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Jean-Marc Warszawski

Histoire et document : 3. Histoire au quotidien

 

Table des matières : BibliographieHistoire au quotidienDe la véritéLa conscience du passéHistoire conceptuelleHistoire, Philosophie du doute et récitBachelard et la philosophie du nonRécitRécit et reconstructionDocument et événementHistoire globaleAutorité ou histoireDocument et histoireConceptEsthétique de l'histoire.

 

Nous faisons tous, quotidiennement, de l'histoire, en même temps que nous sommes des individus historiques. Nous appartenons à de vastes constructions sociales que nous nommons civilisations et sociétés, au sein desquelles nous agissons. Nous reconnaissons des continuités et des ruptures qui dessinent des rythmes de développement, et nous tentons d'établir des classifications, des lois, pour élargir, voire créer un champ de savoir et de réflexion portant sur nos agissements, relations, organisations dans le temps qui passe.

Contrairement au reste du règne animal, l'Homme cultive son propre devenir et a adopté un mode de sélection naturelle le plus propice à sa survie : la protection du plus faible. Il a compensé ses limites biologiques naturelles par la culture.

La description des agissements — passés — humains est donc très difficile à mener, car ils sont tout aussi divers géographiquement que changeants dans le temps. La continuité étant garantie par la diversité, les seules lois stables seraient en fait des lois différentielles, des lois de non-répétition1. C'est d'ailleurs par cette non-répétition que l'histoire nous apparaît, et à un niveau tout aussi humble que quasi naturel. Faire de l'histoire n'est pas une coquetterie. Nous faisons de l'histoire parce que nous sommes objectivement des êtres historiques : tout est histoire2.

Jean Chesneaux remarque que « L'histoire est en effet un savoir intellectuel qui touche des milieux très larges : Des millions d'élèves face à leur manuel, de téléspectateurs choisissant leur programme, de lecteurs de revues populaires, de touristes visitant un château ou une cathédrale3. » Il s'agit ici d'une histoire déjà constituée en savoir. Or, nous faisons de l'histoire — en tant que réflexion sur, ou narration du passé — à un niveau beaucoup plus simple, plus quotidien, dès que I'on parle de notre environnement, de notre parenté, des autres en général. Des changements intervenus dans notre rue, des nouveaux habitants, de ceux qui sont partis, des commerces, des rails de tramway dont on voit encore les traces. De comment « c'était » lorsque nous étions enfants, que nos parents étaient enfants, que les parents de nos parents étaient enfants. De la guerre, la grande et la dernière. « Du bon vieux temps » et des « saisons qui sont déréglées ». À cette façon de faire de l'histoire se mêlent des idées, des habitudes quotidiennes, des propos anodins, des choix politiques4 qui ne surgissent ni d'une réflexion remise à neuf en fonction de notre seul vécu, mais qui sont le fait de conformité et d'inattentions.

Ainsi, fondamentalement,

L'histoire n'est pas une science et n'a pas beaucoup à attendre des sciences, elle n'explique pas et n'a pas de méthode? mieux encore, I'histoire dont on parle beaucoup depuis deux siècles n'existe pas. Alors qu'est-ce que l'histoire? Que font réellement les historiens, de Thucydide à Max Weber ou Marc Bloch, une fois qu'ils sont sortis de leurs documents et qu'ils procèdent à la « synthèse » ? L'étude scientifiquement conduite des diverses activités et des diverses créations des hommes d'autrefois? La science de l'Homme en société ? Des sociétés humaines? Bien moins que cela, la réponse à la question n'a pas changé depuis deux mille deux cents ans que les successeurs d'Aristote l'ont trouvée : les historiens racontent des événements vrais qui ont l'Homme pour acteur, I'histoire est un roman vrai. Réponse qui, à première vue, n'a l'air de rien...5

Rien n'est donc indigne de l'histoire. La discussion — inépuisable — ne porte donc pas essentiellement sur le sujet traité, mais bien sur la façon dont on le traite. Quand Le Roy Ladurie écrit son « Histoire du climat depuis l'an mil », c'est un peu comme une réponse aux banales expressions « Il n'y a plus de saison » ou autres, comme si, subitement il avait sérieusement pris en considération une de ces idées communes que nous réitérons sans plus d'attention.

Nous comprenons alors la passion de Georges Duby, pour cette histoire à la fois si proche et si lointaine :

Beaucoup plus charnelle, savoureuse, et surtout utile que celle, superficielle, des individus d'exception, princes, généraux» prélats ou financiers, dont les décisions semblent gouverner les effervescences de l'événement, m'apparaissait l'histoire de l'Homme quelconque, de l'Homme en société, et je sentais qu'il était urgent de s'attaquer résolument à cette histoire.6

Ce que confirme le propos de Marrou : « Logiquement, le processus d'élaboration de l'histoire est déclenché, non par l'existence des documents, mais par une démarche originale, la "question posée", qui s'inscrit dans le choix, la délimitation et la conception du sujet. »7 Le document à donc deux valeurs. Celle de révéler, au quotidien, l'histoire, et celle d'être un outil de recherche. Ce qui ferait passer de l'une à l'autre serait « la question ».

Chaque événement historique est unique, mais qu'est-ce un événement historique ? Pour Le Roy Ladurie, il s'agit du climat depuis l'an mille, ce qui n'est pas une bagatelle. Il pourrait encore s'agir de la religion en général, pensée sur la très longue durée et selon une amplitude géographique considérable. En quoi, l'expression « religion bouddhique », comme Paul Veyne conseille l'emploi, serait-elle préférable à celle de « religion » en généra — en histoire ? — Car « religion bouddhique » est elle-même une généralité pour qui se penche sur les sectes qui prolifèrent, s'intéresse à son développement en Asie, ou étudie sa disparition aux Indes.

Puisque tout est histoire, comment Georges Duby peut-il penser que l'histoire des êtres d'exception est superficielle ? N'est-elle pas superficielle en raison d'une idéologie qui grandit le prélat ou le financier et ignore la somme de savoir faire, de peine, de technicité de ceux qui bâtirent telle cathédrale ? Est-ce bien le sujet qui est superficiel, ou la façon de le traiter, qui privilégie au « roman » l'oubli d'une grande partie du « vrai » ?

Mais de quelle histoire se nourrissent les touristes dont Chesneaux nous parle et qui admirent cette cathédrale ? Se contentent-ils, comme souvent il se fait, de distinguer le Roman du Gothique, le rond de l'ogive ? Or, il y a bien des façons de faire l'histoire de cette bâtisse : on peut évoquer les religions, la religion, l'architecture, le prélat qui en commanda l'édification et du financier qui en permit la réalisation, le tailleur de pierres et sa famille, la ville, les édifices religieux en général, la vie religieuse qu'elle abrita, et la vie tout court qui l'entoura, de la musique qu'on y entendit, ou des sermons qui de sa chaire furent prononcés. Un seul vitrail, peut provoquer des interrogations considérables quant au travail du plomb, puis du métal en général, celui du verre, de la couleur et de la coloration du verre, de l'obtention des pigments, puis de la chimie du temps et en général, de la découpe du verre, de l'art graphique et du symbole, du rapport à la lumière.

Bien sûr, tout est histoire. Mais nous sommes nous-mêmes histoire. Ainsi, la discussion sur l'histoire est inépuisable, car le terme recouvre des sujets, des points de vue, des méthodes différents les uns des autres. On peut se demander, si ce mot histoire n'est pas un creuset de multiples confusions.

 

Notes

1. C'est peut-être pourquoi Paul Veyne conseille de ne pas employer des concepts englobants comme « religion » ou « criminalité » mais de parler de « religion bouddhique » ou « du banditisme à Chicago ». Le monde de l'histoire ne devrait être peuplé que d'événements uniques, car « L'être et l'identité n'existent que par abstraction, or, l'histoire ne veut connaître que le concret ». Paul Veyne. Comment on écrit l'histoire. Collection Points/Histoire H40. Éditions du seuil, Paris 1971, p. 93 et suivantes.

2. Fernand Braudel écrivait : « Tout est histoire dit-on pour en sourire. Claude Lévi-Strauss écrivait demièrement encore : « Car tout est histoire, ce qui a été dit hier est histoire, ce qui a été dit il y a dix minutes est histoire. J'ajouterai ce qui a été dit, ou pensé, ou agi ou seule-ment vécu.» Femand Braudel, Écrits sur l'histoire. Collection Champs no 23, Flammarion, Paris 1969, p. 104 (pour ce qui conceme la citation de Lévi-Strauss, Anthropologie structurale Paris 1958, p. 17).

3. Jean Chesneaux. Du passé faisons table rase ? Petite Collection Maspero. Paris 1976, p. 7.

4. Voir à ce propos Michel Vovelle, Idéologies et mentalités, Collection Fondations, Maspero, Paris, 1982.

5. Paul Veyne, Comment on écrit l'histoire, Collection Points/Histoire (H40), Éditions du seuil, Paris 1971, p. 10.

6. Georges Duby, L'Histoire continue, Éditions Odile Jacob, Paris, 1991, p. 15.

7. Henri Irénée Marrou, De la connaissance historique, Collection Points/Histoire (21), Édition du Seuil, Paris, 1954, p. 54.

 

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Dimanche 7 Octobre, 2018