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Alfred-Erik Leslie-Satie, né à Honfleur le
17 mai 1866 — mort à
Paris, le 1er juillet 1925.
Il passe son enfance à Honfleur. Après le décès de sa
mère, il est élevé par ses grands-parents.
Il prend des cours d'orgue avec un oncle. En 1879-1886,
il rejoint son père, courtier maritime, à Paris.
Il entre au conservatoire de Paris et suit les cours de
Decombes, Taudou, Mathias, peut-être de Lavignac.
En 1886, il compose
Ogives, pour le piano. À partir de 1887, il adopte la vie
Montmartroise. Les
Trois Gymnopédies datent de 1888, les
Trois Gnossiennes de 1890.
De 1891 à 1895, il connaît une période assez
énigmatique d'adhésion au mouvement de la Rose-Croix de Joseph Péladan qui
porte le titre de « Sâr ».
En 1891, il compose les
Trois Préludes du Fils des étoiles « wagnerie kaldéenne
» sur un
texte de Péladan. On fera de cette œuvre une source d'inspiration de
Pelléas de Debussy.
En 1892-1893, il compose les
Sonneries de la Rose-Croix et les
Danses gothiques (écriture sans barres de mesure, utilisation
d'accords parallèles de 9e et de 11e) et en 1895, la
Messe des Pauvres pour chœur et orgue.
Il s'engage comme pianiste dans des cabarets de
Montmartre.
Pièces froides pour piano (1893),
pantomime Jack in the box (1899) et un petit opéra pour
marionnettes,
Geneviève de Brabant (1899), en trois actes dont chacun dure moins
de cinq minutes.
Il s'installe à Arcueil vers 1898. En1905 il entre à la
Schola Cantorum, et suit des études de composition et de contrepoint avec
Vincent d'Indy, Roussel et Sérieyx. Vers 1910, il se rapproche de
novateurs comme Diaghilev, Picasso, Cocteau.
Heures séculaires et instantanées ;
Sports et divertissements (1914) pour piano. En 1917, il écrit la
musique de
Parade, « ballet réaliste » sur un argument de Cocteau, des décors et
des costumes dessinés par Picasso, une chorégraphie de L. Massine,
représenté par les Ballets russes de Diaghilev.
Il compose
Socrate, certainement son chef-d'oeuvre en 1918. En 1924, celle de
Relâche « ballet instantanéiste », sur un argument de Francis
Picabia, avec un intermède cinématographique de René Clair (
Entracte), une chorégraphie de Jean Borlin, avec les Ballets
suédois de Rolph de Maré. La même année on donne Mercure, dans des décors
de Picasso et avec une chorégraphie de Massine.
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Satie par Paul Signac
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Satie par Suzanne Valadon
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Suzanne Valadon par Satie
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Satie fait figure de proue de l'Avant-garde et deux
groupes se recommandent de son autorité.
Le Groupe des Six et l'
École d'Arcueil. Engagé dans la vie sociale, il collecte des fonds
et organise des goûters pour les enfants déshérités. Il écrits plusieurs
articles pour le journal l'Humanité, mais estime que ses
camarades Bolchéviks ne valent pas mieux que les bourgeois.

Erik Satie par Picasso
- 1886, Trois mélodies, piano et chant
- 1888, Trois Gymnopédies, piano( n° 1 et 3, orchestre par Debussy en
1896)
- 1890-1897, Trois Gnossiennes, piano (n° 3, orchestre par Poulenc en
1939)
- 1891, Le Fils des étoiles, sur un texte de Joseph Péladan [orchestré
par Ravel en 1919]

Autographe dela Première Gymnopédie
- 1893, La Porte héroïque du ciel, musique de scène
- 1897, Deux Pièces froides, piano
- 1900, Jack in the box (orchestré par D. Milhaud en 1920)
- 1902, Tendrement, Le Piccadilly, Valse « Je te veux », piano
- 1902, Je te veux, valse pour orchestre
- 1903, Trois Morceaux en forme de poire, piano 4 mains
- 1911, Trois véritables Préludes flasques pour un chien , piano
- 1911, En habit de cheval, pour orchestre
- 1911, En habit de cheval, piano 4 mains
- 1913, Croquis et agaceries d'un gros bonhomme en bois, piano
- 1913, Péccadilles importunes pour piano ||
partition
||
- 1914, Trois poèmes d'amour, piano et chant
- 1914, Choses vues à droite et à gauche, sans lunettes, piano et
violon
- 1914, Trois Valses distinguées du précieux dégoûté, piano
- 1916, Trois maladies, piano et chant
- 1917, Sonatine bureaucratique, piano
- 1917, Parade, ballet

Rideau de scène de Parade par Picasso
- 1918, Socrate, drame symphonique [version piano voix seule]
- 1919, Trois Petites Pièces montéesl, pour orchestre
- 1919, 5 Nocturnes, piano
- 1920, Premier menuet, piano
- 1920, La Belle excentriquel, pour orchestre
- 1923, Ludions, 5 mélodies, piano et chant
- 1924, Mercure, ballet

Rideau de scène de Mercure par Picasso
- 1924, Relâche [avec l'entracte cinématographique Cinéma pour René
Clair], ballet
- ARMENGAUD JEAN-PIERRE,
Milhaud et Satie. Vrin, Paris 1994
- —,
Les plus que brèves d'Erik Satie. Librairie Seguier, Paris 1988
[137 p.]
- BAILBÉ JOSEPH-MARC,
Texte et image musicales : Berlioz, Grandville, Erik
Satie.Créaphis, France 1992, p. 222-233
- BARBIER JEAN-JOËL,
Au piano avec Erik Satie. Garmont-Archimbaud, Paris 1986)
- BELICHA ROLAND,
Chronologie satiste ou photocopie d'un original. Revue musicale,
1978
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Poulenc : Concert champêtre. Dans « Analyse Musicale »(21) novembre
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- BOSSEUR JEAN-YVES & BOSSEUR DOMINIQUE,
Images et notations. Colloquio : Artes (XLVIII) mars 1981, p.
60-67
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Soutenable ou insoutenable légèreté musicale. Dans «Autrement»,
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La dernière fois que j'ai rencontré John Cage en avril dernier.
Dans «Les Cahiers du CIREM» (24-25) 1992
- Capriccio : Musique et art au XXième siècle -
Convergences, rencontres, affinités. Palais des Beaux-Arts, Bruxelles
1986
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L'héritage de Erik Satie. Dans «Les Cahiers du CIREM» (24-25)
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Les Archives d'Erik Satie. Dans «RIDIM - RCMI Newsletter» (18, 1)
1993, p. 31-33
- —,
Satie / Cocteau : Les malentendus d'une entente - Avec des lettres et
des textes inédits d'Erik Satie, Jean Cocteau, Valentine Hugo et Guillaume
Apollinaire. Castor Astrel, Paris 1993 [173 p. ; Ill. ; facs. ; bibli.
; index ; ISBN : 2-85920-208-0]
ÉMILE VUILLERMOZ,
Histoire de la musique.
«Les grandes études historiques»,
Arthème Fayard, Paris 1942 (8e édition),
p. 459-460
Cette technique sportive de l'équipe avait trop bien
réussi pour ne pas susciter des imitations. Un créateur isolé ne peut pas
avoir l'autorité d'un groupe, surtout quand ce groupe prend le nom
d'École. C'est ce que comprirent admirablement quatre musiciens, jaloux
des lauriers des Six, qui, sous la présidence d'Erik Satie, fondèrent l'
«Ecole d'Arcueil". ERIK SATIE (1866-1925), personnage étrange et falot,
bohème montmartrois plein de fantaisie, accompagnateur et fournisseur de
Paulette Darty, la reine de la valse 1900, était un humoriste à froid qui
déconcertait les témoins de sa vie cocasse de Mage de la Rose-Croix,
prodigue d'excommunications calligraphiées sur parchemin, et de pianiste
de cabaret s'amusant à agglomérer au piano des grappes de notes rendant un
son insolite. Il notait ainsi, comme on enferme une fleur dans un herbier,
tel ou tel de ces accords inattendus sans nourrir l'ambition d'en tirer
jamais un morceau de musique. C'était un gourmet qui était incapable de
faire la cuisine.
A cette époque, un Debussy et un Ravel commençaient à
goûter la volupté d'employer une agrégation harmonique isolée pour le seul
plaisir de l'entendre vibrer comme une cloche. L'herbier de Satie les
amusa et Debussy eut la gentillesse d'orchestrer une succession de ces
accords amorphes et sans liens qui portait le titre de
Gymnopédies. Ce geste amical eut pour résultat de faire passer le
pianiste montmartrois pour le précurseur et l'inspirateur de Debussy et de
Ravel. Les témoins de cette époque lisent aujourd'hui avec stupeur de
graves études où Satie est présenté comme un prophète génial ayant exercé
sur les grands maUres de son temps une influence décisive !
Les " Six " s'amusèrent quelque temps de sa candeur en
le portant en triomphe, puis l'excommunièrent avec une certaine cruauté.
Ce fut alors qu'il s'entoura de disciples plus jeunes et forma le quatuor
baptisé " École d'Arcueil " qui se composait de Roger Désormière, de
Maxime Jacob, d'Henri Cliquet-Pleyel et d'Henri Sauguet. La seule
énumération de ces noms révèle que les " Quatre ", pas plus que les " Six
", n'avaient une doctrine commune à faire triompher.
La vie se chargea, d'ailleurs, de les disperser
rapidement, DÉSORMIÈRE (1898) s'étant spécialisé dans la direction des
orchestres, MAXIME JACOB (1906) étant entré en religion, CLIQUET-PLEYEL
(1894) ayant abordé avec succès la musique légère et SAUGUET (1901),
devenu l'idole des salons, se consacrant à la carrière théâtrale avec le
Plumet du Colonel, la
Chartreuse de Parme, la
Gageure imprévue et des ballets comme
la Chatte,
la Nuit,
les Forains et
Mirages. Prenant au sérieux son rôle de pontife, le vieil enfant
qu'était Satie, si facile à duper, décida soudain de renoncer à
l'harmoniesa seule richesse naturelle et de retrouver la sérénité de Bach
en étudiant le contre point à la Schola. Il en résulta la morne psalmodie
de son
Socrate qui émerveilla les uns et consterna les autres par sa
pauvreté évangélique. Et la fin mélancolique de son existence attrista
ceux de ses vieux amis qui ne l'avaient pas vu sans tristesse s'engager,
malgré les conseils de Debussy, dans une voie où avaient sombré en même
temps son sens critique et sa spirituelle fantaisie et prendre au sérieux
les coups d'encensoir dont le gratifiaient des jeunes gens -cet âge est
sans pitié -dont il allait éprouver l'ingratitude.
PAUL LANDORMY,
La musique française après Debussy
NRF Gallimard 1943 (6e édition),
p. 54-61
Chapitre IV
Influences sur les «Six»
Erik Satie, Schönberg, strawinsky
ERIK SATIE d'abord.
Je l'ai connu vers 1902.
Avec son pince-nez toujours un peu de travers, sa barbe
en pointe et son long nez, ses yeux en coulisse et son sourire moqueur, il
avait un air de faune qu'il ne perdit jamais, même quand, sur ses vieux
jours, il se fit ermite : cet ironique devint alors l'innocence même. Mais
n'y a-t-il point une innocente ironie ? L'homme le plus versatile du
monde.
Combien de fois change a-t-il d'esthétique et de morale
? On ne saurait le dire. L'un des types les plus curieux que l'on pût
rencontrer.
Quand je le connus, il ne fréquentait que les divettes
de music halls et ses éditeurs de musique, Bellon et Ponscarine, dans.
l'arrière-boutique desquels, boulevard Haussmann, je le rencontrais. Il
écrivait des Valses à chanter pour Paulette Darty et les cafés-concerts.
Il nous les jouait au piano avec un sourire, satisfait et nous déclarait
que tout ce qu'il avait composé jusque-là ne signifiait rien et que la
musique sérieuse «c'était' de la blague. »
Il était né en 1866 à Honfleur, en Normandie. Sa mère
était Écossaise. Lui devait-il son sens de l'humour ?
Il avait commencé au Conservatoire des études qu'il
n'acheva jamais. Il avait fait fonction d'organiste dans plusieurs
paroisses parisiennes et normandes.
Un de ses débuts dans la vie fut son affiliation à la
secte de la Rose-Croix. Il se flattait alors, avec le sâr Péladan, de
fonder une religion nouvelle. Était-il sincère ?
En tout cas, il multipliait les manifestes
calligraphiés à l'encre rouge et ornés de paraphes interminables. Cette
écriture « enjolivée, frisotée, à dentelles » elle restera toujours la
sienne.
En même temps, il produisait des œuvres musicales qu'il
faisait précéder de cet avertissement péremptoire : « Ceux qui ne
comprendront pas sont priés par moi d'observer le plus respectueux silence
et de faire montre d'une attitude toute de soumission, toute
d'infériorité.» Se moquait-il ? Oui et non. Il ne l'a jamais su
lui-même.
Toujours est-il que vers 1885 et 1887, il écrivait des
pages qui s'intitulaient
Gymnopédies et
Gnossiennes et qui sont une date dans l'histoire de la musique, au
moins pour certaines inventions techniques qui s'y rencontrent. Ses
fameuses
Sarabandes, avec leurs résolutions exceptionnelles de «neuvième »,
datent de 1887 et précèdent de quatorze années celle de Debussy, qui en
est notoirement imitée. Ce qui n'empêche point Debussy d'avoir fait preuve
dans la
Sarabande de ses pièces
Pour le Piano d'un génie autrement caractérisé que celui de
Satie.
D'ailleurs Satie abandonnait bientôt la voie qu'il
avait à peine ouverte et qu'il laissait à d'autres le soin de poursuivre
plus avant.
C'est alors qu'il se lance dans la musique légère et
cesse de croire à son rôle de mage. Déjà désabusé... ! mais pour revenir,
sur le tard, nous le verrons, à de nouvelles illusions sur sa mission
d'apôtre.
Les
valses chantées l'arrêtèrent un certain temps. Puis il se mit à
écrire dans un style mi-sérieux, mi-plaisant une foule de petites pièces
pour le piano, dont les titres cocasses sont d'un assez bon comique :
3 valses du précieux dégoûté, Pièces froides, Véritables préludes
flasques, pour un chien, Vieux sequins, Sonatine bureaucratique, Croquis
et agaceries d'un gros homme en bois, Chapitres tournés en tous sens, Airs
à faire fuir, etc.
Il se divertissait.
Mais, un jour, il prit de nouveau la vie au sérieux et
se crut le prophète d'une esthétique musicale inédite et du grand art de
l'avenir. Quelques-uns de ses amis le soutenaient dans cette foi
inattendue. Jean Cocteau fut alors un de ses plus chauds partisans. Il
écrivait :
«Il arrive à Satie l'aventure de la Belle au
boisdormant, avec cette différence qu'il était seul à dormir et qu'il se
réveille jeune parmi les morts»
Satie fut, en effet, cet « éternel précurseur »qui
survécut à toutes les inventions qu'il institua successivement et qu'il
laissa tranquillement aux mains de ses confrères, passant lui-même à du
nouveau encore.
C'est bien avant tout le monde que, par ses
Gymnopédies, Satie se mettait en opposition avec Wagner et Franck
et créait un style imprévu.
Satie a découvert au moins deux styles : d'abord le
style harmonique et impressionniste, qu'il légua à son ami Debussy,
s'enfermant ensuite dans un profond sommeil (périodes des
valses chantées), puis, après un brusque réveil, le style
contrapuntique, dépouillé, simplifié, clarifié, souvent à deux parties
seulement, dont il marqua son retour au
classicisme.
Cette dernière manifestation du génie changeant de
Satie est peut-être la plus intéressante à tous égards, quand ce ne serait
que du fait de l'extension et de la persistance de cette mode «classique »
dont elle fut le point de départ.
L'homme, en son ultime avatar, avait conservé une
étonnante jeunesse d'esprit. Il était resté «jeune comme un collégien ». -
«Quelle chance d'être vieux, disait-il ! Quand j'étais jeune, on me
harcelait : «Vous verrez un jour ! Attendez ! Vous verrez !» Et bien, j'y
suis, je n'ai rien vu. Rien.»
Le ton «gamin » persiste.
*
* *
Cocteau raconte une vieille histoire qui fixe bien le
rôle de Satie: «C'était en 1891... Debussy fréquentait alors l'auberge du
Clou ; il était mal vu des artistes de
gauche, parce qu'il venait d'avoir le prix de Rome. On l'évitait.
Un soir, Debussy et Satie se trouvent à la même table. Ils se plaisent.
Satie demande à Debussy ce qu'il prépare. Debussy composait, comme tout le
monde, une wagnérie avec Catulle Mendès. Satie fit la grimace.
«Croyez-moi, murmura-t-il, assez de Wagner ! C'est beau, mais ce n'est pas
de chez nous! Il faudrait...»
«Ici, déclare Cocteau, je vais citer une phrase de
Satie qui m'a été dite par Debussy et qui décida l'esthétique de
Pelléas : «Il faudrait que l'orchestre ne
grimace pas quand un personnage entre en scène. Est-ce que les
arbres du décor grimacent ? Il faudrait faire un
décor musical, créer un
climat musical où les personnages bougent et causent. Pas de
couplets, pas de
leitmotive, se servir d'une certaine atmosphère de Puvis de
Chavannes !»
«Et vous, Satie, que préparez-vous ?» demanda Debussy.
«Moi, dit Satie, je songe à la princesse Maleine, mais je ne sais pas
comment obtenir l'autorisation de Maeterlinck.»
Quelques jours après, Debussy se faisait autoriser par
Maeterlinck à mettre en musique Pelléas et Mélisande et il se jetait à
corps perdu dans la composition de son drame lyrique. «Il a volé son idée
à Satie !» s'écria-t-on. Ne nous échauffons pas si vite. Ne nous hâtons
pas de blâmer Debussy, de plaindre Satie.
«Le chef-d'œuvre, remarque fort judicieusement Cocteau,
est à qui le décroche.»
Il ne suffit pas d'emprunter un livret à Maeterlinck.
Il faut écrire la musique de
Pelléas.
Et Cocteau dit encore : «Un chef.d'œuvre n'ouvre rien,
n'annonce rien. Il ferme une période. Point, à la ligne.»
Mais Satie n'en fut pas désarmé.
Son «coup de génie» fut de comprendre tout de suite,
dès 1896, quand il en entendait les fragments chez son ami Debussy, que
Pelléas était, un chef-d'œuvre.«Plus rien à. faire de ce côté-là,
écrivait-il en 1902, après la représentation, il faut chercher autre chose
ou je suis perdu.»
Il se mit à la rude discipline de la
Schola Cantorum pour y étudier le contrepoint sous la direction
d'Albert Roussel.
«Prenez garde, lui disait Debussy, vous jouez un jeu
dangereux. A votre âge, on ne change pas de peau.»
Et Satie répondait : «Si je rate, tant pis pour moi.
C'est que je n'avais rien dans le ventre.»
Mais voilà qu'à
Pelléas, succède le
Sacre du Printemps. Après les douceurs extasiées, les frôlements
vaporeux, les grisailles de l'impressionnisme, la bombe anarchiste éclate.
Alors le «vieux au bois dormant» s'éveille. Il apporte la plus grande
audace après tant de complications : être simple. Être simple, plus simple
que personne n'y avait jamais pensé. D'une simplicité«toute neuve»
Et voici que maintenant Erik Satie passe «Maître», le
«Maître d'Arcueil», du nom de sa nouvelle retraite.
Les «Six» l'ont déjà écouté. Mais il a ses disciples
propres, plus jeunes encore que les « Six », ses disciples auxquels il a
soin de donner la recommandation essentielle : «Marchez seul. Faites le
contraire de moi. N'écoutez personne.» Ses disciples l'écoutent tout de
même et l'imitent. En quoi ils ont tort.
*
* *
Les pièces de piano écrites par Satie de 1900 à 1920
déterminent des directions aussi neuves, aussi imprévues que celles
données en 1887 par les
Sarabandes.
Satie, remarque très justement F.-D. Templier, se
débarrasse des reprises, des redites. Il élague, jette du lest, supprime
tout superflu, condense, réduit au minimum la durée des périodes. L'air
circule, léger et vif, en ces pièces rapides.
En même temps, son langage se fait bi-tonal,
c'est-à-dire qu'il n'hésite pas à superposer deux tonalités différentes ;
et lorsqu'il n'use que d'une seule tonalité, ce sont des rapports
harmoniques très inattendus, en dépit de leur apparente simplicité.
Ce qu'il y a de caractéristique encore chez Satie,
c'est le retour à «l'art familier», à une époque où les musiciens
hésitaient encore entre le «sublime wagnérien ou franckiste»et le
«raffinement nostalgique, lointain, nocturne et profond»de Claude Debussy
et de Gabriel Fauré.
Les titres mêmes de ses pièces, souvent si baroques,
attestent ce souci de familiarité. Le compositeur s'amuse, et il ne
s'interdit au cune espèce de divertissement, même la plus grosse
calembredaine.
Il me rappelle un autre artiste, - non pas musicien
celui-ci, mais philosophe, - dont le nom semblera se présenter en dehors
de toute attente en ce propos,- Alain -.On serait bien étonné, en effet,
de lire les lettres qu'Alain m'écrivait en notre jeunesse, lettres
bourrées des plus énormes plaisanteries, de cocasseries de tous genres, à
côté des choses graves et profondes qu'il pouvait. aussi dire, mais dont
il n'abusait jamais dans la conversation et la correspondance, ou qu'il
dissimulait sous des dehors ébouriffants : Mais, à l'inverse de Satie, les
plaisanteries d'Alain avaient toujours un sens, tandis que celles de Satie
amusent par leur absurdité même ou leur insignifiance.
Mais, que le titre soit drôle chez Satie, cela ne
signifie pas toujours que la pièce veuille l'être aussi. Souvent ce n'est
qu'une «cabriole d'esprit», par laquelle Satie se défend de quelque charme
innocent auquel il s'est laissé aller : il a la pudeur de ses
émotions.
Debussy avait conseillé un jour à Satie de songer
davantage àl a forme de ses morceaux. Aussitôt Satie écrit trois pièces
qu'il intitule :
Morceaux en forme de poire. Là, le gamin incorrigible ne s'amuse
que dans son titre.
Il s'amuse souvent aussi dans sa musique, et il a
cultivé aussi avec un rare bonheur le «burlesque musical », dont on est
loin d'avoir épuisé toutes les ressources. Il ouvre ainsi une voie
féconde. Il la reprend du moins après Chabrier. Et avec une grâce
indicible. Relisez
Daphénéo.
Ce que Satie prépare surtout, c'est la manière des tout
jeunes gens qu'il avait pour élèves, Henri Sauguet, Maxime Jacob , et les
autres, qui, après les violences de certains des « Six» (Honegger,
Milhaud) ne rêvent plus que de grâce et de douceur à la Mendelssohn ou à
la Gounod.
N'oublions pas que l'année de sa mort, en 1925, Satie
travaillait à un
Paul et Virginie en 3 actes. Choix de sujet très significatif.
*
* *
Mais enfin, entraîné par certains commentateurs de
l'œuvre de Satie, nous nous laissons aller à lui attribuer, semble-t-il,
un rang bien élevé parmi les compositeurs de notre temps !
Reprenons-nous !
Ne lui avons-nous pas fait la part trop belle ? Satie
doit-il être pris tout à fait au sérieux ?
Avec ce diable d'homme, avec ce faune énigmatique, naïf
et malin, innocent et « roublard» inspiré et «truquard», on ne sait
jamais. Double figure, fuyant personnage qui ne se pénétra peut être
jamais lui-même jusqu'au fond.
Il a tant inventé, qu'on le prend pour un
créateur.
Devons-nous voir en lui, comme le veut Jean Cocteau, un
grand homme, un génie, l'ancêtre véritable d'où procéderait toute la plus
récente génération de talents ?
Dès 1924, des signes de lassitude se manifestaient
parmi ses admirateurs. Déjà l'idole avait perdu de son prestige. On
l'encensait moins éperdument. D'aucuns l'abandonnaient même, reniaient
leurs ferveurs passées
Agréable petit musicien, disaient-ils, plaisant
divertisseur, ingépieux constructeur de cocasseries, ou, au contraire, de
piquantes naïvetés, fort original, mais dans un domaine très restreint et
vraiment secondaire.
Homme de peu d'importance, en somme, quoi qu'on enait
prétendu, sans réelle influence, mais qu'on a «hissé sur un pavois» pour
lui faire jouer un rôle auquel il n'était point préparé.
On lui a prêté des théories, des doctrines, on a
rassemblé autour de son nom toutes sortes d'idées directrices qu'il était
peu fait par lui-même pour concevoir.
Il est devenu un symbole, un drapeau, un centre de
ralliement par la volonté de ses amis et de ses disciples, qui l'ont
consacré «Maître» bien malgré lui et qui lui ont suggéré ce qu'ils
prétendirent tenir de lui.
Ainsi parlait-on. A propos du dernier ballet d'Erik
Satie, surtout,
Mercure, un grand désenchantement se produisit. Georges Auric
écrivit : «Il est grand temps de prendre congé.»
Il prit congé, en effet, de Satie et de son art
«enfantin», qui lui semble désormais «épuisé, vieilli, stérile»
Le jugement est dur
II est atténué par une réserve. Georges Auric conserve
toute son admiration pour le
Socrate de I9I8.
Singulière composition que ce
Socrate !
Erik Satie prend quelques pages des
Dialogues de Platon traduits par Victor Cousin et il les met en
musique. Cela fait quelques petits morceaux dont il intitule l'ensemble :
drame.
Dénomination bien injustifiée. II n'y a aucun drame
dans ces conversations si calmes, si sereines, si détachées des soucis de
ce monde, - et qui se prêtent si mal à la musique.
Je suis bien éloigné, pour ma part, de faire de ce
Socrate un chef d'œuvre. Et puisqu'il est temps de m'arrêter à une
conclusion où s'affirme mon appréciation personnelle, je dirai que le
meilleur ouvrage de Satie (a-t-on dit) ne me semble point d'un ordre de
beauté tel qu'il vaille à son auteur, comme l'ont voulu certains, le rang
d'un des grands maîtres de l'art musical. Il y a dans Socrate de la grâce,
du charme, une certaine noblesse, mais aussi de la monotonie et de la
pauvreté.
Distinguons une nudité riche et pleine, et une nudité
qui n'est qu'indigence.
Jamais Erik Satie ne s'élève à la vraie grandeur. En
tout, il est étriqué, petit et mesquin.
Comment a-t-on pu le comparer et l'opposer à Claude
Debussy ? L'auteur de
Pelléas a toutes les grandeurs et toutes les puissances, quand il
le veut et comme il le veut. D'un accent, d'un accord, d'un frémissement
de la ligne mélodique, il nous émeut jusqu'au fond du cœur. Ses pièces les
plus courtes (quelques-uns des Préludes) présentent une largeur d'horizon
qui évoque l'infini. Jamais Debussy ne semble emprisonné dans les limites
étroites d'un procédé ingénieusement construit. Son âme déborde toujours
les moyens de son art.
Et c'est tout juste le contraire que nous dirons d'Erik
Satie, toujours arrêté au terme proche de sa courte invention technique.
Art où il n'y a point d'âme et où l'on se bute de tous côtés aux cloisons
opaques d'un esprit tatillon, minutieux, curieux du minuscule, sans élan
et sans vie.
Petit génie, de second ordre, à court souffle. Mais les
petites causes peuvent produire de grands effets, et ce petit musicien
contribuera tout de même, au moins deux fois dans sa vie, à orienter la
musique française vers les voies qu'elle cherchait à tâtons.
The Musical Times,
Août 1925
Erik Satie 1866–1925 : Erik Satie, in his sixtieth year. He was born at
Honfleur, on May 17, 1866, the son of an English mother, his baptismal
names being Eric Leslie Satie. He studied at the Paris Conservatoire and
the Schola Cantorum. An eccentric composer, with a curiously limited sense
of humour which showed itself in such titles as ‘Morceaux en forme de
poires,’ and in the use of red ink and other peculiarities in the printing
of his music, he wrote little of real importance in itself. But his
influence on modern French music was considerable, apart from his having
been the senior member of the group known as ‘Le Six.’
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