musicologie

Monaco, le 28 avril 2019 —— Jean-Luc Vannier

Corps unifiés et fièvre tarentelle aux Ballets de Monte-Carlo

AltmanAtman, Ballets de Monte-Carlo. Photographie © Alice Blangero.

Regroupés, réunis, fusionnés, les corps humains peuvent-ils néanmoins faire abstraction de leur individualité respective ? C’était sans doute la question posée, samedi 27 avril au Grimaldi Forum, par « Corpus », deux créations chorégraphiques exécutées par la quasi-totalité des cinquante danseurs des Ballets de Monte-Carlo. Ces deux propositions interrogent cette part de nous-mêmes qui, tout en souhaitant conserver son autonomie, s’unit inconsciemment au groupe « pour être sécurisé par un individu dont il dépend » (W.R. Bion, « Recherches sur les petits groupes », PUF, 1987, p. 42).

AtmanAtman, Ballets de Monte-Carlo. Photographie ©Alice Blangero.

En première partie donc, Atman de Goyo Montero, mot sanskrit qui signifie « moi » ou « âme » et que l’auteur développe dans un concept du « moi unifié au tout ». Notion sans doute inspirée du « souffle » nécessaire à la vie et qui a notamment donné en Allemand le verbe « atmen » (respirer). La respiration vitale collective — avec tout ce qu’elle charrie d’influences positives mais aussi de contraintes — semble s’opposer dans cette étude du chorégraphe madrilène au parcours individuel, à une revendication d’une identité propre. Malgré le fluide suggéré par les passages croisés dans les évolutions, nonobstant les tentatives réitérées d’un regroupement progressif visant à intégrer, à récupérer les échappées solitaires, la connexion de l’un avec le tout avorte dans la scène finale. Le Moi psychique n’est pas le Moi corporel. Dans un entretien accordé à « D’art & de culture » (Printemps 2019, n°45, pp. 20 et 21) le chorégraphe utilise par deux fois l’expression « lâcher prise » pour signifier sa volonté « dans ce ballet de groupe » de se « laisser inspirer par leurs [les danseurs] différentes façons de bouger et de s’approprier mes pas à travers le prisme de leurs personnalités ». Sur une musique mécaniste par ses rythmes et sourde par ses tonalités signée Owen Belton — sensation de se trouver dans une fonderie —, par un jeu de lumière tamisée (Samuel Thery), les costumes d’une couleur ocre-rouge (Jean-Michel Lainé) donnent à voir des mouvements où l’horizontal le dispute au vertical. Relevons l’impressionnant effet d’optique de l’ensemble des corps allongés, se mouvant par ondulations dans une parfaite synchronie.

Core MeuCore Meu, Ballets de Monte-Carlo. Photographie © Alice Blangero.

En deuxième partie, Jean Christophe Maillot, nous surprend par un inattendu Core Meu, « chorégraphie exclusivement collective », « accumulation d’énergie née de l’addition de toutes les personnes qui composent la compagnie ».  Au départ sur scène, les mélodies étonnamment teintées d’orientalisme — notre voisine sicilienne nous confirme cette prégnance dans la musique traditionnelle des Pouilles — de l’orchestre Taranta Sounds autour d’Antonio Castrignano (Rocco Nigro, Gianluca Longo, Luigi Marra, Radi Hasa, Maurizio Pelizzari, Giuseppe Spedicato, Giovanni Emanuel Gelao, Davide Chiarelli et Guglielmo Dimidri) invitent aux premiers déhanchements au point de nous faire hésiter : show d’un cabaret libanais (robes en tulle bleuté des danseuses) ? Improvisation dans un bouzouki grec (costumes typiques des danseurs) ? « Le groupe est un rêve » (D. Anzieu, « Le Groupe et l’Inconscient, L’imaginaire groupal », Dunod, 1991, p. 53).

Core MeuCore Meu, Ballets de Monte-Carlo. Photographie © Alice Blangero.

L’énigme s’éclaircit peu à peu : il s’agit d’une fête villageoise sur fond de tarentelle, rituel dionysiaque et jubilatoire. Le narratif — la scène de séduction amoureuse entre une fille et un groupe de garçons consacre là encore l’exigence irréductible d’une individualité liée au désir sexuel dans le groupe — n’est pas, quoi qu’en dise l’auteur, complètement absent de son travail : corps exaltés, visages illuminés, regards désirants, Jean-Christophe Maillot insuffle aux danseurs une superbe dynamique pulsionnelle qui vire, avec le chant Tremula Terra, à la frénésie dans une ultime sarabande endiablée. Fièvre épidémique qui contamine sans coup férir un public debout pour ovationner son immense talent et celui des artistes des Ballets de Monte-Carlo !

 

Monaco, le 28 avril 2019
Jean-Luc Vannier

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