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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte —— Les œuvres de Frédéric Chopin

introduction ; Piano : polonaises; mazurkas ; valses ; Scherzos ; impromptus ; nocturnes ; ballades ; préludes ; études ; diverses œuvres pour piano ; musique de chambre ; musique symphonique.

Frédéric Chopin : les scherzos

Grande valse brillante, opus 18 ; Trois Valses brillantes, opus 34 ; Grande Valse, opus 42 ; Trois Valses, opus 64 ; Valses opus 69 et opus 70 ; Valses sans no d’opus.

Chopin ne montra qu’un goût très modéré pour les formes classiques. Dans les pièces amplement développées que sont ses scherzos, on ne trouvera guère de rapport avec le scherzo de la sonate classique. Du scherzo beethovénien, il ne garde que la mesure ternaire, le rythme précipité, l’ironie amère, souvent agressive, et « l’idée d’une libération des profondeurs. Nulle part, il ne semble céder ainsi à la pression d’un organisme survolté. C’est le langage même de la passion, sous toutes ses formes, dans une œuvre qui, au contraire, en plein romantisme, semble vouloir faire de la réticence une éthique. Nulle part Chopin n’est plus viril, plus chargé d’énergie vitale. Ces presto con fuoco amènent une sorte de mouvement perpétuel où l’élément chantant de la partie médiane finit par céder à ce climat frénétique. »32 C’est particulièrement frappant dans les trois premiers de ces quatre scherzos, qui débordent d’un élan tumultueux, farouche et souvent pathétique. Ils « dépeignent une exaspération concentrée, et dominée par un désespoir tantôt ironique, tantôt hautain », écrit Liszt, qui évoque au passage l’étonnement éprouvé par l’entourage du musicien : « Bienveillant, affable, facile dans ses rapports, d’une humeur égale et enjouée, il laissait peu soupçonner les secrètes convulsions qui l’agitaient. »

Scherzo en si mineur opus 20

Commencé à Vienne en 1831, achevé à Paris l’année suivante, le premier scherzo (Presto con fuoco), dans sa force démoniaque, dans ses convulsions fiévreuses, dans ses accents désespérés comme dans la rage frénétique de sa conclusion, semble bien refléter jusqu’au paroxysme les sentiments de douleur et de révolte qui furent ceux de Chopin au fil du déroulement des évènements de Varsovie. Du moins a-t-on du mal à s’expliquer autrement un tel déchaînement des éléments, et le merveilleux temps de repos en forme de berceuse que constitue la section centrale n’infirme sans doute pas cette hypothèse : « Chose rarissime, Chopin cite ici directement le folklore de son pays natal, un chant de Noël polonais, « Lulajze, Jezuniu » (« Dors, petit Jésus »). On devine l’intention : l’exilé, à peine hors de chez lui, au plus fort de la tourmente, songe à tous ceux dont il ne partagera plus les veillées. »33

Frédéric Chopin, Scherzo en si mineur, opus 20, par Yundi Li, 2004.

 

Scherzo en si bémol mineur opus 31

De 1837, ce deuxième scherzo, le plus connu des quatre, faisait l’admiration de Schumann qui y voyait un « poème byronien ». Plus élaboré que le premier, plus complexe aussi, il captive d’un bout à l’autre, de ses interrogations initiales, ponctuée d’accords vigoureux, jusqu’à sa conclusion résolue, en passant par ses développements pleins de ferveur et de passion, d’un  pianisme  étincelant. Au beau milieu de ce morceau qu’on peut en effet qualifier de poème, un étrange trio (sostenuto) : il semble d’abord chercher sa voie, puis adopte le caractère d’une mazurka mélancolique, avant de se muer en valse. Et c’est là qu’intervient la surprise : « Au moment où l’on attend le retour de la première partie, surgit un développement puissant de la mazurka, transformée, de frêle danse qu’elle était, en sombre agitato, éperonnée par le triolet de son troisième temps, entrecoupée de traits empruntés au début de l’œuvre. Ayant atteint son point de rupture, con fuoco, elle décroît, se défait, regagne le silence mystérieux d’où elle était sortie. Alors seulement le scherzo peut reprendre… »34

Frédéric Chopin, Scherzo en si bémol mineur, opus 31, par Arturo Benedetti Michelangeli, 1972.

 

Scherzo en ut dièse mineur  opus 39

Conçu pendant les dernières semaines du séjour à Majorque (janvier 1839), le troisième scherzo, le plus court des quatre, semble en porter la marque dès sa mystérieuse introduction, chargée d’ombres menaçantes, et la suite, d’une rage inexorable, n’est pas loin de rappeler le climat étouffant et sinistre des plus sombres des préludes écrits à la même époque. Dans la partie centrale, un majestueux  thème de choral apparaît, qui s’élève en plusieurs phrases entre lesquelles s’insère chaque fois une délicate petite pluie de croches. Ce thème marque d’autant plus la pièce de son empreinte qu’après le retour du scherzo proprement dit, il se fera à nouveau entendre de façon insistante, avec un passage en mineur qui va lui conférer un caractère de profonde désolation.

Frédéric Chopin, Scherzo en ut dièse mineur, par Ivo Pogorelich, 1998.

Scherzo en mi majeur opus 54

Écrit en 1842, ce quatrième scherzo, le seul en majeur, n’a pas, malgré quelques fulgurances passagères, le caractère farouche et tragique des précédents. « Le climat de ce dernier scherzo est en fait beaucoup plus lumineux, comme si les trois premiers constituaient une sorte de purgatoire pathétique. La violence devient ici force chaleureuse et même effusion. »35  Ce morceau suggère plus qu’il ne clame, et, privilège du génie, semble s’abandonner à une liberté d’invention obéissant à une logique supérieure. Il ne s’impose donc pas avec la même immédiateté que les autres scherzos à l’oreille du simple mélomane, malgré une écriture d’une rare perfection. Mais comment ne pas être frappé par la puissance d’imagination dont fait preuve le compositeur lors de la reprise du scherzo initial, et comment pourrait-on surtout échapper à l’envoûtement singulier de la section centrale ? « Voici l’une des plus belles effusions mélodiques de Chopin, sur des harmonies pareillement inoubliables, et qu’accompagne le bercement de lents arpèges de noires ; à vrai dire, [on a là] le rythme ondoyant d’une barcarolle […] Bientôt, ce chant fragile ne se suffit plus, et s’adjoint le contrepoint d’une seconde voix, qui le porte à son comble de lyrisme, voire de sensualité. La dernière page, dans ses troublants enchaînements harmoniques, est merveilleuse de rêve et d’abandon, - et l’on en veut presque au scherzo de reprendre ! »36

Frédéric Chopin, Scherzo en mi majeur, par Abbey Simon

 

Notes

32. Bourniquel Camille, Chopin, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1960, p. p. 128.

33. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 712.

34. Ibid.,p. 713.

35. Bourniquel Camille, op. cit., p. 129.

36. Sacre Guy, op. cit.,p. 715.

 


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Samedi 10 Octobre, 2020

 

plumeMichel Rusquet
2 octobre 2020
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Samedi 10 Octobre, 2020 5:32