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Jean-Marc Warszawski

Histoire et document : 13. Autorité ou histoire

 

Table des matières : BibliographieHistoire au quotidienDe la véritéLa conscience du passéHistoire conceptuelleHistoire, Philosophie du doute et récitBachelard et la philosophie du nonRécitRécit et reconstructionDocument et événementHistoire globaleAutorité ou histoireDocument et histoireConceptEsthétique de l'histoire.

 

Au Moyen Âge, le recours aux livres sacrés n'est pas historisé. Il est exemplaire. Le livre sacré, avant tout la Bible, n'est ni histoire, ni littérature. Il est vérité de tous les temps. Et ce « de tous les temps » plonge ses racines en un très lointain passé, dans lequel se fonde la vérité. Avant fut le paradis, furent les mystères fondateurs, fut Jésus lui-même. Il y eut donc, dans les temps anciens, une vérité aujourd'hui corrompue. Cette culture de la contrevérité ne peut se contenter de la vérité historique, réalité corrompue. Le présent est à racheter il ne peut-être lui-même exemplaire. Il ne faut pas être nécessairement croyant pour accepter le concept de « leçon du passé ».

Les scientifiques du XVIIe siècle tentent encore de recourir aux témoignages des autorités passées. C'est le sens que nous donnons à ce propos de Pierre Fermat :

J'ai toujours cru qu'il était malaisé de secouer et détruire les principes des sciences. Car étant fondés sur l'expérience laborieuse de ceux qui les ont cherchés, il semble qu'il est bien malaisé d'en faire de plus précises...115

Le respect dont Fermat fait ici preuve n'est pas historique. Il est l'hommage rendu à sa propre peine de mathématicien (amateur), mais aussi celui qui est dû aux autorités. Une attitude contraire peut, à cette époque, être physiquement dangereuse. Galilée en fait malheureusement l'expérience. Ainsi, par crainte, réel respect, tradition, les opinions personnelles sont souvent précédées par une humble révérence aux autorités ou à la tradition commune116.

Le document « savant » devient peut-être « historique » à partir du moment où les savants découvrent et osent affirmer leur propre historicité, c'est-à-dire leur propre autorité. Et nous approcherons un élément incontournable : l'historicité de celui qui observe l'histoire. Les scientifiques du XVIIe siècle ne scrutent pas vraiment l'histoire, mais des vérités encore sans âge. Ainsi, le père Marin Mersenne117 est intrigué par les références aux puissants effets de la musique évoqués dans les écrits anciens. Il demande à ses amis et correspondants de lui communiquer leurs avis sur cette question. Titelouze répond par une lettre datée du 2 mars 1622118.

Touchant la puissance de la musique des anciens sur toutes sortes de passions, dont leurs ouvres nous disent des merveilles, nous n'en pouvons apprendre les moiens par eux, parce qu'ils ne nous ont pas laissé par escrit des pièces faites pour nous servir d'exemplaire à les imiter... je crois bien que les anciens faisaient quelques pièces raportantz aux paroles pour mieux exciter, mais en nostre siècle cela serait ridicule et par conséquent mesprisez et sans effet... Si la musique n'a pas autant d'effet qu'avant, c'est qu'elle est devenue trop commune. Avant on admirait même un mauvais musicien. Maintenant on ne prend plus garde aux très bons... Les siècles ne se ressemblent pas. Bien que je croie que jamais l'on a composé comme l'on fait maintenant... Je n'y voiy point de ses temps derniers les effets que j'ay veu il y a seulement vingt ans...

Dans une lettre du mois d'août de la même année, Titelouze ajoute que la musique des anciens n'aurait aucune puissance dans notre siècle, et cela est tant mieux, car notre musique est bien meilleure.

Il n'y a ici ni résonance ni raisonnement historique, sinon à l'ébauche si on se place d'un point de vue contemporain. Titelouze n'aborde que lui-même. Les anciens ne nous rien laissé d'exécutable. Il dit en substance: Je suis un bon musicien qui vit à une époque où l'on n'a jamais aussi bien composé (bien que l'on ne sache rien de la musique des anciens) Malheureusement il y a trop de musique et ne prend plus garde aux bons musiciens (au nombre desquels Titelouze). À aucun moment Titelouze ne met en cause les croyances anciennes sur l'ethos musical. Il constate à la durée de sa propre vie le même phénomène, c'est à dire la perte des effets musicaux, sur les vingt dernières années.

Dans la réponse de Descartes les notions historiques sont tout aussi absentes. Les anciens ce sont les autres, les non-civilisés, les rustiques. Il reprend une idée développée dans son traité119, celle de l'accoutumance de l'oreille. Le passé n'inspire au philosophe que quelques formules toutes faites de banalité et de prudence :

Pour la musique des anciens, je croy qu'elle a eu quelque chose de plus puissant que la nostre, non parce qu'ilz estaient plus sçavants, mais parce qu'ils l'estaient moins : d'où vient que ceux qui avoient un grand naturel pour la musique n'estaient pas assujettis dans les règles de notre diatonique, faisaient plus par la seule force de l'imagination que ne peuvent faire ceux qui ont corrompu cette force par la connaissance de la theorie. De plus les oreilles des auditeurs n'estant pas accoutusmées à une musique si réglée comme les nostres, estant beaucoup aysées à surprendre.120.

La frilosité conceptuelle disparaît dés qu'on abandonne le passé pour le présent. Descartes n'est alors pas sans ressource :

Sa fin [la musique] est de plaire et d'exciter en nous diverses passions, car il est certain qu'on peut composer des airs, qui seront tout ensemble tristes et agréables : Et il ne faut pas trouver étrange que la musique soit capable de si différents effets, puisque les élégies mesmes, et les tragédies nous plaisent d'autant plus, que plus elles excitent en nous de la compassion et de la douleur et qu'elles nous touchent d'avantage.

Et, quelques pages plus loin :

Pour qui regarde les différentes passions que la musique excite en nous, par la seule variété des mesures, je dis en général qu'une mesure lente produit en nous des passions lentes telles que peuvent être la langueur, la tristesse, la crainte et l'orgueil etc. Et que la mesure prompte au contraire fait naître des passions promptes et plus vives comme la gaieté, la joie etc. (...) Mais une recherche plus exacte de cette matière, suppose aussi une connaissance plus profonde des passions de l'âme humaine, ainsi je n'en dirai pas d'avantage121.

En 1630, dans une lettre au père Mersenne, Descartes écrit :

Je ne connais point de qualitez aux consonances qui répondent aux passions... Vous m'empeschez autant de me demander de combien une consonance est plus agréable qu'une autre, que si vous me demandiez de combien les fruits me sont plus agréables à manger que les fèves122.

Ainsi, certains jugements, que l'on peut caractériser comme historisants se forment sans notion élaborée d'histoire. Dans ces quelques exemples, les concepts ne voyagent pas dans le temps ; le document du passé ne suscite que de simples réflexions comportementales. L'étude du document ancien n'est donc pas nécessairement une étude historique. Pour Doni, cette étude peut présenter quelque danger :

... Sur quoy je vous diray franchement qu'il me semble que ceux qui se meslent de renouveller les choses anciennes rencontrent toujours du mahleur en leur faict, comme si la fortune (s'il faut parler ainsi) se desdaignast que les hommes vueillent resusciter ce qu'elle a enseveli dans les ruines du changement du monde123.

Notes

115. Pierre Fermat (1601-1665), Mathématicien, diplomate, membre du parlement de Toulouse en 1631. Lettre au père marin Mersenne du 16 avril 1631.  Voir également les Œuvres, publiées par P. Tannery et C. Henry, Paris, 1891-1912. (Supplément par C. de Waard, Paris, 1922). P.-J. About & M. Boy, La correspondance de Blaise Pascal et de Pierre Fermat, École normale supérieure, Fontenay-aux-Roses, 1983.

116 -  Ainsi Maximilian Guilliaud (1588-1648), musicien et théoricien de la musique : toutefois, puisque l'usage est ainsi reçu, par tout, je ne veux pas m'ingérer à rien contredire à cet endroit. Dans « Rudiments de musique practique, réduits en deux briefs traitez, le premier contenant les préceptes de la plaine, l'autre de la figurée », Nicolas du Chemin, Paris 1554, p. 6.

117 -  Marin mersenne (1588-1648), abbé parisien, physicien, mathématicien. Il est au centre d'une très importante correspondance scientifique (avec Descartes, Galilée, Constantin et Christiaan Huygens, Fermat, Torricelli, Gassendi, Hobbes, Crusius...)

118. Jehan Titelouze (1563-1633), organiste à la cathédrale de Rouen, marque profondément la musique d'orgue. Sa correspondance avec le père Marin Mersenne révèle un personnage vaniteux. Voir Correspondance du père Marin mersenne, éditions du C. N. R. S., (I), p. 72-76.

119. Renati Des-Cartes compendium, écrit en 1618, à la demande de son ami et inspirateur Beechmann. Descarte s'oppose à l'édition imprimée de son traité. Le compendium est imprimé après la mort de son auteur en 1650, à Utrecht. Jusqu'en 1724, il sera édité huit fois, à Paris, Londres, Amsterdam, Francfort.

120. Lettre de Descartes à Mersenne du 11 décembre 1629. Correspondance du père Marin Mersenne, éditions du C. N. R. S., Paris, 1937 (II).

121. Renati-Des-Cartes compendium, édition parisienne de 1668 (avec le traité de mécanique), p. 53 et 58.

122. Lettre de Descartes à Mersenne de 1630. Correspondance du père Marin Mersenne, éditions du C. N. R. S., Paris 1932. (II), p. 406.

123Giovanni Battista Doni (1594-1647), docteur en droit, il a écrit plusieurs ouvrages sur la musique. Passionné d'antiquité grecque, il cherche à fabriquer des instruments pouvant jouer les modes antiques et œuvre à la naissance de l'opéra comme retour à la pureté antique. Il rencontre Mersenne en 1621. Lettre de Doni à Mersenne du 27 février 1627. Correspondance du père Marin Mersenne, éditions du C. N. R. S., Paris, 1960 (VI).

 

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Dimanche 7 Octobre, 2018