Les Ballets de Monte-Carlo célèbrent avec faste et émotion leur quarantième anniversaire
Oleksandr Ryabko et Marijn Rademaker (Für Maurice). Photographie © Alice Blangero.
Tout commence ce samedi 4 juillet 2026 dans le hall du Grimaldi Forum : un pan entier de mur est recouvert d’innombrables photographies en format réduit, les unes en noir et blanc, les autres en couleur. Cette mosaïque de clichés offre à l’œil intrigué un authentique voyage dans le temps : des archives visuelles qui témoignent des quarante années d’existence des Ballets de Monte-Carlo et, essentiellement, des « artistes chorégraphiques » comme aime à les appeler leur directeur, Jean-Christophe Maillot. « Sans l’excellence des danseurs, pas de compagnie » renchérira plus tard dans la soirée S.A.R. La Princesse de Hanovre, muse protectrice des Ballets depuis leur création en 1985. Et à raison : sur ce mur, le regard inquisiteur s’attarde, s’interroge et, soudain, se fixe sur un mouvement, un pas de deux, une étreinte, autant de secondes furtives et éphémères dans le déroulement d’une chorégraphie mais qui, contre toute attente, ont subrepticement implanté en nous une sensation heureuse, immuable. Instantanés éternels de beauté dans nos mémoires ainsi réactivées.
Ce « Gala surprise pour les 40 ans de la compagnie » ne fut pas seulement dédié mais conçu et organisé, explique dès le début le directeur des Ballets de Monte-Carlo transformé en maître de cérémonie, en l’honneur de S.A.R La Princesse de Hanovre, saluant — bien au-delà des formules usuelles et arides de politesse — « l’engagement » et le « soutien » depuis la création, en 1985, de la compagnie. Et de souligner, au passage, la détermination sans faille de celle qui avait su faire taire les critiques sur un éventuel « caprice ». Une force de caractère que « La Princesse Caroline », saluée par de nombreux messages diffusés lors de cette soirée et signés des plus grands noms de la chorégraphie — Sidi Larbi Cherkaoui ou bien encore Jiri Kylian —, n’a pas hésité à rappeler : elle « s’opposerait frontalement » à ceux qui seraient tentés « d’interférer dans la vie des Ballets de Monte-Carlo pour imposer des visions réductrices ». « La culture, a-t-elle encore affirmé, est l’ultime domaine contre l’intolérance ».
Katrin Schrader et Francesco Resch (Romeo et Juliette). Photographie © Alice Blangero.
Pour chaque extrait des neuf chorégraphies présentées, Jean-Christophe Maillot a rappelé brièvement l’histoire mais aussi les circonstances personnelles de ces créations et dont chaque rideau de scène introduisait l’émouvant récit.
« Transposer le public dès le début de la pièce », c’est-à-dire « le faire entrer dans le monde de l’art chorégraphique » et ce, dès les coulisses et les répétitions : tel était le sujet de Ma Bayadère, œuvre créée en décembre de l’année passée et dont le tout début a été sélectionné par le directeur des Ballets de Monte-Carlo pour ouvrir, très logiquement, le spectacle.
Un an après leur création en 1985, les Ballets de Monte-Carlo présentent Jeunehomme, une œuvre du chorégraphe Uwe Scholz (1958-2004), ancien directeur du Leipziger Ballett juste après la réunification de l’Allemagne avec une toile de fond et des costumes signés Karl Lagerfeld : « un des premiers scénographes qui a collaboré avec les Ballets de Monte-Carlo », précise Jean-Christophe Maillot. Interprété par Romina Contreras et Jérôme Tisserand sur le Concerto no 9 en mi bémol majeur, K. 271 de W. A. Mozart, le célèbre pas de deux, dans une perspective très traditionnelle, fait la part belle à la soliste tandis que le danseur intervient presque exclusivement en soutien de sa partenaire. Étrange sensation in fine d’une technique tellement exigeante et accomplie qu’elle en dépouille le supplément d’âme.
« La Princesse Caroline, annonce ensuite Jean-Christophe Maillot, aime particulièrement une pièce musicale de Benjamin Britten » et c’est sur cet Opus 16 pour piano, quatuor et orchestre à cordes (1939) truffé de gammes et de glissades, de surgissements alternés d’instruments dans un véritable dialogue haletant, que Lou Beyne et Jaat Benoot ont interprété Young Apollo, une création de Marco Goecke spécialement dédiée à S.A.R. Mouvements saccadés, répétitifs dans une transe convulsive : nous retrouvons, sans enthousiasme, cette obsession pour la « défibrillation » arythmique dont le chorégraphe avait déjà signé son Fly Paper Bird en mai 2024 au Wiener Staatsballett mais aussi son étude sur la Verklärte Nacht für string orchestra op. 4 d’Arnold Schönberg présentée par les Ballets de Monte-Carlo en avril 2025.
Sooyeon Yi et Simone Tribuna (Mud of Sorrow). Photographie © Alice Blangero.
L’extrait de Dov’è la luna, ballet dédié lors de sa création en 1996 à S.A.R. La Princesse de Hanovre sur une musique d’Alexandre Scriabine représente un moment particulier pour Jean-Christophe Maillot : ce passage de la vie au trépas d’un proche et dont le Gala pour les 50 ans de l’Académie Princesse Grace avait aussi présenté un extrait. Juliette Klein, Jaeyong An et Alessio Scognamiglio y déploient toute une harmonie gestuelle empreinte de circularité et qui semble rendre un culte respectueux à l’unique satellite naturel de la Terre.
Roméo et Juliette, créé en décembre 1996 et que nous avions vu en avril 2015 sur le Rocher, est « mon premier ballet narratif, un ballet signature », explique ensuite Jean-Christophe Maillot, qui a scellé ce faisant une solide équipe avec Jérôme Kaplan pour les costumes et Dominique Drillot pour les lumières. Une équipe « gagnante » puisque « cette œuvre a été représentée plus de 400 fois dans le monde » précise encore le directeur des Ballets de Monte-Carlo. Des hésitations à la passion exaltée, Katrin Schrader et Francesco Resch mettent en exergue cette expressivité démonstrative d’une suavité incandescente qui charme l’audience.
Créé pour les deux danseurs favoris de Maurice Béjart à l’occasion de son 70e anniversaire, Opus 100 — Für Maurice est chorégraphié par John Neumeier, directeur du Ballet de Hambourg de 1973 à 2024 et dont l’étude, un pas de deux masculin évoquant leur « complicité amoureuse », n’est pas sans rappeler Les indomptés de Claude Brumachon, créés pour le Gala de l’Académie Princesse Grace en 2017 et repris en 2025 pour son cinquantième anniversaire. Elle se rapproche aussi de la chorégraphie aux mêmes accents géométriques de See You signée Paul Lightfoot en octobre 2025 et interprétée par Kozam Radouant et Lukas Simonetto.
SAR La Princesse de Hanovre et Jean-Christophe Maillot. Photographie © Alice Blangero.
Plus intimiste, accompagné de chants corses, Mud of sorrow du chorégraphe britannique Akram khan propose une étude qui interroge l’espace physique de la rencontre et de l’union dans le couple. Tentative d’une accroche corporelle stricto sensu en recherche néanmoins permanente d’une accointance encore plus étoffée avec l’autre et au travers duquel « I am » devient à la fin « I am …us » : la trace vivante laissée par cet autre, même après son éloignement. Somptueux duo dansé par Sooyeon Yi et Simone Tribuna.
Le Casse-noisette compagnie que nous avions eu la chance de voir à sa création en décembre 2013 fait incontestablement partie des œuvres emblématiques de Jean-Christophe Maillot qui mêlent magie créative et récit poétique. Artistes invités, Nicoletta Manni et Timofej Andrijashenko, tous deux des ballets de la Scala de Milan, ont magistralement interprété le pas de deux.
Et comme une chorégraphie se doit de terminer par un « Grand Final », c’est celui de Core Meu de Jean-Christophe Maillot que ce dernier a choisi pour clore cette soirée tout en invitant les anciens danseurs de la compagnie, présents en grand nombre, à se joindre à cette tarentelle endiablée qui signait, lors de sa création en 2017, cette « chorégraphie exclusivement collective ».
La « compagnie » était ainsi réunie au grand complet et par-delà les générations, dans une atmosphère enfiévrée mais dont les aspects festifs n’obéraient pas la puissante dimension filiale et fraternelle : « la famille chorégraphique » dixit Jean-Christophe Maillot, gage de succès et de pérennité pour l’une des pépites les plus magnétiques de la Principauté.
Jean-Luc Vannier
Monaco, le 5 juillet 2026.


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Mercredi 8 Juillet, 2026 1:17