinait les choix érotiques, et l'absolu manque de maîtrise. Dans toute l'agitation débridée, une scène émergeait avec un peu plus de netteté. Ladora, très dévêtue, se déhanchait au-dessus d'un danseur allongé sur le sol. Elle se baissait sur lui. Il ne portait qu'un minimum de lingerie brodée de strass argenté. C'était carrément ridicule. Un non-sens. Évidemment le danseur aurait dû se déhancher autour de Ladora désirée. Tout révélait que la production n'avait rien scénarisé pour ces parties tournées en intérieur. Elles n'avaient aucun rapport, ni opposition ni continuité avec les extérieurs. Ceci concernait tout autant les intentions, que le style ou les moyens techniques mis en œuvre. On pressentait que des séquences franchement pornographiques en avaient été maladroitement supprimées.

Au couplet suivant, nous repartions du pont comme un refrain, le même effet de travelling nous promenait sur des chaussées empierrées. Même accélération, même effet d'ouverture brusque en éventail, même arrêt brusque. Cette fois, la façade d'une maison prenait l'écran en plein cadre. Une belle maison cossue au style classique. Au-dessus de la lourde porte à deux battants, une lanterne diffusait dans la nuit sa lueur rouge.

À suivre ...

Opéra à l'écran : opéra pour tous ? La captation audiovisuelle d'un opéra vaut-elle captation du public ?

 

Opéra çà l'"cran, opéra pour tous ?

 

Demonet Gilles & Saez Jean-Pierre, Opéra à l'écran : opéra pour tous ? Nouvelles offres et nouvelles pratiques culturelles. « L'univers esthétique », L'Harmattan, Paris 2013 [202 p. ; ISBN 978-2-343-01494-4 ; 20 €]

 

Par Jean-Luc Vannier ——

 

Fruit d'un colloque organisé le 9 mai 2012 au Studio Bastille de l'Opéra National de Paris et à l'initiative de la Réunion des Opéras de France (ROF), les éditions L'Harmattan publient, sous la direction de Jean-Pierre Saez et Gilles Demonet, « Opéra à l'écran : opéra pour tous ? Nouvelles offres et nouvelles pratiques culturelles » dans la collection « L'univers esthétique » dirigée par Véronique Alexandre Journeau. Une collection spécialisée dans « l'étude des réactions psychiques au contact des œuvres ».

Autour de plusieurs Directeurs de Maisons d'opéra, ces « 4e Rencontres professionnelles » ont permis de dresser un « inventaire des expériences et des questionnements relatifs à la transmission d'œuvres lyriques à l'écran ». Elles ont par surcroît été l'occasion de s'interroger sur une double exigence : celle d'une « démocratisation » destinée à relever « le défi de l'inégal accès du public à certaines œuvres artistiques » mais aussi celle « d'une compétition économique dont les enjeux se situent à l'échelle mondiale » et ce, nonobstant « des incidences locales immédiates ». Plus directement : la captation audiovisuelle d'un opéra garantit-elle la captation d'un nouveau public ? Ou risque-t-elle au contraire de vider les établissements lyriques ?

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