S'abonner au bulletin

 

Opéra à l'écran : opéra pour tous ? La captation audiovisuelle d'un opéra vaut-elle captation du public ?

Opéra çà l'"cran, opéra pour tous ?

Demonet Gilles & Saez Jean-Pierre, Opéra à l'écran : opéra pour tous ? Nouvelles offres et nouvelles pratiques culturelles. « L'univers esthétique », L'Harmattan, Paris 2013 [202 p. ; ISBN 978-2-343-01494-4 ; 20 €]

 

12 janvier 2014, par Jean-Luc Vannier ——

 

Fruit d'un colloque organisé le 9 mai 2012 au Studio Bastille de l'Opéra National de Paris et à l'initiative de la Réunion des Opéras de France (ROF), les éditions L'Harmattan publient, sous la direction de Jean-Pierre Saez et Gilles Demonet, « Opéra à l'écran : opéra pour tous ? Nouvelles offres et nouvelles pratiques culturelles » dans la collection « L'univers esthétique » dirigée par Véronique Alexandre Journeau. Une collection spécialisée dans « l'étude des réactions psychiques au contact des œuvres ».

Autour de plusieurs Directeurs de Maisons d'opéra, ces « 4e Rencontres professionnelles » ont permis de dresser un « inventaire des expériences et des questionnements relatifs à la transmission d'œuvres lyriques à l'écran ». Elles ont par surcroît été l'occasion de s'interroger sur une double exigence : celle d'une « démocratisation » destinée à relever « le défi de l'inégal accès du public à certaines œuvres artistiques » mais aussi celle « d'une compétition économique dont les enjeux se situent à l'échelle mondiale » et ce, nonobstant « des incidences locales immédiates ». Plus directement : la captation audiovisuelle d'un opéra garantit-elle la captation d'un nouveau public ? Ou risque-t-elle au contraire de vider les établissements lyriques ?

Force est de constater, une fois encore, que les États-Unis sont leader en la matière avec le Metropolitan Opera de New York (MET) dont l'expérience marketing, qualifiée par plusieurs participants de « référence internationale » ou de « mètre-étalon », a « bouleversé la donne de la création et de la diffusion de l'art lyrique dans son ensemble ». Et ce, malgré la similitude entre le MET et l'Opéra National de Paris en termes de fréquentation annuelle: 800 000 spectateurs.

Enjeu économique ? Culturel ? Si le consultant Philippe Agid, auteur de « Management des opéras. Comparaisons internationales » (Éditions Descartes et Cie, 2011) prétend qu'il « n'est pas possible d'identifier le montant exact des bénéfices réalisés par le MET en matière de captation et de retransmissions d'opéra », le Directeur général du premier, Peter Gelb semble nettement plus affirmatif sur les avantages de l'innovation où « le seul danger à l'opéra est le manque de créativité ». Cette stratégie commerciale aurait permis, selon Le New York Times, le rétablissement de l'équilibre financier du MET avec un bénéfice d'une dizaine de millions de dollars sur un budget total de 325 millions. Les auteurs du rapport trouveraient cette année une ample confirmation à leur spéculation : en décembre 2013, le Bureau of Economic Analysis américain a publié son « Rapport préliminaire concernant l'impact des arts et de la culture sur l'économie des États-Unis », première étude nationale visant à déterminer dans quelle mesure les secteurs culturels contribuent au produit intérieur brut (PIB) ainsi qu'à l'emploi. Les chiffres sont sans appel : les enquêteurs ont estimé que l'industrie du droit d'auteur américaine générait à elle seule 5 % du secteur de l'emploi privé des États-Unis en 2012, pesant quelques 1,7 milliards de dollars dans l'économie américaine et employant près de 5,4 millions de travailleurs américains.

Quelles conséquences faut-il en tirer ? Interrogés, plusieurs Directeurs de Maisons d'opéras (Paris, Lyon, Toulouse, Caen, Massy, Barcelone, Bruxelles…) évoquent, malgré des approches qui varient en fonction de la taille et du lieu de leur établissement lyrique, des perspectives communes : la « retransmission en direct » prime sur le différé car elle répond à l'attente du public en préservant le sentiment de ce dernier d'être dans les conditions réelles, « fragiles », « sans tricherie » et « palpitantes » de la dramaturgie. Loin de nuire à l'assiduité des abonnés qui tiennent, selon les responsables opératiques de Toulouse ou de Lyon, les captations pour un complément, la projection en salle de cinéma numérisée — la France se situe au troisième rang derrière les Etats-Unis et la Chine pour leur nombre — crée des conditions propices à la découverte de l'art lyrique. Sous certaines conditions toutefois : la diffusion des spectacles dès le plus jeune âge, notamment en « milieu scolaire » et universitaire à l'image du Gran Teatre del Liceu de Barcelone, du MET de New York ou de l'expérience fascinante du Staatsoper de Berlin. Comptent aussi la marque prestigieuse de l'institution productrice et le prix évidemment moins élevé qu'une place à l'opéra.

Reste que ce colloque, nonobstant sa volonté d'y associer « tous les acteurs » de l'opéra, pèche par l'absence des premiers concernés : les chanteurs et leurs voix qu'une captation audiovisuelle sollicite bien autrement que lors d'une représentation traditionnelle. Tropisme économique et financier oblige, le registre humain fut uniquement abordé sous l'angle des droits d'auteur, dépouillés de leur tonalité purement artistique. Un refrain, oserons-nous dire, dans l'air du temps. Lors d'une première à l'opéra de Nice en 2008, un « agent musical » expliquait à l'auteur de ces lignes : « aujourd'hui avec 22 000 artistes lyriques répertoriés dans le monde, on privilégie la technique à l'émotion car la compétition est devenue implacable ». Et d'ajouter : « On sélectionne même les voix par Internet ».

 

Nice, le 12 janvier 2014
Jean-Luc Vannier

À propos .  . Bulletin . Liste de discussion . Collaborations .  


ISSN 2269-9910

© musicologie.org 2013

musicologie.org 01/2014

Mercredi 15 Janvier, 2014 20:47

 

musicologie.org

Les derniers articles
de Jean-Luc Vannier

La Saint-Sylvestre avec un magique « Casse-Noisette » de Jean-Christophe Maillot aux Ballets de Monte-Carlo (1er janvier 2014)

« Les Deux Pigeons » dansent comme des aigles au Ballet Nice Méditerranée (22 décembre 2013)

« On the edge » et Diana Vishneva ovationnés au Monaco Dance Forum (19 décembre 2013)

Le « Solo in time » en claquettes de Savion Glover électrise le Monaco Dance Forum (15 décembre 2013)

Le pianiste Stéphanos Thomopoulos au cœur des célébrations de la Communauté orthodoxe grecque de la Côte d'Azur (14 décembre 2013)

Le sanguin Juan Diego Florez triomphe dans « La Favorite » à l'Opéra de Monte-Carlo (13 décembre 2013)

L'Académie Princesse Grace célèbre le Directeur des Ballets de Monte-Carlo avec « Surprise à Jean-Christophe Maillot » (12 décembre 2013)

« Pas croisés » entre Gaëtan Morlotti et Éric Chapelle au musée Marc Chagall de Nice (Nice, 7 février 2013)

Le pianiste Martin Helmchen et le chef Dima Slobodeniouk transcendent l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo

Jean-Louis Grinda signe un étincelant « Rheingold » à l'Opéra de Monte-Carlo (23 novembre 2013)

La désignation de Kazuki Yamada « Chef Principal invité » amorce une transition à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo

Un « Freischütz » à la française ouvre la saison lyrique à l'Opéra de Nice (18 novembre 2013)

« Aschenputtel » (Cendrillon) « pour les plus de six ans » au Staatsoper de Berlin (Berlin, 5 novembre 2013)

Christopher Maltman ovationné pour la dernière de « Don Giovanni » au Staatsoper im Schiller Theater de Berlin (Berlin, 4 novembre 2013)

Tout

 

 

rectangle

rectangle

rectangle