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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte —— Les œuvres de Frédéric Chopin

introduction ; Piano : polonaises ; mazurkas ; valses ; Scherzos ; impromptus ; nocturnes ; ballades ; préludes ; études ; sonates ; diverses œuvres pour piano ; musique de chambre ; musique concertante.

Frédéric Chopin : les ballades

Œuvres de la maturité, les quatre ballades  sont sans doute les compositions les plus ambitieuses de Chopin. De proportions relativement vastes, elles reprennent largement à leur compte l’esprit et le caractère de la ballade littéraire, associant épisodes lyriques, épiques et dramatiques. Avec Chopin, la ballade devient un genre musical, et instrumental, à part entière, dont la forme évolutive et dramatique convient idéalement à l’expression romantique. Ici, le musicien des Valseset des Mazurkas« se lâche » totalement et, monté sur ses grands chevaux, bouscule tout sur son passage. Chez d’autres, on tomberait vite dans le décousu ou la démesure, mais chez le Polonais, le discours semble obéir en permanence à une logique souveraine. « Chopin simule l’improvisation ; en réalité, s’il invente un genre où laisser libre cours à sa fantaisie (la ballade, avant lui, est vocale uniquement), il le coule dans un moule plus vaste, et qui a donné ses preuves : une espèce de grand mouvement de sonate, foncièrement bithématique, élargi le cas échéant par une introduction et une coda. Ce sentiment de la forme, inné chez lui, assure une cohésion à des pages qui à première vue paraissent disparates. Il confère un indéniable air de famille à ces quatre morceaux que plusieurs années séparent, si fort et si original que Chopin, dans ce domaine, n’a pas eu de descendance : ni Brahms, ni Grieg, encore moins Fauré ou Debussy n’ont pu refaire ce singulier composé de liberté et de rigueur, de fièvre et de désarroi, d’héroïsme et de rêverie, de puissance et d’émotion qu’est une ballade de Chopin. »54

À en croire un témoignage de Schumann, ces Ballades, du moins les trois premières, seraient les transpositions de fresques poétiques écrites par Mickiewicz, ce dont on continue de douter sérieusement. Non seulement Chopin n’a laissé aucune indication à ce sujet, mais en plus on connaît son peu de goût pour la musique à programme.  Nous considérerons donc que l’auteur des ballades n’a nullement cherché à raconter ou à décrire, même si les sources littéraires évoquées ont pu en effet fouetter sa propre imagination.

Première ballade en sol mineur opus 23

Composée en 1835, mais esquissée dès 1831, la ballade en sol mineur fit très forte impression sur Schumann qui, l’ayant entendue en 1836 sous les doigts de Chopin, la qualifia tout bonnement de « géniale ». Liszt, de son côté, y voyait une « odyssée de l’âme de Chopin ». C’est « un immense poème plein de passion, d’émotion et de mélancolie presque douloureuse, en trois parties de proportions très inégales : le long moderato à 6/4, partie centrale et essentielle de l’œuvre, est encadré par une brève introduction lento et une vaste coda orageuse à deux temps, presto con fuoco. »55  Chef-d’œuvre d’un musicien de vingt-cinq ans en pleine possession de son génie, ce morceau bousculait plus que jamais les traditions en ouvrant des perspectives inouïes : « Utilisation des accords à l’encontre des fonctions traditionnelles, recours au chromatisme à un degré inconnu jusqu’alors, choix des harmonies privilégiant la coloration du timbre et sa séduction sensuelle, révélation des beautés de la dissonance, au-delà de son simple rôle de tension. »56  Certaines hardiesses furent d’ailleurs mal accueillies à l’époque, comme le mi bémol dissonant de la fameuse septième mesure que des éditeurs précautionneux crurent bon de « corriger ». Dieu merci, depuis longtemps maintenant, il nous est donné d’entendre dans toute sa force cette œuvre d’une densité prodigieuse.

Frédéric Chopin, Ballade n0 1, en sol mineur, opus 23, par Arturo Benedetti Michelangeli.

Deuxième ballade en fa majeur opus 38

Dédiée à Schumann, la ballade en fa majeur, commencée dès 1836, ne fut achevée qu’en janvier 1839, à la fin du désastreux séjour à Majorque, et il semble bien qu’entretemps elle ait beaucoup évolué dans sa conception, pour aboutir à cette succession frappante d’épisodes de douceur et de force que nous connaissons, avec sa conclusion dans un insolite la mineur. On a dit que Chopin se serait inspiré d’un poème dramatique de Mickiewicz écrit sur la légende du lac lituanien Le Switez : retrouvée par des pêcheurs, une femme mystérieuse évoque le combat des Lituaniens contre les tsars et raconte comment, pour échapper aux hordes russes, les jeunes filles d’une ville engloutie sous les eaux furent métamorphosées en fleurs aquatiques. Ainsi, le doux balancement de l’andantino initial, avec son rythme berceur de sicilienne, évoquerait les eaux calmes du lac, et le déchaînement soudain du presto con fuoco suggérerait les éclats guerriers du combat des Lituaniens. Mais, là encore, la musique de Chopin se suffit à elle-même, et, dans tout son mystère, de la torpeur initiale à la frénésie de ses emportements ultérieurs, elle invente sa propre légende.

Frédéric Chopin, Ballade n0 2 en fa majeur, opus 38, par Krystian Zimerman, 1988.

Troisième ballade en la bémol majeur opus 47

Écrite en 1840-1841, la ballade en la bémol majeur est « la moins sombre des quatre ; elle donne moins dans l’héroïsme tragique que dans le chevaleresque ; elle est jeune de cœur, et comme ensoleillée d’atmosphère. »57  Elle prendrait sa source dans un autre poème de Mickiewicz, Ondine, où un jeune homme entraîné par les flots est condamné à poursuivre l’ondine qu’il ne parviendra jamais à atteindre. On s’est donc plu à déceler dans l’œuvre quelques mirages aquatiques aussi bien qu’un soupçon, au tout début, de duo d’amour entre le jeune homme et l’ondine, mais, cette fois encore, la musique de Chopin garde tout son secret, et sa poésie n’en est que plus intense. Notons plutôt que, dans cette troisième ballade, l’antithèse thématique donne lieu à des oppositions moins marquées que dans les deux premières, l’œuvre s’organisant de façon plus complexe et ses parties s’enchaînant avec une liberté accrue. Sans doute n’a-t-elle pas la puissance dramatique des précédentes, mais son pouvoir sur l’auditeur a quelque chose de magique. À cet égard, on ne peut que souscrire au jugement d’un critique de l’époque qui, après l’avoir entendue en première audition chez Pleyel, jouée par Chopin lui-même, écrivait : « C’est une des compositions les plus achevées de M. Chopin. Sa flexible imagination s’y est répandue avec une magnificence peu commune. Il règne, dans l’heureux enchaînement de ces périodes aussi harmonieuses que chantantes, une animation chaleureuse, une rare vitalité. C’est de la poésie traduite, mais supérieurement traduite par les sons ».

Frédéric Chopin, Ballade n0 3, en la bémol majeur opus 47, par Yulianna. Avdeeva, Moscou, 22 avril 2018.

Quatrième ballade en fa mineur opus 52

Fertile en rebondissements, regorgeant de traits de génie, cette ultime ballade que Chopin écrivit en 1842 est désormais reconnue comme un chef-d’œuvre exceptionnel, extraordinaire aussi bien par son inspiration et son éloquence que par l’originalité de ses motifs et la fabuleuse richesse de son harmonie. « Moins imprégnée de romantisme que les précédentes, elle évolue librement vers la fantaisie. L’antithèse thématique est encore moins marquée que dans la troisième, et longtemps les virtuoses l’ont un peu négligée précisément à cause de cette subtilité d’écriture qui tend vers le style polyphonique, alors qu’elle nous apparaît comme la plus dense, la plus diverse par le contenu musical, la plus prémonitoire. Cette  géniale improvisation stylisée , où Cortot découvre  les accents précurseurs de l’impressionnisme , fait partie avec la barcarolle, la berceuse, les dernières mazurkas, les derniers nocturnes, de ce sursaut caractéristique du génie de Chopin pendant les dernières années : elle ouvre le message à l’avenir, mais il n’a pas fallu moins de toute l’évolution de la musique depuis lors pour que cette œuvre à la fois limpide et secrète, qui tantôt semble s’environner d’un halo, d’un rayonnement presque irréel, tantôt déchire son propre mirage avec une énergie véhémente, s’illumine dans ses moindres replis. »58

Frédéric Chopin, Ballade n0 4, en fa mineur opus 52, par Vladimir Ashkenazy, 1964.

Notes

54. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 638.

55. De Place Adélaïde, dans Tranchefort François-René (dir.), «Guide de la musique de piano et de clavecin», Fayard, Paris 1998, p. 237.

56. Szersnovicz Patrick, dans « Le Monde de la musique » (190), juillet-août 1995.

57. Sacre Guy, op. cit., p. 641.

58. Bourniquel Camille, Chopin, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1960, p. 154.

plumeMichel Rusquet
22 octobre 2020
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