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Actualités musicales

lundi 20 janvier 2014

Feuilleton (17). Le voyage au Castenet. Où celui qu'on nomme l'auteur suffoque dans la chaleur de Gadamair.

 

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Je n'attendis pas le générique de la vidéo. Affamé, je gagnai le restaurant. Réseaux de pictogrammes multicolores suivre les flèches. Sa décoration était pratiquement identique à celle du bar. J'y dînai contre toute attente d'un excellent repas, bien qu'on devinât tout de même la fabrication industrielle. Réseaux de pictogrammes multicolores suivre les flèches. Je parvins sans difficulté à l'hôtel. La chambre était raisonnablement spacieuse. Depuis les vastes bais vitrés, je distinguais les pistes désertes de l'aéroport. L'avion de l'Africalair et son hôtesse azur prune d'automne s'étaient envolés. Normal. Je me douchai, je bus une vodka à l'herbe de bison en regardant les actualités à la télévision.

Les images m'inspiraient un sentiment esthésié indéfinissable, passablement coupé d'efflorescences de solitude, de dérision, d'exotisme. Comme une fenêtre moderne ouverte sur le passé ; de vieilles actualités fatiguées.

Véliquette était certainement tombé de déception en déception, s'il s'attendait à voir des prodiges depuis sa fenêtre éternelle. Certes, son idée n'était pas piquée des hannetons. Sa réalisation naturellement en bouchait un  coin, mais pourquoi avoir peint une fenêtre dissimulée par un miroir sans tain  de laquelle il n'y avait rien à voir ?

L'aérogare de Gadamair était un condensé de prouesses technologiques, le résumé de la modernité des choses fabriquées, mais elle était désuète, conventionnelle. La main humaine était partout remplacée par des automates fabuleux, mais la main qui avait servi de modèle était vieillotte, son imagination dépassée. À la télévision, le brouhaha sans fin et ronronnant des bavardages était aussi mort que les monotones grésillements et bourdonnements continus de l'aérogare déserte de Gadamair.

Le dernier rivage. Le dernier rivage était un film. Il commençait en Scandinavie épargnée après un affrontement  nucléaire. C'était aussi le dernier rivage de l'espoir, peut-être au pôle Nord, peut-être à New York d'où parvient des signaux morses incompréhensibles. Mais au pôle Nord c'est mort, comme à New York où les rues ne sont plus animées que par des papiers poussés au gré des courants d'air. Le message en morse est réel. Un radio a bricolé un petit montage avec de la ficelle et une petite bouteille de Cocacola coincé dans l'anneau du store de la fenêtre ouverte. Il volette dans le vent ti ti ti tii ti tii ti tii ti ti ti tii tii… Fenêtre éternelle, musique éternelle comme dans cette aérogare.

Je m'étais en quelque sorte comme arrêté. Du bord de la route je regardais passer les vaches. Je pensais un instant à Montaigne, mais c'était idiot. Pour rien au monde le moraliste n'aurait pris l'avion. Lui c'était longueur de temps et grandes largeurs. La hauteur c'est moi. C'est moi qui de haut regarde le monde. C'est moi qui plane là-haut, qui observe le grouillement des petits destins minables et énervés, aveugles ou au mieux cyclopes, malhabiles, qui se cognent dans l'obscurité de la caverne terrestre… Sauf moi !

Sauf moi ! La bouffée d'orgueil qui me souleva un instant me fit le plus grand des biens.

Pourtant, il y avait sans aucun doute comme un malaise. Si la petite humanité n'y voit point dans les ténèbres où elle se complait, mes pensées célestes, le tutoiement des astres de mon quotidien, la clarté de mes pensées, mes éclairs de génie, ma nitescence, m'aveuglent peut-être au point de ne pas y voir mieux que les simples d'en bas.

Je n'avais pas reconnu Fopanar qui me fut pourtant si familier. C'était inconcevable et pourtant c'était. Être inconcevable n'est pas concevable ! Tout être est par définition conçu, le serait-il par hasard ou accident.

Je n'étais pas fâché après avoir appris l'aventure de Fopanar avec Mélisse et leur mariage, bien au contraire. Cela renforçait l'idée que je me faisais de la modernité, de la morale tolérante, de l'amitié. Je me sentais au contraire grandi par cette aventure… Vraiment… Vraiment, je ne ressemblais pas à ces deux crétins finis, et surtout pas à ce coucou de Fopanar léchant les gamelles réchauffées !  De nouveau une bouffée d'orgueil bienfaisante me souleva.

Mais non de Dieu ! J'avais tout oublié. J'étais resté ahuri, enfin un peu,  face à ce personnage devenu étrange et inconnu. Quelle est donc la nature de cette amnésie ? De l'évitement ? Le refus d'une confrontation qu'on juge inutile ou qu'on prévoit être douloureuse, voire grotesque ? Cela ne correspond pas au personnage que je suis devenu.

Les assassinats de Sivo et de Bien Dié auraient dû me calmer. Sentence du destin, vengeance, œil contre œil dent contre dent. C'est la vie, c'est banal. Je pense que cette double disparition violente me rassérène. Mais il y a comme un blanc, un manque, une insatisfaction.

J'ai malmené Sivo la dernière fois que nous nous sommes vus. Je ne l'ai pas pour autant escrabouillé comme une punaise de merde. En lui mettant le nez dans ses quatre vérités putrescentes, je lui ai donné l'occasion de s'échafauder une bonne conscience, de confirmer la piètre idée qu'il se faisait de moi, le colérifique. Je ne lui ai pas renvoyé l'image répugnante de lui-même comme je pensais l'avoir fait, mais une de moi-même dégradée. J'ai manqué quelque chose, mais quoi ? J'ai troué Bien Dié. C'est mieux. Je ne me suis pas pourri la vie de discours. Mais ça cloche quand même.

On dit qu'un procès doit être serein. Dans le fond, il faut comprendre. Bourreau et victime sont priés là de se rabistoquer l'âme. En cœur. Mon cul ! Tout mais pas ça !

Le lendemain matin je me dirigeai vers la sortie. Réseaux de pictogrammes multicolores suivre les flèches. Une dernière porte s'ouvrit se referma. Je suffoquais aussitôt, frappé par une chaleur insupportable. Quand j'ouvris les yeux (je les avais fermés), je crus rêver. Devant moi, au bout d'une perspective de sable blanc, à environ trois cents mètres, avec en arrière-plan un paysage infini de savane désertique, se dressait une cathédrale colossale, de pierres blanches et noires qui scintillaient dans l'air incandescent. Sur le sol, une flèche indiquait « Basilique ». Une autre flèche, dirigée vers le sud, indiquait « Antiquités ». Gadamair était certainement le lieu le plus extraordinaire du monde.

Le blanc dominait alors que le noir soulignait l'immense façade qui barrait le désert. Des deux côtés d'un portail en bronze, verdi, monté dans une arche plein cintre à triple archivolte rossini, deux portes étaient pratiquées en symétrie, chacune surmontée d'une corniche et flanquée d'alcôves aux embrasures profondes et arrondies.

Au-dessus, pour compléter le décor uniformément, des colonnes annelées aux vousseaux corinthiens encadraient des ouvertures en fausse perspective. De derrière surgissait la flèche pyramidale du clocher. L'ensemble de la façade était surmonté d'un fronton triangulaire, percé d'une magnifique rosace sans entretoise. C'est par une des deux portes que j'entrai. La première sensation fut la douceur de l'air conditionné, la seconde l'ombre relative. Je perçus le ronronnement lointain et régulier des climatiseurs. Je commençai à observer le lieu.

Je me trouvais dans une espèce de galerie marchande sans boutiques. Je les imaginais : le café, les tapis, le bazar, la mode. De partout s'ouvraient des chapelles, des salons, des alcôves, des réduits. Au pied de l'autel, on pouvait commander, grâce à la carte, des messes diverses. Les chapelles étaient gorgées de trésors. Ici était indiqué : Milo, la Venus, là, Koban, les bijoux de la nécropole, et puis Gudnan, la tiare (VIe siècle), Bouchardon, Venus, Botticelli, la naissance de venus, Rembrandt, Bethsabée. Partout de la sculpture, des ors, des faïences et porcelaines, de la joaillerie, de la peinture.

La boutique d'antiquités n'était pas une boutique, mais une maison en terre, ocre, assez vaste, à deux étages. Les ouvertures qui n'étaient pas closes par les volets en bois d'un bleu délavé, laissaient voir des rideaux aux couleurs vives, inertes dans l'air immobile brouillé de chaleur et de lumière. Sur la terrasse, quelques vêtements et un tapis accrochés à une solide corde à linge, faisaient face à une antenne parabolique surdimensionnée. À la porte, je ne trouvai pas de lecteur pour introduire ma carte. Je frappai, on vint m'ouvrir.

On devinait, à certains signes, comme le regard, les gestes, la démarche, la posture, que l'homme avait un certain âge. Mais son corps avait le galbe sec et dur, sa peau le lissé frais de la jeunesse. La main qu'il me tendit était fine et douce, presque féminine.

— Excusez-moi, me dit-il, je ne vous attendais pas si tôt.

Un quiproquo fut vite éclairci. Je pensais que par un système d'information quelconque il avait eu vent de ma présence à Gadamair. Il avait pensé que j'étais l'éclaireur d'un groupe de touristes hollandais.

Quand je sus que je n'étais pas attendu et que du même coup il réalisa qu'il ne m'attendait pas, il s'absenta quelques minutes après m'avoir invité à prendre place sur un pouf. Il revint, deux verres et une bouteille de vin dans les mains.

— Un pur Merlot, du sud de votre pays... Je suppose que vous êtes français ? ... Il est un peu frais. Ici il n'y a que le thé que l'on boit chambré. Il faut apprécier l'imprévu dans un endroit pareil. Comment trouvez-vous l'Afrique… D'abord, comment êtes-vous arrivé jusqu'ici ? Allez ! Racontez-moi tout.

— Mon épouse était du Tumbuktu. Mais je suis là par hasard. Pourquoi ici plutôt que là ?

Il ne cacha pas son intérêt.

— Était ... ?

— Elle est morte.

Il esquissa du bras et de la main un geste maussade et fataliste. Je coupai court a l'attristement pathétique comme à toute manifestation de pathétoche en racontant aussitôt comment un réceptionniste propriétaire d'hôtels m'avait expédié ici...

Il ne me laissa pas finir ma phrase, me bouscula presque en tendant brusquement la main. Il voulait voir ma carte de voyage. Je la lui tendis. Il l'observa avec soin, lut un texte auquel je n'avais pris garde, écrit en caractères minuscules autour du logo de la Fricalair.

— Gadamerum si, coelo auctore, recusas. Me pete... sola tibi causa haec est justa timoris. Vectorem non nosse tuum... Perrumpe procellas. Tutela secure mei… 

— …Si tu refuses de gagner Gadamair avec le ciel pour garant... gagne le sous ma propre garantie... le seul motif légitime de ta peur c'est de ne pas connaître ton passager... Traverse les bourrasques, soit assuré de ma protection... dis-je en écho.

— Je préférerais protection, à garantie, malgré la répétition... À la vôtre... Nous avons peut-être à parler sérieusement. Je suis étonné que Fopanar ne m'ait pas averti de votre venue…

— … Comment savez-vous ?

 Les cartes officielles commencent par Gadameriis. Celle-ci par Gadamerum. Un code inventé par Fopanar Ailé lui-même. Allez ! À la vie ! À l'avenir ! Il leva son verre dans la vive lumière et le but d'une seule rasade.

À suivre...

Claudio Abado est mort

 

Claudio Abbado est décédé aujourd'hui à l'âge de 80 ans à Bologne en Italie.

Claudio Abbado était malade. Il avait annulé ses concerts avec l'orchestre Mozart de Bologne qu'il dirigeait ces dernières années.

Né à Milan, Claudio Abbado a été directeur de la Scala de 1968 à 1986, avant d'être nommé à la tête du London Symphonic Orchestra, puis directeur de l'Opéra de Vienne. Le grand maestro avait été nommé en août dernier sénateur à vie par le président de la République italienne, Giorgio Napolitano.

En décembre Claudio Abbado renonçait à son indemnité de sénateur pour la consacrer au financement de bourses d'études de jeunes musiciens.

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