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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte : la musique instrumentale en Allemagne de Beethoven à Schubert.

Les sonates opus 31 (nos 16, 17, 18) de Ludwig van Beethoven

Les sonates pour piano : Opus 2, nos 1, 2, 3 - Opus 7 - Opus 10 - Opus 13 - Opus 14 - Opus 22 - Opus 26 - Opus 27 - Opus 28 - Opus 31 - Opus 49 - Opus 53 - Opus 54 - Opus 57 - Opus 79 - Opus 81a - Opus 90 - les cinq dernières sonates (opus 101, 106, 109, 110, 111).

Grand opus, assurément, que ces trois sonates composées en 1801-1802, donc peu ou prou à l’époque du « testament de Heiligenstadt ». Beethoven « est sourd, et il sait qu’il ne guérira plus. On pourrait s’attendre à des œuvres tragiques, tourmentées, justement testamentaires. C’est vrai, non pas à moitié, mais au tiers seulement : si la deuxième du triptyque reflète en effet les étapes d’une grave crise morale, les deux autres, à l’opposé, ne sont que joie, que bonne humeur ; preuve, s’il en fallait, que chez Beethoven l’élan vital est irrépressible. »60

Facétieuse et fantasque, et de ce fait passablement déconcertante, l’opus 31 no 1 en sol majeur est un peu la mal-aimée des trois. Certains dénonceront les gracieusetés d’un autre âge, ainsi peut-être que l’excessive longueur de l’Adagio grazioso central, de même que le côté un peu bavard du Rondo (Allegretto) final. Mais, même dans ces deux mouvements parfois énigmatiques, il y a de nombreux moments qui captent l’attention et suscitent tantôt la surprise, tantôt l’admiration, notamment par le raffinement de l’harmonie et des modulations. Et surtout, il y a l’Allegro vivace initial, un morceau plein d’humour, tout de jeu et de désinvolture. D’un bout à l’autre, on se laisse emporter par son invention — notamment rythmique — et par sa verve sans cesse renouvelée. Ce n’est pas pour rien qu’on a parfois surnommé cette sonate La Boiteuse : dans les sonates de Beethoven, cet Allegro vivace « est un de ses débuts les plus bouffons, à la gloire de la syncope, considérée comme élément humoristique. »61

Ludwig van Beethoven, Sonate opus 31 no 1 en sol majeur, I. Allegro vivace, par Alfred Brendel.

Changement total d’atmosphère, on l’a dit, avec l’opus 31 no 2 en mineur qu’on a pris l’habitude de surnommer La Tempête, tout bonnement parce que Beethoven, répondant à un de ses proches qui l’interrogeait sur la signification de l’œuvre, déclara sans autre précision : « Lisez La Tempête de Shakespeare ! ». On ne saura jamais ce qu’il entendait par là, mais le puissant et dramatique premier mouvement Largo-Allegro, où l’introduction lente réapparaît plusieurs fois avec un rôle décisif, justifie bien cette idée de « tempête », d’autant plus qu’avec la liberté de forme qui le caractérise, il marque une étape-clé dans la démarche beethovénienne d’asservissement de la forme à l’expression. Dans ce mouvement, « ouvert par un prélude tour à tour méditatif et décidé, l’affirmation tonale longuement différée, l’irruption du récitatif, la libre alternance des tempi, la domination du premier thème, la suppression de la reprise sont autant de gestes audacieux dont certains se retrouvent dans la dernière symphonie. L’expression dramatique […] ne sacrifie plus au schème préétabli, elle est immédiate, s’incarne dans une forme créée pour elle. L’Adagio fait entendre une des lignes mélodiques les plus intensément expressives de Beethoven, émergeant d’un espace véritablement instrumenté (on imagine, dans le grave, des timbales qui scandent leur rythme obstiné). Le finale [ un Allegretto à l’allure de perpetuum mobile ] est bâti sur une cellule unique qui prend mille formes mélodiques, tourne autour d’elle-même, évolue, reprend son état initial… »62

Ludwig van Beethoven, Sonate opus 31 no 2 en mineur « La Tempête », I. Largo-Allegro, II. Adagio, III. Allegretto, par Sviatoslav Richter, enregistrement de 1961.

Avec ses quatre mouvements, une rareté désormais dans les sonates de Beethoven, dont deux (scherzo et menuet) qu’on n’attendrait pas l’un après l’autre, l’opus 31 no 3 en mi bémol majeur est elle aussi une très grande réussite. Qu’on la surnomme parfois « La caille », ou éventuellement « La chasse » en raison de l’impétuosité de son finale, peu importe. « Une évidence s’impose : la 18e sonate est commandée par une unité thématique cyclique. La cellule-mère (croche pointée-double croche-noire) descend brutalement la quinte d’ut à fa. Ce thème rythmique représente le cri de la caille. Il commande le premier mouvement, se retrouve dans les combinaisons du deuxième, se présente à la première mesure du troisième, avant de constituer le second thème du finale. Rien de plus beethovénien que de faire reposer l’architecture d’une œuvre sur un simple rythme de trois notes avec une richesse infinie. Commencée dans un climat rêveur, passagèrement assombrie dans le développement de son Allegro initial, puissamment rythmique et dynamique dans son Scherzo, plus détendue dans son archaïque menuet Moderato e grazioso, l’œuvre se termine par l’affirmation solaire de la vie dans un finale dionysiaque, presque comparable à l’euphorie du finale de la septième symphonie. »63 « Aussi éloignée des œuvres épurées de la fin que des excessives démonstrations de la jeunesse, [on a là] une sonate inventive, où les délices de l’imagination sont constamment secondées par une écriture de la plus grande maîtrise. »64

Ludwig van Beethoven, Sonate opus 31 no 3 en mi bémol majeur, 1. Allegro, 2. Scherzo, Allegretto, 3. Menuetto, moderato e grazioso, 4. Presto con fuoco, par Sviatoslav Richter, enregistrement en public, Moscou 1965.

 

plume Michel Rusquet
12 septembre
2019

 

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Notes

60. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 344.

61. Ibid., p. 344.

62. Boucourechliev André, Beethoven, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1963, p. 33.

63. Szersnovicz Patrick, dans « Le Monde de la musique » (238), décembre 1999.

64. Sacre Guy, op. cit., p. 346.

 

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