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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte : la musique instrumentale en Allemagne de Beethoven à Schubert.

Les 3 sonates opus 10 de Ludwig van Beethoven (1770-1827)

Les sonates pour piano : Opus 2, nos 1, 2, 3 - Opus 7 - Opus 10 - Opus 13 - Opus 14 - Opus 22 - Opus 26 - Opus 27 - Opus 28 - Opus 31 - Opus 49 - Opus 53 - Opus 54 - Opus 57 - Opus 79 - Opus 81a - Opus 90 - les cinq dernières sonates (opus 101, 106, 109, 110, 111).

Sonates 5, 6, 7.

Des années 1796-1798, période où Beethoven  vole de succès en succés auprès du public viennois, ces trois sonates sont dédiées à la comtesse von Braun (ou de Browne). « Les deux premières, en trois mouvements rondement menés, ont quelque chose de plus nerveux, de plus économique aussi, que les précédentes ; mais la troisième, avec ses quatre mouvements, dont le magnifique Largo e mesto, les a éclipsées toutes les deux. Dommage pour celle en fa [la deuxième], une des œuvres les plus délicieuses de Beethoven. »33

L’opus 10 no 1 en ut mineur est une « œuvre nerveuse et versatile, jouant sur les ombres et les lumières les moins définies : telles les passions, sans doute, contradictoirement agitées par un cœur humain. »34  On a relevé la parenté de son premier mouvement avec le Molto allegro initial de la sonate en ut mineur (K 457) de Mozart, mais on sent ici plus de fougue juvénile et, corrélativement, d’impatience, ce qui se reflète dans des oppositions rythmiques et dynamiques plus tranchées, violentes même. D’une extrême lenteur et d’une grande douceur, l’Adagio molto délivre une « musique sereine, rêveuse, dont quelques pics d’intensité n’affectent pas la tendresse. »35 [Quant au superbe Prestissimo conclusif, avec ses deux thèmes rythmiquement très marqués, il donne dès l’exposition « l’impression permanente d’un sautillement, qui serait comique sans d’inquiétantes ruptures de ton, sans d’insistantes scansions de croches presque menaçantes. Le développement réitère ces scansions jusqu’à l’obsession, résolue seulement dans les toutes dernières mesures […], [et] tout s’achève en un pianissimo murmuré sarcastiquement vers le grave du clavier. »36

Sonate opus 10 no 1 en ut mineur, III. Prestissimo, par Maurizio Pollini.

Dans l’esprit tout au moins, il y a beaucoup de Haydn — celui « de la bonne humeur et des saillies savoureuses » [F.R. Tranchefort] – dans l’opus 10 no 2en fa majeur. Cette sonate, « longtemps méconnue, on la redécouvre ; il faut lui donner toute sa valeur. Elle représente au mieux cet aspect trop négligé du compositeur : la gratuité. Elle ne tire sa substance que d’elle-même, se fabrique peu à peu de ses propres motifs, un quart d’heure férié, dirait Jankélévitch, dérobé à la grisaille ambiante. Ici le Grand Mogol  fait mentir doublement son sobriquet : il peut être comique sans lourdeur, et profond avec charme. »37 Le compositeur s’amuse bien, en effet, tout au long de l’Allegro initial, allant jusqu’à piéger l’auditeur par le biais d’une fausse réexposition, de même que dans le Finale, un Presto de la plus espiègle insouciance avec son fugato humoristique qui tourne le dos aux règles établies. Et, avec l’Allegretto médian (en fa mineur), on tient une petite merveille, « le morceau par excellence qu’on doit proposer à ceux que Beethoven ne surprend plus. Ni mouvement lent, ni scherzo, il débute à l’unisson dans le grave, en murmure, sur un thème inquiet et hanté, aussi sombre que sont clairs les mouvements qui l’encadrent. Alors la voix supérieure interroge, et lui répond la voix médiane, toujours piano en dépit des accents sur le troisième temps. Le trio (en ré bémol majeur) console d’on ne sait quoi, tâche de sourire ; déjà palpite ici l’âme de Schubert. L’utilisation abondante des syncopes, au retour du thème principal, montre que l’inquiétude persiste ; mais le pianissimo prescrit interdit que l’on s’affole…»38

Sonate opus 10 no 2 en fa majeur (II. Allegretto), par Daniel Barenboim.

Toutes les faveurs vont cependant à l’opus 10 no 3 enmajeur qui, pour beaucoup, domine de haut l’ensemble des sonates de la toute première période de Beethoven. Une grande sonate, en effet, à tous égards, et en même temps « curieuse, par un mélange continuel d’abstrait et de charnel, de clair et d’obscur, de joie et de douleur. L’unité en est sans cesse menacée : qu’y a-t-il de commun entre la décision du presto initial, la verve du finale, l’amertume et le renoncement du célèbre mouvement lent ? »39 D’une architecture solide et serrée mettant en œuvre un jeu sur quatre notes, le Presto initial offre des « pages agitées, fébriles ; mais un conflit d’idées plutôt que de sentiments. […] Au contraire, le Largo e mesto, cœur de l’œuvre et sa justification, nous ramène au langage des sens, et même des viscères. Dans ce morceau poignant, portrait d’un mélancolique, selon Beethoven lui-même […], rôdent sans doute plus que des peines sentimentales : des peurs physiques, une hantise de la souffrance et de la mort. »40 Tant par sa force expressive que par son étendue et sa complexité, ce mouvement est un morceau d’exception. « Où se trouve le thème de ce Largo ? Partout. Car chez Beethoven, il faut renoncer à chercher le thème forcément au début et toujours sous une forme mélodique. Le thème est ici rythme de deux fois trois croches et se manifeste sans cesse diversement, par les rapports changeants de tous les éléments – harmoniques, mélodiques, d’intensités, de durées, de poids… ou de silences. À partir de cette cellule de temps, de cette matrice dont tout dérive, l’imagination s’évade dans les constellations les plus lointaines en apparence, les moins prévisibles, les images les plus neuves. »41  On assiste ainsi « à une série de métamorphoses, tant sur le plan harmonique […] que sur celui de la puissance dramatique […], [et] la coda, extinction des forces selon André Boucourechliev, semble, après les sursauts de révolte, un renoncement consenti dans la raréfaction du matériau musical, dans le silence… »42 Après ces pages de résignation, un bref Menuetto vient apporter une forme de consolation, « comme un baume sur une blessure » [Alfred Brendel] avant les interrogations ironiques du finale. Car, « en réalité, c’est Haydn qui revit dans ce [dernier] mouvement insouciant, spirituel au possible, fourmillant d’idées espiègles […], parsemé de trous et de points d’orgue, et se refermant sur une page délicieuse, légère et paisible, où la musique, sur une arabesque chromatique, semble se dissoudre dans les airs. »43

Sonate opus 10 no 3 en majeur (II. Largo e mesto) par Emil Gilels.

 

 

plumeMichel Rusquet
7 septembre
2019

 

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Notes

33. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 331.

34. Tranchefort François-René, Guide de la musique de piano et de clavecin, Fayard, Paris 1998, p. 97.

35 Sacre Guy, op. cit., p. 331.

36. Tranchefort François-René, op. cit., p. 97.

37. Sacre Guy, op. cit., p.332.

38. Ibid., p. 332.

39. Ibid., p. 333.

40. Ibid., p. 333.

41.Boucourechliev André, Beethoven, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1963, p. 29.

42. Tranchefort François-René, op. cit., p. 98.

43. Sacre Guy, op. cit., p. 334.

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