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Actualités musicales

lundi 27 janvier 2014

Avis de grand vent au Conservatoire de région du 93 (27 janvier-1er février 2014)

 

Pour la seconde année consécutive, le Conservatoire à rayonnement régional de Seine-Saint-Denis propose une semaine de festivités entièrement dédié aux instruments à vents : masterclasses, rencontres, concerts pédagogiques, impromptus et concerts tout public sont au programme pour faire découvrir la richesse de tous ces instruments et la vitalité de ses orchestres !

Avec des invités, artistes et professionnels : Jacques Tys, hautbois, Jean-Marc Fessard, clarinette, les musiciens de l'Ensemble Sillages, les fabricants et réparateurs d'instruments : Hélène Bizzini & La Maison Rigoutat & les élèves et professeurs des classes de vents (Bois et Cuivres), l'orchestre d'harmonie, l'orchestre des CHAM Vallès et la classe d'art dramatique.

Lundi 27 janvier

9 h et 10h. Concert pédagogique. Lecture et Musique « Azur et Asmar » '(Auditorium CRR 93, Site d'Aubervilliers). Mélanie Michiels (flûte traversière), élève de la classe de Sophie Deshayes et Laura Cazes-Pailler, élève de la classe d'art dramatique de Sylvie Debrun, accompagnées au piano par Vincent Cayte et inspirées par le film d'animation de Michel Ocelot entraîneront avec elles les enfants de classes primaires (classes de Emmanuelle Tostivint, Audrey Carbonnier, Sophie Bernardou, de l'école Joliot Curie d'Aubervilliers) pour composer une œuvre musicale sur le thème de la tolérance.

10h - 13 h. Atelier autour de la respiration avec Hélène (Devilleneuve. CRR 93 - Site d'Aubervilliers (grand plateau)

13 h - 19 h. Masterclasse de hautbois avec Jacques Tys et l'aimable participation de la Maison Rigoutat (CRR 93 - Site d'Aubervilliers (grand plateau)

19 h 30. Audition « Le Bestiaire des v ents ». Avec les ensembles des classes de vents, cuivres et bois, la participation des élèves de la classe d'art dramatique de Sylvie Debrun avec la lecture des poèmes de Jacques Roubaud, « Les Animaux de personne » (Auditorium CRR 93 - Site d'Aubervilliers)

Mardi 28 janvier

12 h 30. Musique et exposition autour d'Adolphe Sax, l'inventeur du saxophone, avec les élèves des classes de saxophone de Julien Petit et Stéphane Laporte (Site Champagnole à La Courneuve : foyer et médiathèque).

14 h - 19 h. Masterclasse de rompette avec Romain Leleu (CRR 93 - Site d'Aubervilliers (salle 205)

18 h15. Impromptu. Classe de saxophone de Julien Petit et élèves saxophonistes du conservatoire de St-Maur (CRR 93 - Site d'Aubervilliers (mezzanine - 1er étage)

18 h30 - 20 h. Portes ouvertes de l'atelier d'improvisation proposé par Joseph Grau pour les élèves de premier et deuxième cycles (CRR 93 - Site d'Aubervilliers (salle 409)

Mercredi 29 janvier

12h Impromptu avec l'ensemble de trompettes et tubas, classes de Thierry Gervais et Philippe Gallet (Mezzanine du CRR 93 - Site d'Aubervilliers). Un déjeuner est proposé à partir de 12h30 par l'association Ahphad (Association Haïtienne pour les Personnes Handicapées et Agées en Difficulté).

15 h. Lecture et musique, « Les animauw de personne ». Lecture de poèmes de Jacques Roubaud par les élèves de la classe d'art dramatique de Sylvie Debrun avec un accompagnement musical par les classes d'instruments à vents ( Médiathèque John Lennon, La Courneuve)

15 h -18 h. Atelier autour des « petites » réparations d'instruments avec la réparatrice d'instruments Hélène Bizzini (CRR 93, Site d'Aubervilliers (partothèque). Atelier réservé aux élèves du CRR 93).

19 h 30. Concert (en cours de confirmation) de musique de chambre et jazz ( Auditorium du CRR 93 - Site d'Aubervilliers)

Jeudi 30 janvier

9 h -11 h. Concert pédagogique ( Auditorium Erik Satie - Site du CRR 93 à La Courneuve).

15h - 17 h. Portes ouvertes de l'atelier d'improvisation, proposée par Joseph Grau (CRR 93 - Site d'Aubervilliers (salle 002)

18 h. Conférence aves le clarinettiste Jean-Marc Fessard, autour de son ouvrage « L'évolution de la clarinette » aux Editions Billaudot (Auditorium CRR 93 - Site d'Aubervilliers)

19 h 30. Audition; « Les quatre éléments », avec les ensembles des classes de vents, cuivres et bois (Auditorium CRR 93 Erik Satie - Site du CRR 93 à La Courneuve)

vendredi 31 janvier

10 h - 13 h. Classe ouverts (en cours de confirmation) aAvec Benoît Fabre, professeur d'acoustique musicale et technique du son (CRR 93).

16 h. 45 - 17 h 30. Imprmptu de l'orchestre CHAM Vallès (Mezzanine du CRR 93 - Site d'Aubervilliers). L'orchestre à vents des classes à horaires aménagés de l'école Jules Vallès à Aubervilliers, dirigé par Sébastien Grégoire proposera un répertoire autour des musiques de films emblématiques de Walt Disney.

19 h. 30. Concert de l'ensemble Sillages, « Made in USA », avec Lyonel Schmit (violon), Alexandra Greffin Klein (violon), Gilles Deliège (alto), Ingrid Schoenlaub (violoncelle). Fondé en 1992 par Philippe Arrii-Blachette, l'ensemble de musique contemporaine Sillages élabore des projets ayant pour but d'amener un public le plus large possible à se frotter aux nouvelles formes musicales. Cette saison, le CRR 93 a le plaisir d'accueillir l'ensemble en résidence pour une série de concerts, d'ateliers et de masterclasses. Pour ce premier RDV, les musiciens de Sillages interpréteront « Différent trains » de Steve Reich. En première partie, le public pourra entendre une restitution des ateliers menés avec les élèves du CRR 93 et du conservatoire de Pierrefitte (classes d'instruments dont les instruments à vents des classes de formation musicale, de danse et de flûte traversière, sur des pièces du répertoire américain : John Cage, Steve Reich, Terry Riley, Philip Glass...

Samedi 1er février

15 h. Performance (en cours de confirmation) Médiathèque St John Perse à Aubervilliers.

18 h. 30. Impromtu, classe d'improvisation de Koseph Grau et classe de tuba de Philippe Gallet (Mezzanine du CRR 93 - Site d'Aubervilliers).

19 h. 30. Concert de cloture, par les élèves (orchestre d'harmonie 1er, 2ème et 3ème cycle), Auditorium du CRR 93 - Site d'Aubervilliers.

Conservatoire à Rayonnement Régional d'Aubervilliers-La Courneuve, 5 rue Edouard Poisson / 93300 Aubervilliers.

Feuilleton (19). Le voyage au Castenet. Le philosophe de Gadamair philosophie au merlot

 

Épisode précédent

Pendant quelques instants, il ne sut ni que faire ni que dire. Il ébaucha des gestes, s'apprêta à parler, se ravisa, s'y reprit à deux ou trois fois, mais c'est avec une voix claire, bien assurée, au fort accent parisien sans aucun doute, qu'il m''adressa de nouveau la parole. .

— Connaissez-vous bien ce vaurien de Fopanar ? 

— Je l'ai connu à Paris, alors qu'il était étudiant en mathématiques. Il faisait quelque chose comme sa quatrième année de première année. Apparemment, il était plus algébrionique avec ma femme.

— L'africaine du Tumbunktu ? 

— Non, la première…

Il y avait une pointe d'agacement dans ma réponse. On sentait à nouveau qu'il hésitait.

— Mélisse ? … attendez-voir… Mais… Alors vous êtes...

Je levai une seconde fois mon verre, il fit mécaniquement de même.  Visiblement il méditait.

— …À sa santé. Je suis heureux de penser qu'elle crève de chaud en faisant le ménage des cent milles chambres de l'hôtel, qu'elle trébuche et se tord les chevilles au restaurant pendant le service, qu'elle se brûle en renversant les casseroles, se coupe en préparant les viandes. Que le soir, fatiguée, elle regagne tristement le harem où elle est la plus vieille, la plus laide, la plus pâle surtout. Alors elle doit amèrement regretter aux larmes ce bon temps où à Paris capitale du monde tempéré, elle n'avait, à six étages qui entretiennent la forme physique, qu'un tout petit appartement à entretenir, deux repas en tout et pour tout à préparer et à servir. Une vaisselle légère à laver frotter gratter rincer, avant de gagner fraîche et dispose la chambre à coucher, pour rêver à se vie de rêve.

C'était pour dire quelque chose. Il me regarda, esquissa une grimace chagrine.

— Si une telle pensée vous rend heureux, autant ne pas vous dire la vérité...

Il éclata d'un rire franc et contagieux. Je fus saisi par sa ressemblance avec Ladora Black. Quand il reprit son sérieux, cette ressemblance ne s'estompa qu'à peine. Comment ne l'avais-je pas remarqué plus tôt ? Oui, pas de doute, il parlait avec un accent parisien, celui du Faubourg Saint-Antoine pour être plus exact.

— Je vous intrigue ?

— Ne seriez-vous pas parent avec Ladora Black ?

— Et comment ! …

Il gloussa une fois de plus à pleines dents et gorge, tapa des mains sur ses cuisses… Bien sûr… Plus que, bien plus même… Quand il cessa brusquement de rire, il planta son regard dans le mien et cria en détachant les syllabes : Je su-uis… Enfin j'é-tais La-Do-Ra-Bla-queeuuu …

Un peu lourde la blague. Je rétorquai sur le ton de la plaisanterie qu'il complétait admirablement le lieu : fausse basilique, fausses œuvres d'art, faux antiquaire…

— … Mais vrai Merlot ! Je complète en effet ce paysage... Mais…

Il parlait lentement en cherchant les mots

— … d'une façon… disons sérieuse... Digne... Je suis professeur de philosophie à l'université Médicis de Florence... Enfin, je viens d'y obtenir un poste, avant j'enseignais à la Sorbonne… Il me fixa moqueur : à Paris, n'est-ce pas ? Je travaille actuellement sur le concept de dérision... Oui ? Avouez qu'un tel lieu se prête merveilleusement à une telle méditation... Mais pour ce qui concerne ma personne… C'est ce qui vous intrigue, n'est-ce pas ? ... C'est un choix qui n'a rien à voir avec la méditation philosophique. Je vous raconte ? ... Je vous raconte...

Il aspira longuement, se concentra pendant quelques secondes, se cala face à moi, le verre à la main, sur un autre pouf, et nous nous laissâmes aller dans la durée de la parole.

— Alors que j'étais étudiante en philosophie, à Paris, je chantais dans un groupe de Rock nostalgique plus ou moins amateur. Les musiciens étaient des vieux... Je dis vieux, parce qu'ils étaient définitivement formatés par de la musique ancienne, vous savez, ce style blues rock métissé, Jimmy Hendrix, Fleet Wood Mac, Coloseum, Cream. Des musiques en sorte pour cette basilique…

— Saint-Toc-et-Nitouchette…

— …Non… Non…. Pourquoi toc ? Non... Avez-vous bien regardé ? Ce sont de fort belles copies. Elles sont même parfois plus réussies que les modèles, par la qualité technique, les matériaux, les pigments. Même le stylo-plume de Proust est un vrai et d'époque... Ils étaient déjà fabriqués en série. Aucune différence... Ce lieu me fait plutôt penser à un tremblement de temps. Et moi... si vous le permettez... J'appellerais plutôt cette église Saint-Tremblement-du-Temps… C'est dans la différence des fréquences qui turlubutent  le temps, que naît la dérision. La dérision est quelque chose comme des harmoniques égarées loin de la vibration fondamentale… Comme un plissage tectonique glissant ici et faisant ses plis ailleurs... Bref…Nous nous produisions çà et là. De petits festivals, des restaurants, des hôtels. Dérisoire, mais bien ficelé, mises en place impecs… Les musicos étaient bons. Nous avons même eu un moment, un clarinettiste génial...

Je me demandais s'il était sérieux ou s'il se moquait. Comment faire pour ne pas nous mettre dans l'embarras ? Lui montrer que je comprenais la plaisanterie, mais s'il ne plaisantait pas ? Le prendre aux sérieux ? Mais alors s'il plaisantait ? Vrai de vrai, il ressemblait beaucoup à Ladora Black, mais tout de même, c'était un peu gros… Et là, il me balance qu'il connaît Carlinette, enfin Clarinette pour faire plus virile. Sûr, il parle de lui, c'est de lui qu'il s'agit. Tout est trop téléguidé dans cette histoire.

— Ne me dites pas que Carl a joué avec vous…

— Et que si ! Je vous le dis ! Vous le connaissez ? ….

Il avait  un air ébahi qui me parut sincère. Il devait se demander si j'étais sérieux ou si j'ironisais… Si c'était du lard ou du cochon. Quelle situation ! Il resta un moment rêveur, murmura en dodelinant de la tête plusieurs « incroyable ! »… Puis sembla accepter ces improbables coïncidences. Sans plus s'en inquiéter, apparemment, il revint, badin, au sujet. 

— Alors imaginez le niveau… Lui était quand même une classe au-dessus.

Je n'y croyais pas trop. Ou c'était du foutage de gueule sur les hauteurs des grandes largeurs ou un incroyable hasard de tous les diables du Paradis. Je tendis un piège quasi improvisé :

— Il ne m'a jamais parlé de ce groupe… Je le fixai, il ne cilla pas, tendu et curieux d'entendre la suite… Il dû vous lâcher en disant que la musique est un art mesuré, qu'il reviendra quand on aura inventé le métromerde ?

— Exactement. Presque mot pour mot. Mais il a dit décamerde, pas métromerde. Décamerde.

Il n'était pas tombé dans le piège. Clarinette disait toujours ça. Le philosophe clone de Ladora Black continua son, récit :

— Un jour nous nous sommes produits dans un hôtel luxueux à Paris, vers la Concorde. Un gueuleton humanitaire. Clarinette nous avait quittés depuis longtemps. Muriel Maheux, qui était alors au sommet de sa gloire… Oui ? … Vous avez connu. Non ? … Une sacrée vedette… Enfin, très connue… Elle était aussi une intellectuelle. Elle lisait chaque soir quelques pages du dictionnaire. Une artiste étonnante… Elle assistait au gueuleton et a beaucoup aimé ce que je faisais. Elle me proposa de chanter avec elle dans un téléfilm dont les royalties seraient versées à un programme de solidarité franco-africaine. Ssur ce coup il y avait  tout de même de l'argent à ramasser. Nous serions un couple formidable, elle la haut comme trois pommes, égérie de la France profonde, moi l'Africaine rayonnante. Le reste a pratiquement marché sans moi si je peux dire. Ce film m'a propulsé. La carrière et le succès ont suivi. Ça me rapportait des sommes assez considérables, et j'avais suffisamment de temps pour continuer mes études... 

— J'ai un peu de mal suivre… Excusez-moi... Comment aviez-vous le temps de mettre les pieds à la fac ? Admettons… Cela devait tout de même être invivable. Vu votre style… Enfin le style de Ladora Black…

— Oh… Bah là détrompez-vous ! Dans la rue je devais me camoufler. Bien sûr. Et encore je n'en suis pas sûr. Mais je le faisais. Une perruque blonde, des lunettes fumées, un boubou… Mai si, si si, du temps j'en avais à revendre, je n'étais que la brailleuse d'une équipe qui elle travaillait dur : compositeurs, arrangeurs, auteurs, musiciens, danseurs, metteurs en scène, les commerciaux, que sais-je ? Dans le fond j'étais la dernière roue de la charrette... Quand même la vedette !

— Vous me rassurez... Question goût... 

Je ne savais pas comment conclure ma phrase sans être blessant. De toute façon, il ne m'en aurait pas donné le temps.

— Ah ? J'aimais bien moi. C'est même ce qui a été à l'origine du  tournant le plus décisif de ma vie. Ça même été le seul mis à part ma naissance… J'aimais les tournages. Le confiné et la chaleur du studio. Quarantaine bordée d'épaisses ténèbres, éclaboussée par les projecteurs. Cascades de cris énervées aux frontières de l'ombre. Feulements et chuchotements que l'on devine aux confins invisibles, pourtant si proches. Silence dans la lumière crue. La sueur, l'odeur du corps. La promiscuité agressive avec d'autres corps et d'autres odeurs... Vous êtes un esthète, un philosophe des formes. Pour vous, chaque millimètre, chaque seconde, la plus infime parcelle de l'œuvre d'art doit être le moment d'une histoire cohérente. Un grain de sel dans un continuum de prés salés, dont il ne convient pas de discerner les points singuliers, qui seraient de la redite, de la citation, de collage, du pastiche. Simple vue de l'esprit mon cher. Simple point de vue. Pour le philosophe que je suis, il y a beau temps que ce genre d'intelligibilité bicyclique a perdu tout attrait. Je suis esthète de la vie. De la vie comme elle se donne. Tiens ! Je m'imagine à Paris... Écoutez, une histoire presque vraie… Opéra. Attablé à la terrasse du Café de la Paix, non au Café de Paris, je préfère. Je ne prête pas vraiment attention aux réflexions d'un vieux touriste allemand accompagné de ce qui paraît être sa famille. Ils sont assis à côté de moi. Lui, il est un peu agité. Il regarde autour de lui. Devant, derrière, sans aucune retenue. Il lève les yeux vers le plafond, magnifique verrière art nouveau. Je le regarde. Il semble ému. Il me regarde surpris je  le regarde surpris. « Rien n'a changé », me dit-il. Il de retourne vers les siens, son épouse, sa petite-fille ou son petit-fils, ou sa bru ou son gendre, comment pourrais-je savoir ?  Bref... Du calme. « Rien n'a changé » leur dit-il. Apparemment, ils ne comprennent pas le français, mais je l'interpelle :

— Tout serait-il donc à refaire ?

Il me regarde étonné. Alors je détache bien les syllabes comme une institutrice faisant la dictée :

— Il faut rem-me-treu ça, non ?  je lui dis avec un sourire faux-cul.

Il se retourne d'un air écœuré vers les siens. Vraiment écœuré le type.

— Es war damals weniger Neg… Schwarze.

Je lui réponds quelque chose comme « Le nègre t'emmerde mon vieux », enfin un truc spontané qui me vient sous la langue. Mais tout à fait dans ce genre... Mais poli,  hein !

Une petite vieille qui n'a pas perdu un mot de notre conversation en renverse son thé brûlant. Le truc qui la coiffe, une espèce de chapeau-papillon rehaussé d'un turban roule à terre. L'allemand ramasse délicatement le chapeau, le brosse de la manche de son veston, fait face à la vieille, claque instinctivement les talons, et dans une révérence raide, tend le chapeau.

— La bonne éducation se perd, dit-elle. Merci, vous êtes bien aimable, Monsieur… Charmant. J'aime tant l'élégance chez les hommes.

Entre temps le garçon est arrivé, dans une précipitation polie, afin d'éponger le thé répandu. L'allemand lui arrache le torchon des mains et s'affaire maladroitement. Il murmure qu'il ne laissera pas un Ara… çon de café approcher une si délicate personne. Le chapeau est à nouveau en équilibre sur la chevelure blanche aux reflets roses. Tout en arrangeant quelques mèches, la vieille, les yeux brillants lui offre une main à la bijouterie extravagante.

— Comme vous parlez bien notre langue. Vous n'avez pas perdu votre temps dans notre pays.

— Il merveilleux, Madame. Dommage qu'il y ait trop de français... Les français ne sont pas dignes de leur beau pays.

Le faux antiquaire philosophe de la dérision qui était dit-il Ladora Black  se leva, s'ébroua dans un rire formidable.

— ... Les idiots ! ... En plus, c'est vrai ce que je vous raconte ! Je vais chercher une autre bouteille !

Il partit donc chercher une nouvelle bouteille que je n'attendis pas longtemps, il reprit le fil de ses pensées.

— Voyez-vous, votre esthétique est déjà dans les choux. Ceci ne se passe pas vraiment au Café de Paris au moment dont j'en parle. Cela se passe au début, dans les années vingt-neuf en Allemagne, pendant la crise, alors qu'en France on prospère encore grâce aux colonies. Co-lo-ni-eu, retenez ce mot ! Et puis plus tard, après trente-six, avec l'horreur qu'inspire la canaille qui se prélasse sur les plages de Normandie... Je dois m'appesantir ? Ah ! Vous me comprenez. Où est donc là votre unité de temps et de lieu ? La scène, la véritable scène présente qui s'offre à moi depuis mon point d'observation, épisode dans le continuum de ma vie, n'a aucun sens… Regardez depuis la terrasse de ce café parisien : le flot des voitures rythmé par la succession du vert et du rouge, endigué de droite à gauche par le sens unique, vient ne nulle part et ne va pas ailleurs. On peut en dire autant des passants arpentant les trottoirs. Pour vous dire qu'un continuum n'a pas de sens. Que plus il y a sens, plus il y a d'accidents. Ma vérité est faite de déchirures, de ruptures, de froissures. De différences, d'incohérences. La vôtre est d'un lissé académique… qui… qui… que…  Je prétends que la véracité est fille de l'incohérence, de ce qui se conduit autrement, de ce qui fait rupture dans le continuum. Face au plein continu, nous ne pouvons avoir de jugement. Aristote, comme ses contemporains, pensait à juste raison que les planètes, en vertu de leur masse et de leur mouvement émettaient des sons. Mais on ne les percevait pas, parce qu'ils étaient continus, incessants, réguliers. Comme un fond de silence. Ce qui surgit de ce fond régulier ordonne au jugement de raconter quelque chose. La scène qui jusque-là ne fait que s'offrir s'ouvre au sens. Un événement différent, et qui le sera toujours, permet le jugement. C'est donc le déstructurant qui somme la philosophie à structurer. Or, l'artiste retourne la situation. Il transforme ce genre d'événements qu'il faut bien dire secondaires, en sujets, thèmes, Leitmotive, figures, modèles, qui deviennent essentiellement des objets structurants. Comme un reflet inversé. Grâce à cette opération les artistes se forgent la réputation d'être narcissiques. Or, le véritable drame de narcisse est que son image reflétée par l'onde reposée de la fontaine, est irrémédiablement inversée.

Il semblait assez content de lui après cette longue tirade, et bien que déjà éméché, but encore une bonne rasade de vin. Il était en verve et mes oreilles tendues vers lui pas mal rougies.

— Mais revenons à Ladora Black… À moi… Un jour de tournage tout allait de travers. La bande musicale avait été mal égalisée. Un électricien était tombé d'une passerelle. Les couleurs des décors réagissaient mal aux projecteurs. La séquence que je tournais avec un danseur était nulle. Il était allongé sur le sol, je devais esquisser quelques pas d'une danse lascive, me baisser peu à peu sur lui. René n'avait pas compris que c'était l'autre le danseur, et que c'était moi qui devais être désirable. On faisait tout à l'envers...

À suivre...

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