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Jean-Marc Warszawski

Histoire et document : 8. Bachelard et la philosophie du non

 

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Bachelard conclut ainsi sa philosophie du non :

La raison, encore une fois, doit obéir à la science. La géométrie, la physique, l'arithmétique sont des sciences ; la doctrine traditionnelle d'une raison absolue et immuable n'est qu'une philosophie. C'est une philosophie périmée.98

En quelque sorte, la philosophie doit se plier aux sciences si elle veut être plus qu'une philosophie, si elle veut s'élever à la raison. Ce jugement très sévère de Bachelard est une réponse aux philosophies qui se présentent, pour l'historien, sous la forme que nous avons nommée génériquement la « philosophie du doute ». Cette (ou ces) philosophie du doute en histoire est avant tout la manifestation particulière d'une philosophie quant à elle toujours pleine, comme tentative d'explication d'ensemble du monde qui nous enveloppe. Tous ceux qui œuvrent à la connaissance du réel la rencontrent nécessairement. On pourrait dire de cette philosophie du doute en histoire, qu'elle est une philosophie du doute de la possibilité de connaître le réel en général. Voire, une philosophie qui place la connaissance du réel comme une chose secondaire, ou encore qui réduit ce réel, ou le réel significatif dans la sphère métaphysique.

Cela dit, la position catégorique adoptée par Bachelard n'évacue pas l'essentiel de son propos, à savoir ce que l'on peut entendre par raison opposée à simple philosophie. Au mieux, il déplace la discussion autour du concept de science dont la valorisation prend Heidegger radicalement à contre-pied. Mais le doute de la possibilité d'une connaissance positive et rationnelle, peut tout aussi bien être développé au nom de la raison scientifique.

Par raison, on peut entendre quelque chose de bien différent, par exemple avec Spinoza :

Toutes choses sont nécessaires, il n'y a dans la Nature ni bien ni mal. Ainsi tout ce que nous voulons de l'homme doit appartenir à son genre, lequel n'est pas autre chose qu'un être de raison.99

Dans son introduction, Bachelard est plus prudent : « L'utilisation des systèmes philosophiques dans des domaines éloignés de leur origine spirituelle est toujours une opération délicate, souvent une opération décevante »100. À vouloir éclairer les problèmes de la science par la réflexion métaphysique, on mêle les théorèmes et les philosophèmes, et l'on mécontente tout le monde : savants, philosophes et historiens. Le philosophe croit avoir sans la science, avant la science, le pouvoir d'analyser l'activité harmonieuse des fonctions spirituelles. Penser scientifiquement, ajoute Bachelard, « C'est se placer dans le champ épistémologique intermédiaire entre théorie et pratique, entre mathématiques et expérience. »101. Ainsi une philosophie adéquate à la pensée scientifique doit envisager la réaction des connaissances sur la structure spirituelle.

Bien que l'utilisation des systèmes philosophiques dans des domaines éloignés de leur origine spirituelle soit souvent une opération décevante, il ne faut que dix pages pour amener Bachelard à « réclamer le droit de se servir d'éléments philosophiques détachés des systèmes où ils ont pris naissance »102.

Cette contradiction qu'il ne manque pas de justifier, montre que sa position n'est pas tenable (intellectuellement parlant) et qu'il s'inscrit lui-même dans un certain logocentrisme, dont les constructions discursives tiennent lieu de démonstration. Sa conclusion est d'autant plus tranchée que la proposition est ambiguë.

En fait, le philosophe et le scientifique s'occupent de la même chose, à savoir du « rapport de l'être au monde », qui rend incontournable la définition d'une idée d'être et de monde. Il n'y a pas a priori de frontière spirituelle entre philosophe et scientifique, mais les choses de la pensée auront des aspects bien différents selon ce que l'on se représente du monde et de l'être au monde.

Nous comprenons fort bien le souci de Bachelard, Souci qui nous apparaît une préoccupation essentiellement des 18e et 19e siècles, et qui pourrait sembler quelque peu anachronique dans la première moitié du 20e siècle. C'est justement l'émergence définitive de cette préoccupation qui détermine une des limites de la période historique couverte par notre recherche. À savoir, l'inversion des rapports entre science et philosophie, la distance prise avec les autorités métaphysiques, et le rapprochement avec l'expérience empirique. Cependant, si la pompe à vide ou le prisme ont prouvé la possibilité de l'existence du vide et de la diffraction de la lumière, ce qui était jusque là officiellement impensable, s'ils ont de ce fait constitué un apport rationnel à la connaissance, l'idée de rationalisme reste attachée aux compositions scolastiques. Faut-il pour autant rejeter la philosophie ?103 L'activité scientifique développe des contradictions pour l'entendement humain. Elle est devenue la première productrice de questions philosophiques. Kant, avec sa « dialectique de la raison» est de ce point de vue, un penseur charnière.

À ces questions et contradictions qu'elle contribue pour une large part à développer, la science n'apporte que des réponses partielles, et qui le seront toujours. Bachelard remarque bien que toute nouvelle connaissance nécessite une remise en cause, une réorganisation de nos horizons mentaux. « Une thèse comme la nôtre, écrit-il, qui pose la connaissance comme évolution de l'esprit, qui accepte les variations touchant l'unité et la pérennité du je pense doit troubles le philosophe (...) la connaissance scientifique est la conscience d'un esprit qui se fonde en travaillant sur l'inconnu en cherchant dans le réel ce qui contredit les connaissances antérieures.»104

Ce qui n'est pas très éloigné des conceptions de Spinoza : « connaître est un pur pâtir ; c'est-à-dire que notre âme est modifiée en telle sorte qu'elle reçoive en elle d'autres modes de penser qu'auparavant elle n'avait pas... »105

Cette réorganisation n'est pas un automatisme mais un travail intellectuel qui fait appel justement à la « raison » ou au « rationalisme ». La science qui pousse aux mutations des modes de pensée ne peut suffire elle-même à les opérer.

Bachelard ne prétend pas que la philosophie est inutile. Mais, pour la «remettre à l'endroit » elle doit se soumettre à la suprématie scientifique, et, pour ce faire, il convient de repousser la raison immuable et absolue qui enferme la pensée et ne lui permet pas d'évoluer au rythme des acquisitions scientifiques.

L'espace que Bachelard dégage, et dans lequel évoluerait la pensée scientifique, à savoir un lieu entre pratique scientifique et philosophie semble quelque peu artificiel. Il paraît difficile d'imaginer que l'épistémé puisse surgir d'un mélange consciemment dosé de pratique et de théorie. Comme il paraît difficile de mener une réflexion épistémologique sans tenir compte des objets dont traitent les sciences observées. Peut-on « faire coller la pratique et la théorie » ?

En effet, l'existence de cet espace supposerait que l'on soit capable de se projeter hors de nos pratiques et hors de nos représentations, pour inventer une troisième dimension, qui serait épistémologique : le regard du scientifique sur sa propre science. Comment imaginer alors ce scientifique mettant de côté le regard qu'il porte sur le monde, regard travaillé à la fois par la philosophie et la pratique scientifique. En fait, l'épistémologie est de la philosophie délimitée.

On aurait pu croire, écrit Edgar Morin, « que l'extension à l'homme des méthodes quantitatives et des modes d'objectivation propres aux sciences de la nature briserait l'insularité humaniste, réintégrerait l'homme dans l'univers, et que la philosophie de l'homme surnaturel serait un des derniers fantasmes, une des dernières résistances opposées à la science de l'homme. En fait, l'unité s'est faite sur la méthode et non sur la théorie. »106

Dans l'exergue à son ouvrage, Edgar Morin, en citant Jean-Jacques Rousseau, indique pourtant un des fondements de cet échec. En effet, dans le Discours sur l'origine de l'inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau écrit « Je vois un animal moins fort que les uns, moins agile que les autres, mais à tout prendre, organisé le plus avantageusement de tous »

Cet animal est « avantageusement organisé », parce qu'il est capable de développer une pensée indépendamment de sa pratique immédiate. Il est capable d'imaginer un monde qui n'est pas directement le sien. Le principe de Bachelard ouvre de vastes perspectives, à condition de ne pas exagérer l'obligation faite à la pensée de se plier aux acquis scientifiques. Nous serions alors, pour paraphraser Jean-Jacques Rousseau, aussi forts et agiles que les uns et les autres. Mais notre organisation ne serait plus qu'une « adaptation naturelle ». Si notre pensée était la réplique de notre pratique, aucune question ne se poserait, à commencer par celle des acquis scientifiques.

En retour, l'adéquation de notre pensée et de notre pratique devient une dimension essentielle. Mais celle-ci ne peut se régler dans un espace artificiel, qui est nécessairement un espace strictement philosophique. Les rapports qu'entretiennent le réel et nos représentations sont permanents, quotidiens, et c'est bien en « grandeur nature et temps réel » que ces questions se posent. Autrement dit, notre pratique du réel et nos représentations ne sont pas synchronisées. On pourrait penser à d'un tunnel que l'on creuserait à chacun de ses bouts. L'un concret, l'autre abstrait. Il n'est pas certain que nous fassions à chaque fois la jonction.

L'idée que nous nous faisons des choses incorpore l'abstrait et le concret. En ce sens, le concept n'est pas une simple codification mentale, mais une sur-représentation, en ce qu'il incorpore aussi des représentations abstraites. Le savoir n'est donc pas la simple reproduction mentale d'une réalité extérieure, à la façon d'une image. Tout ce qui nous permet de saisir cet extérieur constitue ce savoir qui est le moment d'un réseau de convergences et de contradictions aux origines à la fois sensorielles et cognitives.

Notes

98. Gaston Bachelard, La philosophie du non, Qudridge/P. U. F., Paris, 1988 (1940). Page 145.

99. Spinoza, Court traité (traduit et annoté par Charles Appuhn). Dans « Traité de la réforme de l'entendement », Garnier-Flammrion, Pari, 1964, p. 96.

100. Gaston Bachelard, ouvrage cité, p. 1.

101.Idem , p. 5

102.Idem, p. 11

103. Engels pensait que : « Ceux aui vitupèrent le plus la philosophie sont précisément exclaves des pures restes vulgarisés des pires doctrines philosophiques. ». Marx-Engels, Études philosophiques, « Anthologie », éditions Sociales, Paris 1974, p. 198.

104. Gaston Bachelard, ouvrage cité., p. 9.

105. Spinoza, ouvrage cité, p. 121.

106. edgard Morin, Le paradigme perdu : la nature humaine. « Points / essais » (109), Éditions du Seuil, p. 21.

 

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Dimanche 7 Octobre, 2018