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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte —— Les œuvres de Frédéric Chopin

introduction ; Piano : polonaises ; mazurkas ; valses ; Scherzos ; impromptus ; nocturnes ; ballades ; préludes ; études ; sonates ; diverses œuvres pour piano ; musique de chambre ; musique concertante.

Frédéric Chopin : diverses œuvres pour piano

Tarentelle en la bémol majeur opus 43 ; Allegro de concert opus 46 ; Fantaisie en fa mineur opus 49 ; Berceuse en bémol majeur opus 57; Barcarolle en fa dièse majeur opus 60 ; rondeaux ; variations ; autres pièces.

Tarentelle en la bémol majeur opus 43

Écrite en 1841 et inspirée par une tarentelle de Rossini, cette pièce d’une rare exubérance est une véritable fête pour les doigts. On peut, comme Schumann, n’y voir qu’un « morceau de la plus folle manière de Chopin », ce qui sous sa plume n’avait rien d’un compliment. Mais, avec son tournoyant presto, on peut, avec Guy Sacre, « l’imaginer comme le finale d’un triptyque méditerranéen, constitué en ses premiers volets de la barcarolle et de la berceuse. […] Après le crépuscule et la nuit, c’est midi qui triomphe, obsédant, presque panique, avec ses orbes, sa giration, sa lumière bienfaisante, dans le rire des êtres délivrés de la léthargie, et revenus au jour élémentaire. »78

Frédéric Chopin, Tarentelle en la bémol majeur opus 43, par Corrado Rollero, concours Chopin 1990.

Allegro de concert opus 46

Daté de 1841, mais conçu dès le début des années 1830, ce morceau a toutes les apparences d’un premier mouvement de concerto que Chopin aurait laissé inachevé. Témoin, notamment, cette longue, trop longue introduction « orchestrale » qui, malgré les qualités (grandeur pour l’un, lyrisme pour l’autre) des thèmes présentés, fait trop attendre l’entrée du soliste. C’est bien dommage, car la suite, d’une virtuosité souvent inventive et parfois poétique, fait regretter que ce morceau reste consciencieusement oublié.

Frédéric Chopin, Allegro de concert opus 46, par Vladimir Ashkenazy, 1996.

Fantaisie en fa mineur opus 49

De la même année 1841, voici en revanche une œuvre forte, et supérieurement construite avec son prologue aux aspects de marche funèbre, son vaste développement à quatre thèmes et l’irruption magique, dans l’épisode Lento sostenuto, d’un cantique d’une ineffable beauté. Ce n’est pas pour rien que de nombreux commentateurs ont voulu plaquer un programme « sentimental » sur cette page puissante et passionnée, qui évidemment n’en avait nul besoin. « Le ton, l’esprit des ballades (…) ; çà et là, les éclairs de scherzos qui seraient écrits à deux temps ; mais quelque chose de plus, cependant, dans ce poème solitaire, où règne en maîtresse une imagination fantasque et débridée », annonce Guy Sacre qui, après un détour par Schumann et sa propre fantaisie opus 17, poursuit : « La fantaisie de Chopin, plus hoffmannesque à sa manière, plonge plus irrémédiablement dans l’obscurité ; ce n’est pas la seule folie, c’est la mort qui rôde en ces pages inconsolées, où luit « le soleil noir de la mélancolie ». Le peu de clarté qu’elle doit à son cantique en si majeur est une lueur d’outre-tombe ; du moins ne faiblit-elle pas aussi vite que ces feux jetés, une fois ou l’autre, par quelques mesures à panache, et aussitôt réduits en cendres. Les triolets qui la parcourent, entre deux motifs, sont l’image même de la déroute. Et cependant, admirons une fois de plus que la transe ne soit pas synonyme de désordre, et qu’à des accents si véhéments ne corresponde pas nécessairement une forme relâchée. Rien n’est plus composé, en réalité, ni mieux organisé que ce morceau visionnaire… »79

Frédéric Chopin, Fantaisie en fa mineur opus 49, par Yulianna Avdeeva, concours Chopin 2010.

Berceuse en bémol majeur opus 57

Écrite en 1843, « cette pièce est une merveille de grâce et de délicatesse, qui, par son rubato subtil, paraît conçue dans l’atmosphère d’une improvisation magique. […] Sur ce fond de berceuse et en une longue suite de seize [minuscules] variations, se déroule la mélodie transparente, d’abord douce et caressante, puis s’animant dans une ornementation de la plus merveilleuse fantaisie : arabesques, cascades de notes légères, succession de tierces chromatiques… »80  On songe à cette jolie phrase de Liszt : « Ces petits groupes de notes surajoutées tombent, comme les gouttelettes d’une rosée diaprée, par-dessus la figure mélodique ». Et de fait, dans une pièce comme la berceuse, « avec ses méandres, ses filigranes, ses éblouissantes oscillations,[…] l’ornement devient le tissu même de l’œuvre au même titre que la dissonance ou le chromatisme : Chopin réussit à le spiritualiser. »81

Frédéric Chopin, Berceuse en bémol majeur opus 57, par Arthur Rubinstein

Barcarolle en fa dièse majeur opus 60

Des années 1845-1846, autant dire du tout dernier Chopin, la barcarolle a quelque chose d’un testament artistique et spirituel. Avec sa douce cantilène qui se déploie sur un rythme berceur, « l’œuvre, une des plus modernes de Chopin sur le plan harmonique, est teintée d’italianisme, non de cet italianisme formel attaché, selon André Coeuroy, « à des formules d’opéras et de fioritures », mais d’un italianisme lié « à la vie du cœur ». »82 Apparentée à un nocturne, y compris dans sa construction en trois parties, la barcarolle s’en démarque cependant par son atmosphère très particulière, où Chopin semble prendre le large. « Au cœur de ses drames les plus poignants, une certitude paisible détache soudain sa barque et le ravit aux fascinations temporelles. Pour Chopin, déjà marqué par la mort mais parvenu à la plénitude de l’alchimie sonore, l’Italie, ce n’est plus comme à l’époque de la Tarentelle un brillant prétexte, mais une dernière fois l’Invitation au voyage : une promesse lumineuse qui a de plus en plus le sens d’une médiation. »83  Ravel vouait à cette œuvre une admiration toute particulière, qu’il a exprimée dans ces quelques lignes souvent citées : « Ce thème en tierces, souple et délicat, est constamment vêtu d’harmonies éblouissantes. La ligne mélodique est continue. Un moment, une mélopée s’échappe, reste suspendue et retombe mollement, attirée par des accords magnifiques. L’intensité augmente. Un nouveau thème éclate, d’un lyrisme magnifique, tout italien. Tout s’apaise. Du grave s’élève un trait rapide, frissonnant, qui plane sur des harmonies précieuses et tendres. On songe à une mystérieuse apothéose. »

Frédéric Chopin, Barcarolle en fa dièse majeur opus 60, par Daniil Trifonov, concours Chopin 2010.

Rondeaux

Dans ses jeunes années (entre quinze et vingt-deux ans), Chopin a sacrifié à plusieurs reprises au genre du rondo, sorte de passage obligé pour tout jeune virtuose désireux de s’imposer dans les salons de l’époque. Outre la « Krakowiak », opus 14 (pour piano et orchestre) et le rondeau opus 73 (pour deux pianos), on compte trois rondeaux pour piano solo : l’opus 1 en ut mineur, l’opus 5 en fa majeur « à la mazur » et l’opus 16 en mi bémol majeur. Il y a là-dedans beaucoup de Hummel, voire de Weber ou de Moscheles, notamment dans le premier, et, dans une moindre mesure, dans le troisième, mais on y trouve déjà une touche souvent personnelle, et, derrière les inévitables prouesses, un art des figures pianistiques étonnamment inventif. Des trois, c’est cependant le deuxième (« à la mazur ») qui suscite le plus l’admiration : ce morceau est « indéniablement personnel, avec ses thèmes et son tempo de mazurka […] et ce ne sont pas seulement ces folklorismes […], ou même la force et la maîtrise des développements, qui font l’originalité de l’œuvre, mais tout autant son écriture pianistique ; la virtuosité, cette fois, évitant la bravoure superficielle, en plus des doigts montre de l’esprit… »84

Frédéric Chopin, Rondeau « à la Mazurka », en fa majeur opus 5, par Evgeni Bozhanov, concours Chopin 2010.

Variations

Variations opus 2 sur « La ci darem la mano » (pour piano et orchestre), qui lui valurent le fameux coup de chapeau de Schumann (« Chapeau bas, Messieurs, un génie ! »), Chopin a écrit plusieurs séries de variations pour piano solo : les cinq variations en mi majeur sur l’air allemand « Der Schweizerbub » (1826), dont la dernière, alerte et spirituelle, échappe à l’ordinaire de l’époque ; les trois courtes (et bien modestes) variations en la majeur, dites « Souvenir de Paganini » (1829) ; puis, de 1833, et nettement plus consistantes, l'« Introduction et Variations sur un thème de Hérold », opus 12. Ce n’est qu’un morceau de circonstance dans lequel Chopin brode sur un thème (« Je vends des scapulaires ») emprunté à l’opéra Ludovic de Hérold, mais ce n’est pas pour rien que le musicien l’a jugé digne de figurer à son catalogue : « Le sujet a beau en être futile, on admire le matériau employé, la finesse des traits, la beauté, la souplesse des modulations, et toujours cette merveilleuse euphonie des dispositions pianistiques ».85

Frédéric Chopin,  « Introduction et Variations sur un thème de Hérold », opus 12, par Jean Frédéric Neuburger.

 

Frédéric Chopin,  « Introduction et Variations sur un thème de Hérold », opus 12, par Georges Cziffra.

Ajoutons-y, à l’intention de ceux qui ne voudraient ignorer la moindre parcelle de l’œuvre de Chopin, sa contribution (1837) à une œuvre collective baptisée l’Hexaméron, née dans le cadre d’une souscription en faveur des Polonais en exil et consistant en six variations sur la marche des Puritains de Bellini. Les cinq premières, dues à Liszt, Thalberg, Pixis, Herz et Czerny, et trop exclusivement vouées à la bravoure, condamnent ce cahier à l’oubli. Dommage, car la sixième, écrite par Chopin dans un caractère de nocturne, mériterait vraiment un meilleur sort.

Frédéric ChopinHexameron, variation no 6, par Vladimir Ashkenazy.

Autres pièces

Citons ici, au moins pour mémoire, les trois écossaises (opus 72 no 3), courtes pièces écrites en 1826 qui ne manquent ni de grâce ni de brio ; la « petite » marche funèbre en ut mineur (opus 72 no 2), autre morceau de jeunesse, bien peu « chopinien » en vérité ; et, pièce beaucoup plus mûre (1833), le boléro, opus 19, qui, comme l’écrit  Guy Sacre est plus un succédané de polonaise qu’une pièce espagnole, et nous fait entendre un Chopin au tempérament joyeux et malicieux, à la saine gaieté.

Frédéric Chopin, Boléro, opus 19, par Arthur Rubinstein.

Notes

78. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 731.

79. Ibid., p. 732.

80. De Place Adélaïde, dans Tranchefort François-René (dir.), « Guide de la musique de piano et de clavecin », Fayard, Paris 1998, p. 248.

81. Bourniquel Camille, Chopin, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1960, p. 176.

82. de Place Adélaïde, op. cit., p. 248.

83. Bourniquel Camille, op. cit., p. 180.

84. Sacre Guy, op. cit., p. 710.

85. Ibid., p. 729.

plumeMichel Rusquet
4 novembre 2020
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bouquetin

Mercredi 4 Novembre, 2020 4:01