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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte —— Les œuvres de Frédéric Chopin

introduction ; Piano : polonaises ; mazurkas ; valses ; Scherzos ; impromptus ; nocturnes ; ballades ; préludes ; études ; sonates ; diverses œuvres pour piano ; musique de chambre ; musique concertante.

Frédéric Chopin : les sonates

Ce n’était certainement pas son genre de prédilection, mais Chopin a eu le mérite d’écrire trois sonates pour piano. Deux seulement sont réellement passées à la postérité, en dépit des critiques dont elles ont été l’objet de la part de doctes professeurs qui, comme Vincent d’Indy, leurs reprochaient de n’être pas réglementaires. Mais, comme l’écrit joliment Camille Bourniquel1, « un poète peut ne pas avoir envie de composer des tragédies ; s’il s’y risque, il se trouvera toujours quelqu’un pour lui faire observer qu’il n’a pas respecté les règles ». Même Schumann, on le verra plus loin à propos de la sonate « Funèbre », y était allé de son couplet, oubliant au passage les folies dont il s’était rendu coupable dans ses propres sonates. Mais justement, à l’un comme à l’autre, on devrait une fois pour toutes épargner à ces deux grands romantiques le procès en irrégularité qui leur a été fait : « Une sonate romantique est d’abord un espace sans bornes, un temps largement compté ; au rebours de la sonate classique, elle est revendication de liberté. Ces musiciens, leurs œuvres courtes paradoxalement les protègent davantage ; ils s’y plient à des lois secrètes, qui équilibrent la poussée de leurs démons. Mais dans leurs sonates, le miniaturiste des Papillons, l’aphoriste des Préludes prennent le risquent d’oublier centimètre et chronomètre ; tout y est à inventer. Et plus ils inventent, et s’écartent de la norme, plus l’œuvre est aboutie. La meilleure sonate romantique, c’est la sonate en si mineur de Liszt, qui tire un trait résolu sur le passé2. »

Sonate en ut mineur opus 4

De 1828, cette première sonate est bien oubliée aujourd’hui. Ce n’était, il est vrai, qu’un exercice appliqué que le jeune Chopin dédia à Joseph Elsner, son maître au Conservatoire de Varsovie. Des quatre mouvements qui la composent, les inconditionnels du compositeur éliront sans doute le troisième (Larghetto) qui fait entendre déjà une voix assez personnelle, ainsi peut-être que le trio central du minuetto qui précède, mais c’est bien peu, et visiblement insuffisant pour susciter l’appétit des interprètes.

Frédéric Chopin, Sonate no 1, opus 4, en ut mineur, par Vladimir Ashkenazy.

Sonate en si bémol mineur opus 35

C’est la célèbre sonate « Funèbre », celle-là même dans laquelle Schumann vit une forme de monstre, au point d’écrire : « Ce serait caprice d’appeler cela sonate, si ce n’était orgueil d’avoir ainsi accouplé quatre de ses enfants les plus fous ». Quatre morceaux composés en fait en deux temps, puisque la fameuse marche funèbre, le troisième mouvement, écrite, a-t-on prétendu, pour commémorer l’insurrection de Varsovie, fut composée en 1837, alors que les trois autres mouvements ne virent le jour qu’au cours de l’été 1839. À en juger par ce que Chopin écrivit à son ami Fontana alors qu’il en achevait la composition, le musicien lui-même ne se faisait guère d’illusion sur l’unité formelle de cet ensemble au regard de la tradition, mais on a là une œuvre puissante et originale : malgré leur caractère apparemment hétérogène, les différents mouvements de cette étrange sonate sont « mystérieusement liés entre eux, pour constituer une étonnante rhapsodie de la mort3 ».

Introduit par une sonnerie fatale de quatre mesures, le premier mouvement, grave-Agitato, déborde de force et de passion : ce « n’est qu’un long halètement d’angoisse », écrit Guy Sacre4, qui poursuit : « C’est le pouls d’un cœur affolé, n’en doutons pas, que transcrit cet « agitato », et ces rythmes heurtés, ces oppositions de nuances, ces basses tantôt sourdes et tantôt brutales. Contre ces figures tragiques et cahotantes, qui remplissent le développement […], dans les transes d’une harmonie complexe où Schumann ne voyait que dissonances, contre ce noir d’ébène et ces affres de cauchemar, toute la douceur ou l’ardeur du second thème […] ne pourra rien ». Tout aussi implacable et fougueux, le Scherzo à suivre n’échappera à ce climat surtendu que le temps du trio, Più lento, intermède mélancolique et rêveur sous son habit de valse triste.

Vient alors le glas obsédant de la grande marche funèbre. « Historique » entre toutes (orchestrée par Reber, elle fut jouée à l'église de la Madeleine lors des funérailles de Chopin), cette pièce n’a guère besoin d’être présentée et commentée, si ce n’est peut-être pour souligner la force poétique, et le caractère d’évasion séraphique, du magnifique trio central, avec ses arpèges de berceuse ou de barcarolle, que le musicien jouait, dit-on, avec une expression sans pareille. Puis, d’une étrangeté déroutante, c’est le finale, presto, brève conclusion en trois pages où, à en croire Chopin, « la main gauche babille à l’unisson avec la droite ». Un propos bien énigmatique en vérité, car c’est une sorte de course à l’abîme : « Les mains à travers le clavier semblent mimer une fuite éperdue, où la raison n’a plus son mot à dire, où même la tonalité perd ses droits5 ».

Frédéric Chopin, Sonate no 3, opus 35, en si bémol mineur, par

Yulianna Avdeeva.

Sonate en si mineur opus 58

La troisième sonate est d’un climat totalement opposé à celui de la précédente. « C’est déjà le Chopin des dernières années (1844), paradoxalement tourné vers la lumière méditerranéenne et vers la joie. [….] Dernière œuvre importante par ses proportions, cette sonate en si mineur est une sorte de synthèse lyrique où prédominent nettement les tons clairs, comme si Chopin, qui n’a plus que quelques années à vivre, ne se soumettait cette fois à cette ordonnance traditionnelle que pour mieux affirmer une double libération6. »

« Chanter : c’est le seul souci du premier mouvement allegro maestoso, qui y met une richesse, une fécondité peu compatible avec le tracas de la forme, et tout à l’opposé de l’avare concision de celui qui ouvre l’opus 35. Ici, les phrases semblent naître les unes des autres, dans une profusion d’idées où les censeurs académiques n’ont vu que désordre et digression7. »  On apprécie en tout cas ce style large, plein de jaillissements et de vitalité, de plus marqué par une insatiable gourmandise harmonique. Plus encore peut-être, on se laisse emporter par l’admirable scherzo qui suit, « véloce et plus léger que l’air, un essercizio de Scarlatti revu et corrigé par un virtuose romantique !8 » Suit un vaste Largo, dont la longue cantilène au caractère de rêverie passionnée suffirait à elle seule à l’inscrire dans la mémoire, mais qui s’enrichit encore d’un étonnant trio « dont on ne sort que graduellement, par un des plus étranges sentiers modulatoires que Chopin ait jamais tracés9. » Et la sonate s’achève sur un rondo presto non tanto qui « contraste d’emblée par sa fougue, son exaltation et sa virtuosité débordante. Chaque retour du thème, presque épique, s’effectue dans des refrains de plus en plus frémissants10. » Et les figures d’accompagnement de ce thème, chaque fois plus rapides, rendent encore plus communicatif l’enthousiasme de cette chevauchée finale.

Frédéric Chopin, Sonate no 4, opus 58, en si mineur, 1. Allegro maestoso, 2. Scherzo, 3. Largo, 4. Finale. Presto ma non tanto, par Dinu Lipatti, 1947.

 

Frédéric Chopin, Sonate no 4, opus 58, en si mineur, 1. Allegro maestoso, 2. Scherzo, 3. Largo, 4. Finale. Presto ma non tanto, par Daniil Trifonov., 2010.

Notes

1. Bourniquel Camille, Chopin, « Solfèges », Éditions du Seuil, Paris 1960, p. 119.

2. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 716.

3. Ibidem, p. 717.

4. Ibidem, p. 717-718.

5. Ibidem, p. 719.

6. Bourniquel Camille, op. cit., p.120

7. Sacre Guy, op. cit., p. 719.

8. Ibidem, p. 719. 

9. Ibidem, p. 720. 

10. De Place Adélaïde, dans Tranchefort François-René (dir.), «Guide de la musique de piano et de clavecin», Fayard, Paris 1998, p. 230.

 

plumeMichel Rusquet
1er novembre 2020
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