musicologie

Monaco, 1er mai 2022 —— Jean-Luc Vannier.

Œil pour Œil de Jean-Christophe Maillot : le crime chorégraphié paie

Lydia Wellington (La Pieuvre) et Matèj Urban (Loup). Photographie © Alice Blangero.

« Au commencement était l’acte ». Le crime donc. C’est peut-être inspiré par le fait que la haine vient avant l’amour — pour plagier Freud — que Jean-Christophe Maillot présentait vendredi 29 avril au Grimaldi Forum les Ballets de Monte-Carlo dans une reprise de sa chorégraphie créée en 2001 Œil pour Œil : un possible retour du refoulé pour un chorégraphe naturellement plus enclin à ravir le public par son fascinant traitement des contes de fées, voire des grandes œuvres du répertoire et ce, même si les tragédies ne sont jamais absentes de ses études.

De cette nouvelle policière signée Jean-Marie Laclavetine, Jean-Christophe Maillot tire le meilleur de la noirceur abyssale du drame en confiant aux fidèles Jérôme Kaplan et Dominique Drillot, respectivement l’ambiance enténébrée des décors — caves lugubres et dédale de ruelles obscures — et les costumes savamment stylisés des danseurs. S’y ajoute l’excitation simultanée de notre pulsion scoptophilique par la mise en place, de part et d’autre de la scène, d’immenses écrans vidéo sur lesquels les caméras ambulantes de Gaëtan Morlotti et de Justine Cornillie projettent en temps réel les perspectives décalées du plateau. L’effet en noir et blanc est des plus saisissants.

Matèj Urban (Loup) et Alessandra Tognoloni (Iris). Photographie © Alice Blangero.

Sur fond de Digital (1986) du compositeur américain Elliot Sharp (1951-), le vol par Matèj Urban (Loup) d’une mallette à la blancheur fluorescente dans quelques bas-fonds tenus par de cruels gangs à la tête desquels trône une blonde aussi phallique qu’aguicheuse Lydia Wellington (La Pieuvre et un androïde dans Coppél-i.A) fournit la trame principale de ce polar : qui pourrait résister à l’attrait exercé par cet objet irradiant de toute-puissance ? En une dizaine de tableaux, Jean-Christophe Maillot montre l’étendue de sa patte chorégraphique en déployant son génie de la gestuelle — jusqu’à faire plonger les danseurs dans la fosse d’orchestre — et son obsession de l’acuité expressive du regard : en témoigne, selon nous, la scène 4 « La chambre » où, autour d’une modeste chemise blanche froissée appartenant à l’amant (Jérôme Tisserand), se noue un pas de deux d’une exceptionnelle densité créative entre Alessandra Tognoloni (Iris) et Alessio Scognamiglio (Poisson-Chat). Y sont astucieusement exploités chaque millimètre de l’espace d’interaction — jusqu’à intégrer un mouvement lié à l’odeur même du vêtement — ainsi que chaque seconde du temps mêlant séduction et angoisse entre les protagonistes. Nous sommes littéralement submergé par de successives et puissantes sensations émanant de cet échange chorégraphique nourri et musicalement soutenu par l’incisif Concerto pour piano et orchestre (1979) d’Alfred Schnittke (1934-1998). Nous ne pouvons qu’en être admiratif.

Jérôme Tisserand (Adam). Photographie © Alice Blangero.

L’intrigue, non dénuée de violences sexuelles polyformes, nous mène aussi dans un bouge sur fond d’Invocations (1981) de Keith Jarrett (1945 -) et au milieu de territoires disputés entre d’improbables tribus: « Les Chiens » (Michael Grünecker, Daniele Delvecchio, Lennart Radtke, Christian Tworzyanski, Koen Havenith et Cristian Oliveri) et « Les Chimères » (Portia Adams, Candela Ebbesen, Chelsea Adomaitis, Anissa Bruley, Kaori Tajima, Kathryn McDonald, Juliette Klein, Ksenia Abbazova, Cristian Assis, Jaat Benoot, Luca Bergamaschi, Artjom Maksakov, Zino Merckx et Adam Reist). Les interventions collectives sont parfaitement synchronisées.

Œeil pour Œil. Ballets de Monte-Carlo. Photographie© Alice Blangero.

Serait-ce l’influence de l’actualité internationale ? Toujours est-il que l’optimisme n’est pas de mise et Jean-Christophe Maillot clôt sa chorégraphie sur un épilogue qui oscille entre allégorie platonicienne et ambassade sophocléenne : trop de lumière vive aveugle et parfois il vaut mieux ne plus voir. Nous restons quant à nous ébloui par Œil pour Œil.

Œil pour Œil. Ballets de Monte-Carlo. Photographie © Alice Blangero.

Monaco, le 1er mai 2022
Jean-Luc Vannier


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Mardi 3 Mai, 2022 2:14