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Actualités musicales

lundi 6 janvier 2014

 

Pascal Contet attaque 2014 bretelles au vent

Après la sortie de son énième cédé, mais premier d'improvisation solo (ORF), en octobre de l'an si peu passé, Pascal Contet et son accordéon seront le 15 janvier au Pavé dans le Jazz à Toulouse dans le cadre de la série des concerts « Les solos à Lieu-Commun » qui font cette année honneur au piano à bretelles..

Le 31 janvier, il sera à Neuville-sur-Oise pour les Nuits romanes, avec l'ensemble Ars Nova, dans la reprise du programme « Buenos Aires, ville imaginaire », avec des œuvres de Bernard Cavana et du jeune compositeur argentin Gabriel Sivak. Tangos traditionnels, tangos d'aujourd'hui, musique d'Astor Piazzolla, musique contemporaine.

Le 15 février, au studio 105 de la Maison de la Radio, en compagnie de l'Ensemble 2e2m et des Neue Vocalsolisten, superbe ensemble de Stuttgart, il créera Après Tout de Fabien Levy (co-production Festival Ultrashall-Berlin)

Le 22 février, il sera cette fois au studio 106 de la même Maison de la Radio à Paris, dans le cadre du Festival Présence, toujours en compagnie de l'ensemble 2e2m, sous la direction de Pierre Rouillier. Au programme : Carola Bauckholt, Streicheln ; Johannes Schöllhorn, Ralentir travaux (création mondiale), Bernard Cavanna, Karlkoop Konzert (création mondiale), nouvelle version pour accordéon solo et ensemble de chambre ; Andreas Dohmen, une commande de Radio France pour ensemble (création mondiale).

Après avoir fait résonner l'Argentine aux Nuits Romanes, il s'envolera avec le clarinettiste Paul Meyer, en Colombie, pour une tournée de duettistes qui durera jusq'au 1er mars.

Pascal Contet

 

Pascal ContetPascal Contet, festival Musica Y Scena, 2010.

 

Après un parcours privé en France, Pascal Contet continue ses études musicales à Fribourg en Suisse, à la Musikhochschule de Hanovre, au Conservatoire Royal de Copenhague et à l'Akademie der Künste de Graz en Autriche.

Il est lauréat de la Fondation Cziffra en 1983, de la Fondation Menuhin en 1986, et de la Fondation Bleustein-Blanchet pour la Vocation en 1989. En 2000, il reçoit le Prix Samfundet du gouvernement danois, et le Prix Gus Viseur en 2007.

En 2007, il est nominé aux Victoires de Jazz pour son album NU avec le contrebassiste Bruno Chevillon et le saxophoniste François Corneloup.

En 2012, il a deux nominations aux Victoires de la Musique classique, pour son enregistrement de Karl Koop Konzert de Bernard Cavana (AEON).

Très friand de création contemporaine il renouvelle depuis 1993 le répertoire de l'accordéon. Il compte environ 250 œuvres à son actif et de nombreux compositeurs lui ont dédié des œuvres dont Luciano Berio, Claude Ballif, Jean Françaix, Franck Bedrossian, Bruno Mantovani, Bernard Cavanna, Ivan Fedele, Javier-Torres Maldonado, Philippe Hurel, Marc Monnet ou encore Martin Matalon, Édith Canat de Chizy, Pierre Jodlowsky, Yann Robin.

il a joué avec l'Orchestre de la Suisse Romande, l'Orchestre Philharmonique de Radio France, l'Orchestre National de Lille, l'Orchestre National de Lorraine, l'Orchestre de chambre de Lausanne, le Philharmonisches Orchester Freiburg, l'Orchestre de l'Opéra National de Paris, sous la direction de Pierre Boulez, Jean-Claude Casadesus, Susanna Mäkkli, James Wood, Pascal Rophé, Diego Masson, Jean-François Heisser, Esa-Pekka Salonen, Jean-François Verdier, Daniel Kawka.

Il joue avec Ophélie Gaillard, Marianne Piketty, Paul Meyer, les Quatuor Diotima et Danel, Nicolas Dautricourt, Christian Pierre La Marca, Marion Tassou.

Il participe à des spectacles avec Marie-Christine Barrault, Fabrice Melquiot, Dieudonné Niangouna (Les Inepties Volantes, Festival d'Avignon In 2009), ou encore sur une mise en scène de Roland Auzet avec Anne Alvaro et Clothilde Mollet en 2010, des ciné-concerts, réalise des expositions thématiques itinérantes avec sa collection d'accordéons.

Il travaille avec les chorégraphes et danseurs Odile Duboc, Mié Coquempot, Angelin Preljocaj, Susan Buirge, Pedro Pauwells, le Jin Xing Shanghaï Dance Theater pour l'Opéra de Shanghai.

Improvisateur il collabore avec Joëlle Léandre, Pauline Oliveros, Carlos Zingaro, Carol Robinson, Maguelone Vidal, Tom Mays, le joueur d'orgue à bouche Wu Wei et propose des mises en espace de ses spectacles musicaux. Il a réalisé plusieurs musiques pour des films et le théâtre.

Depuis l'été 2010, Pascal Contet est sollicité par Radio France comme producteur et animateur d'émissions comme « Des Vagues et des Lames », « Ballade sur la Voix nacrée » ou, plus récemment, a conçu et animé « La nuit de l'Accordéon » sur France Musique.

Il a enregistré une quarantaine de disques.

Il est soliste des ensembles 2e2m et Ars Nova, il est est régulièrement invité par les Ensembles Court-circuit, Les Temps Modernes, Ensemble Modern de Francfort.

Depuis octobre 2011, il enseigne au Pôle Alsace d'Enseignement Supérieur des Arts au sein du Conservatoire de Strasbourg.

Depuis 2007, Pascal Contet fait partie du comité de sélection de la Fondation Marcel-Bleustein pour la Vocation et depuis septembre 2011, a été promu citoyen d'honneur de la ville de Saint Nazaire.

Le site de Pascal Contet

Feuilleton (15). Le voyage au Castenet. Où celui qu'on nomme l'auteur assassine le fils du Président et ne reconnaît pas un de se potes de jeunesse.

 

Épisode précédent

 

Je trouvai à l'exposition Bien' Dié ce que je pensais y trouver. J'aperçus Marie, maintenant veuve. Lorsque nos regards se croisèrent, elle détourna aussitôt le sien feignant ne pas me connaître, ou m'ayant oublié pour de vrai. Elle avait maigri, était devenu d'une rare élégance. Elle était très entourée. Je tenais fermement le petit revolver dans la poche de mon blazer très anglais. D'ici peu, j'aborderais Bien' Dié : Pan ! Pan ! Pan !

— J'ai un paquet à vous remettre de la part de Sivo.

C'est ainsi que j'avais imaginé pouvoir aborder les choses sérieuses. Nous irions ensuite dans un endroit calme, je sortirais le revolver à moitié rouillé, je ferais feu, précisément, posément : Pan ! Pan ! Pan ! Et la police me pincerait. Après il me faudrait improviser. Je m'en fichais. Je me fichais d'Andrée Aline Pouffe, de Véliquette, de la peinture.

Mon plan amateur, simple mais assez pauvre d'imagination avorta de bout en bout.

Alors que je me dirigeais vers Bien' Dié, accaparé par une meute de flagorneurs, une hôtesse m'aborda.

— Vous êtes le Monsieur qui a rendez-vous avec Madame Pouffe, n'est-ce pas ? 

J'acquiesçais.

— Madame Pouffe vous prie d'accepter ses excuses. Un imprévu ne lui a pas permis de prendre place à bord du Paris-Tumbunktu. 

Elle sortit un papier de sa poche pour y lire quelques notes.

— Elle vous propose de la retrouver… Samedi en huit… À l'exposition consacrée à l'œuvre de Luis Samuel… De Sacramento, au couvent des Ursulines de Florence… Voulez-vous parler à l'artiste ? 

— Je veux surtout abattre ce voyou ! 

Elle esquissa la moitié d'un sourire, histoire de montrer qu'elle était assez finaude pour comprendre la plaisanterie, puis me gratifia d'une moue improbative quelque peu hautaine, suggérant ainsi ce qu'elle en pensait. Elle me présenta toutefois au fils du Président sur le même ton.

— Monsieur est un ami de Madame Pouffe. Il prétend désirer vous… abattre… Exactement…

Les génuflecteurs s'esclaffèrent à ce trait piquant, délicieusement saugrenu, un brin insolent. Comme pour leur donner raison, je fis aussitôt feu sur Bien' Dié : Pan ! Pan ! Pan ! Sans lui laisser le temps d'une première respiration d'argument pour vendre les œuvres de ses jeunes esclaves. J'improvisai aussitôt, là comme prévu. Je remis l'arme dans ma poche en me brûlant la cuisse à en sentir le cochon grillé. Un pantalon de fichu. Je me dirigeai calmement vers la sortie. Tout autour on s'agitait, on criait, on jouissait de ce moment incroyable dont il y aura tant à raconter pour y avoir été aux premières loges, mais personne n'eut un geste utile.

Ainsi, je gagnai mon hôtel sans être inquiété. Quelques jours plus tard, attablé à une terrasse de la rue Raffaello Pulci, à Florence bien sûr (où pourrait-on trouver une rue Raffaello Pulci sinon à Florence ?) j'eus l'occasion de lire la relation de l'assassinat de Bien'Dié dans un magazine féminin. En fait, on avait cru un bon moment, un trop long moment, qu'il se livrait à l'une de ses habituelles farces morbides. Plus tard, la confusion aidant, le criminel avait pu s'évanouir dans la nature. On supposait qu'il s'agissait d'un crime passionnel. Le calibre des projectiles laissait penser à un modèle d'arme apprécié par les femmes. On retrouva, au lendemain matin du crime, le chef de clinique Marie Haba So gisant dans son lit, la gorge tranchée. On ne chercha pas plus loin. Vengeance après vengeance, ainsi va le monde.

Arrivé à l'hôtel, j'étais donc sans le savoir, définitivement libre. J'espérais partir au plus vite, mais sans précipitation, ni plus ni moins que l'aurait fait un touriste désirant en avoir pour son argent. Il n'aurait été ni malin de s'attarder en ces lieux, ni prudent d'attirer la curiosité par un comportement fébrile.

Ayant goûté à d'heureux événements inattendus, je ne concevais plus mon arrestation comme une éventualité réaliste. À peine ébauchée, l'idée séduisante de m'en sortir libre et impuni s'était vite imposée : on préfère parfois le meilleur au pire dit un dicton, et la chance ne serait pas ce qu'elle est si elle n'aboutissait pas à des choses tombant à pic précisément là où il le faut.

Dans la Hall, je m'adressai au réceptionniste de service, en feuilletant avec une attention calculée, les pages d'un dépliant touristique pris sur un présentoir.

— Que peut-on visiter dans les environs ? Je crois avoir tout visité …

 — J'avais pris l'air blasé du touriste professionnel qui a tout vu et tout photographié. Il me répondit sur un ton affable, quelque peu obséquieux.

— Pour aujourd'hui, il est un peu tard Monsieur. Mais il est peut-être encore temps pour que Monsieur profite du vol à destination de Gadamair. Sauf mon respect, il serait plus prudent que Monsieur me confiât son arme. 

Je sentis confusément la clameur a cappella de mes neurones. En sorte, la confirmation que penser n'est pas discourir intérieurement. Penser serait plutôt l'irruption de représentations en les deux dimensions d'épaisseur et de durée. Encore que ces deux dimensions ne soient pas mesurables, surtout pas à ce qui est représenté. Il s'agit de durée et d'épaisseur biologiques, de parachèvements moléculés. Que je pense à la longue histoire de l'humanité ou au moment précis de ces Ides de mars, quand les dagues des conspirateurs percèrent la toge, la peau et la vie de César, il ne s'agit pas dans ces deux cas de la même entéléchie d'échanges d'humeurs dendritiques, de gaz nerveux, d'électricité atonales, de molécules parachèves, de liqueurs épinières. Cette durée des réactions chaîneuses physico-chimiques est consubstantielle à mon corps, pas aux histoires que je me raconte. Épaisseur illusoire, provoquée par l'ensemble des choses auxquelles je pense dans le même temps. La preuve que nous pensons est donnée par le fait que nous pouvons nous égarer sur des planètes confuses tournant sur elles-mêmes. Car penser est avant tout effacer, oublier, trier. La matière première de notre pensée est un bloc dans lequel nos expérience, notre savoir, nos affections, nos passions sont chimiquement caramélisés en vrac et pagaille. Le malheur est que notre expérience est maçonnée par celle des autres qui nous est imposée dès avant notre plus jeune âge, souvent même avant qu'on ait un âge. L'essentiel de notre savoir est communiqué par des mots que nous n'avons pas nous-mêmes inventés, des mots incertains aux sens bigarrés inhomogènes. Il arrive parfois, que mal exercés à oublier nous tombions dans les cafouillis de la cour du roi Pétaud, que nous vivions la passion de nos aïeux, transmettions des idées qui semblent s'imposer avec la plus pure des évidences, alors que notre vie réelle tend à nous en proposer de toutes contraires. Il nous arrive de vivre aux côtés de nous-mêmes. C'est ce que j'aurais aimé dire à cette Joséphine Zézette, en Espagne. Mais j'étais si jeune et si obnubilé par cette fenêtre du Prado.

— Monsieur se demande s'il lui faut me tuer, m'acheter, me baratiner, me fuir ? Monsieur voudrait savoir si je suis un policier, un homme de main, un ami ? Mais monsieur est encore devant ces questionnements, il n'y a pas encore répondu.

— Comment le pourrais-je. Je ne cherche pas à y répondre. J'attends la suite… Que voulez-vous que je pense ?

— Monsieur semblait pourtant perdu dans une forte agitation de ses pensées. Nous entendions d'ici comme un grincement neuronal…

— Ne m'en veuillez pas, je vous avais oublié. Je pensais simplement à la marche de ma pensée...

— Monsieur a une saine attitude. Il faut prendre soin de ses outils. Mais n'y a-t-il pas un temps pour chaque chose ? Dans une situation d'urgence et de péril, ceci pourrait lui être fort préjudiciable. Vos philosophes du dix-septième siècle ne prétendaient-ils pas que le premier devoir de l'homme était de veiller à son intégrité, c'est-à-dire à sa vie et sa liberté ? Nous allons être clairs : peu de gens ici vont regretter la mort de Bien' Dié…Pour une fois, nous nous sentons solidaires de la majorité. Même, nous bêlons d'aise. Nous n'approuvons pas pour autant le geste de Monsieur. Il est vexant, il est mal venu. Vexant, parce que Monsieur pense peut-être que l'Européen a un contrat d'exclusivité avec la civilisation ? Qu'ici en Afrique — Monsieur ne pense-t-il pas en Barbarie ? On peut tranquillement se livrer à de tels actes qui seraient monnaie courante, des petites habitudes de la vie quotidienne ? Que resterait-il sur terre des cités dont ce serait ainsi la façon d'y vivre ? Monsieur doit savoir qu'en Afrique on n'a pas attendu les prétendus dix commandements. D'ailleurs ce n'est pas un Africain mais Hobbes, qui d'Angleterre découvrit que l'homme était un loup pour l'homme. En Afrique, chaque village possédait son arbre à palabres. Peut-être bien deux là où on était bavard. Bien entendu, nous n'étions pas personnellement né, mais nous pouvons vous dire, toutes les recherches abondent en ce sens, qu'aucun arbre de tous les temps passés ne fut plus fleuri que furent fleuris nos palabriers. Je me permettrais donc de dire à Monsieur que son geste est mal venu. Nous préférons laisser le crime aux criminels. Ici on  règle nos différents de manière policée et palabrante. Monsieur a dit, il y a encore peu, alors qu'il dînait avec Sivo Haba So un soir à Paris, que plus les choses dureront ainsi, plus la chute sera violente… Soit dit en passant, il faudrait revoir cette citation… Mais l'action individuelle n'aura jamais la puissance susceptible de  déplacer les montagnes. 

J'étais interloqué. Comment pouvait-il être informé des propos que nous avions échangés à Paris, Sivo et moi ? Le plus fort est que mon étonnement l'étonna.

— Il semble que quelque chose étonne Monsieur. Notre propos serait-il aussi déraisonnable que Monsieur semble le laisser paraître ?

— Comment savez-vous à propos de Sivo ?

Il fut apparemment soulagé.

— Mais Monsieur l'a écrit lui-même, à quelques paragraphes d'ici.

— Excusez-moi, je n'avais pas fait la relation... C'est tout de même curieux… Un truc assez idiot...

— … C'est parce que Monsieur pense. Nous nous risquerons, puisque nous roulons sur cet épisode, à faire remarquer que Monsieur aurait pu évoquer devant l'avocat la preuve par les faits. On peut toujours rouler les peuples dans la farine des légendes, leur faire croire que les histoires sont plus belles que leur propre vie, mais à un moment, ou à un autre moment, les faits s'imposent même aux esprits les plus embrouillés. Pour ce qui concerne le moment présent, quel que soit le plaisir que nous trouvons à commercer d'esprit avec lui, nous devons admettre que Monsieur est un criminel qui prendra le plus grand des intérêts à disparaître d'ici.

— Stop mon vieux ! Alors là, je vous arrête ! Stop ! Vous me prêtez des motivations qui ne sont pas les miennes. J'ai tué Bien Dié par vengeance personnelle. Il n'y a rien à dire de plus, vous pouvez remballer votre morale de pacotille, votre Spinoza de bazar et votre Hobbes à deux balles avec.

Il grimaça malicieusement, s'accouda, l'air fatigué au comptoir ; regarda dans le vide. Sans quittez des yeux les molécules d'air, il se mit de nouveau à discourir ex professo :

— Il n'existe pas de vengeance personnelle, Monsieur. D'abord parce que ce mot ancien comme le monde se dit dans toutes les langues. Comment Monsieur peut-il prétendre qu'une chose est privée, alors que le mot qui en désigne le concept est aussi largement public ? Il aurait fallu que Monsieur inventât un mot et une forme de crime innommables, quelle que soit la langue, connue ou imaginable, pour que Monsieur puisse prétendre à la privatisation de son action. Mais est-il possible d'inventer un mot innommable ? Si pour Monsieur cela l'était, encore faudrait-il que Monsieur sache exactement le sens de son acte. Serait-il capable de dire si son crime est une réparation ou un châtiment ? Et encore…

Dans le silence, son regard chercha pendant quelques secondes à percer le mystère de l'air conditionné du hall de l'hôtel, puis me fixa droit dans les yeux. D'un coup j'eus l'impression d'avoir déjà vu cet air malicieux d'enfant prêt à se méconduire.

— Y a rien à dire des deux premières minutes. Mais avouez qu'à partir de la troisième il n'y a eu que des maladresses... Hein ?... Ouaaa ! Il n'aurait jamais dû compter. L'arbitre était bourré... C'est pas possible ! Arrêtez ! Il a joué comme un pied. Il a perdu tous ses deux-à-deux... On voit que vous n'avez jamais touché un ballon de votre vie... Quoi ? Non j'suis pas Pelé... J'suis son prof… Malin ! 

Il fit mine de soulever une tasse à hauteur de ses lèvres, le petit doigt levé ; de boire à petites gorgées pour ne pas se brûler. Mais la tasse lui échappa des mains. Elle se brisa sur le sol, je pense dans les éclaboussures de café. Il eut un geste violent, sa tête porta an arrière, de sa main il essuya ses lèvres apparemment sanglantes, puis la regarda ses doigts rougis avec une grimace douloureuse.

Au début, j'avais eu ce léger sentiment halluciné qui questionne quand nous pensons vivre une scène déjà vécue, vrai, rêve, imagination. Puis il me revint à la mémoire ce café parisien, à l'angle rues Rochemoire et Miette de Lafanette. La veille au soir une bonne partie de la nuit comprise, nous avions joué aux cartes, à six dont un sortant-tournant. Nous étions réunis chez Carl, qu'on appelait « Clarinette » car on n'aimait pas trop « carlinette », vous le savez. D'ailleurs prudent, il l'avait caché sa clarinette, son seul bien. Le sortant peinturlurait dans la salle de bain jusqu'à ce qu'il soit rappelé au jeu. Le suivant continuait la peinturlure.

Curieusement, l'œuvre devint célèbre sous l'étiquette d'art anarcho-collectiviste. Elle avait même un titre : « La Presque », peut-être parce que ce n'était pas tout à fait une fresque. Un jour on vint démonter les murs de la salle de bain pour les exposer au Centre Georges Pompidou. Il faudra que je raconte la révolution que cela a provoqué rue Rochemoire. On se demande toujours pourquoi on n'a pas fait le rapprochement avec la Fontaine-urinoir de Duchamp, exposée dans une autre salle. Elle aurait été si joliment mise en valeur entre les quatre murs de la salle de bain de Carl dit « Clarinette ».

Au matin, un peu gueules de bois, un peu fripés, la motricité tangente, nous nous rendîmes en chœur au café de nos habitudes. Nous étions arrivés avant les employés de l'URP, une entreprise d'assurances, mais Sivo Haba nous attendait déjà.

— Ho la la ! s'exclama-t-il en voyant nos mines de décavés.

— Va voir les chiottes de Clarinette ! Génial !

Sivo prit les clefs que Carl lui tendait, il sortit goguenard par la rue Miette de Lafanette.

Quand il revint, il n'eut pas le temps de nous faire part de ses impressions. Les employés de l'URP étaient arrivés très énervés, ils commentaient la coupe du monde de football retransmise en direct la veille au soir. Incorrigible, Fopanar Ailé se livra alors à son exercice préféré, celui de polémiquer sur ce dont il ne savait absolument rien. Il voulait percer le secret évoqué par Platon : comment le poète était-il capable de chanter une tempête en mer sans jamais avoir embarqué sur un bateau ?

— Existe peut-être une solution. Compliqué de montrer que la plus grande partie de nos propos sont ignorants, même si nos phrases préfabriquées veulent toujours dire à qui entend, que nous pastichons quand nous croyons penser. Le pire est que nous n'avons pas l'assurance de ne pas faire ce que nous dénonçons. La solution est expérimentale. Il faut pasticher consciemment tout en observant les choses, pour amorcer une possible description compréhensible. C'est ça la science mon pote ! 

Au nom de la science, il s'était lancé dans la pratique expérimentale consciente. Donc ce matin-là, il commenta avec conviction une rencontre qu'il n'avait pas vue, d'un sport qu'il ne connaissait pas. Encore embrumé dans les hauteurs cervicales, il avait pris parti contre l'équipe du Parvis Saint-Gervais, alors entraînée par le grand François Couperin, qui avait brillamment remporté la coupe, avec un score de quatre-zéro. C'était de la pure mauvaise foi.

Il eut encore le temps de dire que le Parvis Saint-Gervais méritait bien son quatre-zéro, parce qu'il était plus que quadruplement nul, avant de prendre quelques coups bien sentis et se faire sortir côté rue Rochemoire. Il resta allongé sur le trottoir, concentré sur d'obscures réflexions.

— Ça ne veut rien dire. Ils étaient excités. Imagine que l'équipe adverse ait été bien plus forte. Que le score ait été inversé. Ce que j'ai dit aurait été tout fait été crédible. Il y a donc un problème de limite et de probabilité. Mais je ne vois pas comment le mathématiser. Il faudrait multiplier ce genre d'expérience, évaluer un échantillon pertinent, seulement il n'y a pas de coupe du monde tous les jours…

Puis Fopanar Ailé, aussi incroyable que cela puisse paraître c'était bien lui, repris son sérieux, me sortit de la rêvasserie sur le bon vieux temps dans laquelle son mime m'avait plongé.

— Putain ! Incroyable ! Fopanar...

— ... Donne-moi ton arme. La police d'ici n'est pas très active. Mais les services secrets étrangers, la vraie police du président, sont déjà au travail. Eux ils sont efficaces. Ton arme doit servir ailleurs. S'ils suivent sa trace ils perdront la tienne. Je te conduis à l'aéroport. Tes affaires y sont déjà. Tu embarques pour Gadamair, et on se revoit plus tard en Europe. 

Dans la voiture, il eut le temps de me dire une fois encore sa passion pour les probabilités spéculatives. Comment il dépensa une véritable fortune à expérimenter ses formules dans les jeux de hasard.

— J'ai coulé tout l'héritage de mon grand-père… Couler l'héritage d'un scaphandrier, c'est un comble !

Puis, il avait trouvé. Si on le calcule, le hasard n'en est plus un. Pour vraiment le maîtriser sans le dénaturer, il faut le créer. Il avait donc, les yeux bandés, tiré aux fléchettes une date dans un calendrier. Quand la date arriva, il en retira de la même façon une autre. Ce fut la date de la rencontre. Puis, sur une carte du monde, il tira un pays ; sur la carte du pays, une ville ; sur la carte de la ville, une rue. Il tira dans sa bibliothèque un livre au hasard, l'ouvrit au jugé. Ce fut le numéro de la rue. Il ouvrit une seconde fois le livre et en tira le chiffre fatidique. C'est ainsi qu'il se maria avec la soixantième fille qui sortit du 16 rue Gauss à Paris le 18 février 1974. Il lui offrit une grille de loto. Elle gagna le plus gros pactole du siècle. C'est avec cet argent qu'il commença à monter sa chaîne hôtelière internationale.

— Je suis le patron, pas le réceptionniste. Tu vois, je n'ai pas perdu la main. Les riches se ridiculisent en pensant imiter les européens. Les pauvres s'amusent en les pastichant. Moi, je suis riche, et je fais comme les pauvres.

— Pourquoi n'as-tu pas commencé avec une carte de l'univers, et si tu t'étais retrouvé en plein désert, et si la soixantième fille était... ?

— ...Il faut éviter ce qui n'a ni début ni fin. On ne peut calculer ce que l'on n'imagine pas. De toute façon, je n'aurais pas rencontré Mélisse. Preuve par neuf, mon pote.

— Mélisse ?

J'avais quelque soupçon. Son histoire était un peu tordue. Tout ce que faisait Fopanar l'était. Même ses plus hauts diplômes en mathématiques étaient certainement pochettes surprises.

— Bah oui mon, pote, Mélisse, ta première femme. Tu devrais connaître ! Tu penses bien que si je ne l'avais pas rencontrée par hasard, il ne se serait rien passé entre nous. Je n'aurais jamais pensé séduire la femme d'un ami. Les africains peuvent être éthiques.

L'avion était prêt à appareiller.

— T'es pas fâché au moins ? Ça fait un baille, non ? Tiens tu ne perds pas çà. Ce n'est pas une carte bancaire, c'est ton billet pour Gadamair. Là-bas, tout est automatisé, tout fonctionne avec cette carte. Si tu la perdais, tu serais dans l'embarras. Allez, à plus tard mon pote.

— Tchao Fopanar ! Le loto ?

En vrai, c'est ma belle-mère, cria-t-il en regagnant sa longue Buick blanche. 

Comment était-il possible de n'avoir pas reconnu Fopanar ?

En bas, la piste de brousse et les quelques cabanes de chantier qui formaient l'aérogare internationale du Tumbuktu prirent de la profondeur. Je m'endormis avant qu'elles ne touchent le fond.

À suivre ...

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