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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte : la musique instrumentale en Allemagne de Beethoven à Schubert.

Les sonates opus 27 (13 et 14 « clair de lune » de Ludwig van Beethoven

Les sonates pour piano : Opus 2, nos 1, 2, 3 - Opus 7 - Opus 10 - Opus 13 - Opus 14 - Opus 22 - Opus 26 - Opus 27 - Opus 28 - Opus 31 - Opus 49 - Opus 53 - Opus 54 - Opus 57 - Opus 79 - Opus 81a - Opus 90 - les cinq dernières sonates (opus 101, 106, 109, 110, 111).

En donnant à chacune de ces deux sonates opus 27 l’intitulé Quasi una fantasia, Beethoven affirme son indépendance désormais totale vis-à-vis de la sonate traditionnelle. Le terme fantasia renvoie au verbe allemand fantasieren (improviser), et c’est bien la première de ces deux sonates — l’opus 27 no 1 en mi♭ majeur, le « versant ensoleillé de l’opus » — qui « improvise le plus, multipliant les contrastes, les changements d’humeur, avec une brusquerie déroutante. Sa succession de morceaux enchaînés peut se diviser en quatre mouvements : les deux extrêmes, ramifiés, encadrent deux courts mouvements centraux, d’un seul tenant. »54 Cette liberté extrême sur le plan formel s’affirme dès l’Andante initial, d’un calme débonnaire, qui se passe de développement pour faire place en son milieu à une section Allegro d’une vivacité presque déchaînée. Elle n’est pas démentie par les deux brefs mais remarquables mouvements centraux, un Scherzo et un Adagio (indiqué con espressione) dont l’enchaînement même produit invariablement son effet de surprise. Puis, à nouveau sans césure, c’est le finale, le mouvement le plus long, qui tire son aspect fugué de la construction à deux voix de son thème principal et emprunte avec une étonnante liberté à la forme sonate. « Cet Allegro vivace (en mi♭ majeur), robuste et volontaire, où tout converge, il n’en faut pas chercher la beauté mélodique, et pour une fois, peu importe ; tel quel, c’est un jaillissement continu vers la lumière. Il s’arrête un instant pour citer dix mesures de l’adagio, cette fois en mi♭, et conclut brièvement, presto, dans un crescendo irrésistible. »55

Ludwig van Beethoven, Sonate opus 27 no 1 en mi bémol majeur, 2. Allegro molto e vivace, par Glenn Gould

 

Ludwig van Beethoven, Sonate opus 27 no 1 en mi bémol majeur, par Alfred Brendel.

On ne présente plus la sonate en ut dièse mineur opus 27 no 2, dite Clair de lune depuis qu’elle a été affublée de ce surnom par un contemporain de Beethoven, le poète Ludwig Rallstab, pour qui elle évoquait, dit-on, un clair de lune sur le lac des Quatre-Cantons. Cette sonate « a suscité une immense littérature. Elle est dédiée à la belle et frivole comtesse Giulietta Guicciardi, alors âgée de seize ou dix-sept ans. Beethoven nourrit une passion violente, sans issue parce que non partagée, pour sa jeune élève. Sombre et somptueux, l’Adagio sostenuto qui ouvre la Sonate « Clair de lune » doit la puissance de son atmosphère aux choix de la tonalité, de la tessiture, des harmonies et surtout à la continuité rythmique qui n’en fait ni une déclaration d’amour, ni un nocturne romantique, mais une déploration solennelle, peut-être funèbre, une coulée sonore sans fissure. »56 Dans ce mouvement admirable, « nous retrouvons l’improvisateur. Le chant s’épanouit librement, tour à tour à la surface ou dans les profondeurs de la trame musicale. »57 Suit, en guise de lumineux intermède, un Allegretto dans lequel Liszt voyait joliment « une fleur entre deux abîmes », puis c’est l’impétueux tumulte, l’agitation fiévreuse, violente même, du formidable Presto agitato final. « Ce que le premier mouvement n’a pas livré se débonde en ce morceau passionné, au demeurant bel et bien en forme sonate, comme pour pallier le fond par la forme. Irruption de forces souterraines, traduite par ces arpèges qui montent du fond du clavier par houles successives (l’opposé des arpèges statiques de l’adagio) et butent à chaque fois sur deux vigoureux accords. Actus tragicus, en vérité ; pas un instant cette agitation ne cesse […] [jusqu’à cette fin] visionnaire, avec ses plages de septièmes diminuées, ses points d’orgue, ses traits de cadence atterrissant sur deux lentes octaves tapies dans le grave, enfin sa péroraison affolée, une ultime bousculade d’arpèges, et les deux puissants accords conclusifs. »58

Ludwig van Beethoven, Sonate opus 27 no 2 en ut dièse mineur « Clair de lune », Emil Gilels.

 

Ludwig van Beethoven, Sonate opus 27 no 2 en ut dièse mineur « Clair de lune », par Evgeny Kissin.

 

 

plumeMichel Rusquet
12 septembre
2019

 

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Notes

54. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 340-341.

55. Ibid., p. 341.

56. Szersnovicz Patrick, dans « Le Monde de la musique » (238), décembre 1999.

57. Boucourechliev André, Beethoven, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1963, p. 32.

58. Sacre Guy, op. cit., p. 342.

 

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