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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte —— Les œuvres de Frédéric Chopin

introduction ; Piano : polonaises ; mazurkas ; valses ; Scherzos ; impromptus ; nocturnes ; ballades ; préludes ; études ; sonates ; diverses œuvres pour piano ; musique de chambre ; musique concertante.

Frédéric Chopin : vingt-quatre Préludes opus 28

Élaborée entre 1836 et 1839, cette suite d’instantanés musicaux, la plupart se situant entre une demie minute et deux minutes, constitue peut-être la plus haute manifestation du génie de Chopin. Évoquant ces compositions « d’un ordre tout à fait à part », où « tout semble de premier jet, d’élan, de soudaine venue », Liszt ne s’y trompa pas, qui y voyait « la libre et grande allure qui caractérise les œuvres de génie ».

C’est pendant le sombre séjour à Majorque, on ne le sait que trop, que le musicien acheva la réalisation de cet ensemble unique en son genre, constitué de pièces d’une variété inouïe réunies en une mosaîque tout à fait cohérente. Du coup, on n’a pu s’empêcher de donner à certains préludes, comme les sixième et quinzième, dits « de la goutte d’eau », une explication imagée en rapport avec un épisode bien précis dudit séjour, en se fondant en l’espèce sur un écrit de George Sand évoquant les hallucinations nocturnes de Chopin au fond de sa cellule de la chartreuse de Valdemosa. Et l’imagination de certains s’est enflammée jusqu’à affubler d’autres préludes de titres aussi absurdes que ridicules (« Attente fiévreuse de l’aimée », « Désir de jeune fille », « Elle m’a dit je t’aime », « Du sang, de la volupté, de la mort »…).

Certes, ces préludes opus 28, qui sont peut-être l’œuvre la plus sombre de Chopin, sont « pleins d’allusions, de souvenirs ou de réminiscences, mais plus qu’un commentaire ou qu’une image, c’est la pensée intime de leur auteur, ses états d’âme ou ses aspirations qu’il faut essayer d’y saisir. »59

Surtout, il ne faut pas oublier que, pendant les années où il travaille à ces étranges préludes qui ne préludent à rien, Chopin se nourrit intensément de Bach, faisant plus que jamais du Clavier bien tempéré son pain quotidien. Or Bach est pour lui « une référence, un recours contre la tentation du faux lyrisme, le maître de l’économie formelle. Dans ses 24 préludes, il se souvient très librement du Clavier bien tempéré. Il ordonne les pièces selon le cycle des quintes, de plus en plus de dièses puis, dans les tons bémolisés, de moins en moins de bémols, chaque prélude dans un ton majeur étant suivi d’un prélude dans son relatif mineur, mais propose en réalité un microcosme de ses styles, de ses humeurs. Il cherche à rendre chaque pièce aussi imprévisible et asymétrique que possible par rapport à la précédente (on y trouve des « nocturnes », des « études », une esquisse de mazurka, une autre de marche funèbre, quelques pièces complètement inclassables, au caractère sauvage et douloureux). »60

Ce grandissime opus 28, qu’il faut absolument entendre comme un tout, réunit au plus haut niveau trois qualités essentielles : inspiration sans faille ;  parfaite fusion entre le fond et la forme ; et, bien sûr, variété exceptionnelle. Il est d’ailleurs remarquable que Chopin ait pu maintenir tout du long une suite de contrastes aussi marqués entre deux préludes successifs. Le prélude no 13, par exemple, qui s’apparente à un nocturne, apporte le calme après la tempête du no 12, avant d’être contredit par le no 14, course pathétique annonçant le finale de la Sonate funèbre. De même, l’ouragan terrible du prélude no 16, où l’on retrouve la folle véhémence des ballades, intervient comme un violent éclair entre deux préludes aux sentiments infiniment profonds et poétiques. De même encore, le prélude no 18, zébré d’éclairs et agité de coups de tonnerre, précède l‘ondulation joyeuse d’un no 19 fantasmagorique, à laquelle va succéder, dans le no 20, la tragédie contenue d’une brève marche funèbre.

À tout cela s’ajoute une dimension qui a certainement sa part dans la réussite miraculeuse de ces trente-cinq à quarante minutes de musique, c’est l’alchimie subtile régissant la distribution du temps musical, entre impressions fugitives et pages de plus grande ampleur. Parmi celles-ci, outre le célèbre Largo en mi mineur (no 4), qui est comme l’écho d’une souffrance maîtrisée, les « sensibles » éliront peut-être en tout premier ceux de ces préludes qui, tout en évoluant dans des tonalités affectives assez diverses, ont peu ou prou un caractère de nocturne (nos 13, 15, 21), ou encore le no 17, quintessence de « romance sans paroles » qui faisait tant l’admiration de Mendelssohn. Ils se laisseront tout aussi bien accrocher par d’autres moments forts où, dans une forme souvent apparentée à celle des études, on retrouve les emportements dramatiques des ballades : les préludes nos 8, 12, 16 ou, bien entendu, le terrible no 24, qui clôt le recueil dans la fièvre, la violence et le désarroi et, comme l’écrivait André Gide, se conclut « dans une épouvantable profondeur où l’on touche le sol de l’Enfer ».

Mais à quoi bon chercher à mettre en exergue telle ou telle partie d’un tout qui, avec ses ineffables moments de lumière ou de tendresse, prend toute sa valeur dans la force combinée de ses vingt-quatre épisodes.

En quelques lignes, Camille Bourniquel  a parfaitement exprimé l’importance de cet opus 28 : « Chopin a fait ici le recensement le plus vaste de ses pouvoirs, de ses mobiles et de ses tentations, mais sans étalement, sans redites, sans complaisance aucune, aboutissant chaque fois à la quintessence de soi-même, et plus que nulle part ailleurs "reconnaissable jusque dans les pauses et les silences" (Schumann) ».61

Frédéric Chopin, Vingt-quatre préludes opus 28.

Maurizio Pollini, 1974.

Shura Cherkassky, 1968.

Alfred Cortot, 1926.

Les 24 préludes par Ivan Moravec (1974)

Préludes isolés                            

Un peu oubliés à côté des vingt-quatre préludes, on a de Chopin deux préludes isolés : un bref prélude en la bémol majeur (sans opus), d’une harmonie originale et séduisante, qu’il écrivit pour un ami en 1834 ; et l’opus 45 en ut dièse mineur (1841) qui, lui, ne vise nullement à la concision, cette rêverie solitaire, d’une mélancolie pénétrante, s’offrant le luxe de parcourir de nombreux méandres harmoniques.

 

Frédéric Chopin, Prélude opus 45, en ut dièse mineur, par Yulianna Avdeeva , 2010.

Notes

59. De Place Adélaïde, dans Tranchefort François-René (dir.), « Guide de la musique de piano et de clavecin », Fayard, Paris 1998, p. 43.

60. Szersnovicz Patrick, dans « Le Monde de la musique » (190), juillet-août 1995.

61. Bourniquel Camille, Chopin, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1960, p. 158.

plumeMichel Rusquet
24 octobre 2020
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