bandeau texte

S'abonner au bulletin

 

Les pianos Pleyel chez Chopin pendant sa relation avec George Sand

Alain Kohler

 

 

III. 6. La recherche des pianos par période : Hiver 1844-1845 à Paris

 

Résumé : Il est clairement attesté que deux pianos de Pleyel se trouvent au no 9 du square d'Orléans dans l'appartement de Chopin pendant son séjour à Paris du 29 novembre 1844 au 12 juin 1845.

Il n'y a pas de doute sur leur identité :

C'est le piano à queue PP no 11265, en acajou chenillé, terminé au 7 décembre 1844, au magasin le même mois pour 1 800 fr.. Il est vendu au même prix à M. Bouvier à Paris en septembre 1845.

Et le  pianino no 11380, en palissandre uni, terminé au 7 décembre, au magasin le même mois  pour 1 000 fr.. Il est mis en location en juin 1845 toujours pour 1 000 fr..

Le contexte

Chopin revient du Berry à Paris le 29 novembre 1844 alors que sa compagne le rejoindra le 13 décembre. Ils y resteront jusqu'au 12 juin 1845.

Chopin avaient deux pianos pendant l'hiver 1843-44 : le piano à queue no 10039 et le piano droit à cordes obliques

no 10113. Ces pianos l'ont accompagné à Nohant. Au retour, le piano à queue est mis à disposition d'Auguste Léo, banquier et ami de Chopin, alors que le piano droit est mis en location. Comme Pleyel ne louait pas ses pianos à Chopin, on conclut que le pianiste bénéficiera de nouveaux pianos à son arrivée à Paris en novembre 1844.

Indication dans le RV 44-45 des destinations des pianos no 10039 et no 10113

Chopin a disposé au square d'Orléans d'un piano carré puis du piano oblique sus-mentionné comme deuxième piano. Il ne dérogera plus à cette règle : son élève Mikuli disait qu'il avait un pianino Pleyel où il interrompait et corrigeait l'élève…39

Chopin écrit à Sand en date du 5 décembre 1844 :

Mes leçons ne sont pas encore en train. Primo, je viens de recevoir seulement un piano. Secondo, on ne sait pas encore trop que je suis arrivé40

Ce texte confirme que le musicien reçoit un nouveau piano. Son arrivée est très récente, le jour même ou la veille. Le mot « seulement » peut prêter à ambiguïté. Soit qu'il signifie « seulement maintenant », soit qu'il indique « seulement un ». On serait plus tenté par la deuxième solution car Chopin aurait dû dire alors « je viens de recevoir seulement le piano ». Quoiqu'il en soit, Chopin est un homme d'habitude et il n'y a pas à douter qu'il aura cet hiver deux pianos dans son appartement.

À la recherche du second piano

Nous cherchons donc dans le RV 44-45 tous les pianos dont la fabrication s'est terminée avant la mi-décembre 1844 et dont la vente ou la mise en location s'est faite en juin 1845 ou après.

On relève 6 candidats répondant au critère de ces dates. Mais nous pouvons déjà objectivement en enlever trois : il s'agit des pianos carrés no 11417 (il n'y a pas de date de mise en magasin mais le RF indique que le piano est terminé le 31 mai 1845), no 11509 (au magasin en décembre mais selon le RF le piano est terminé le 21 décembre) et le no 11579 (il est indiqué au magasin en novembre 1844 mais c'est une erreur, le RF indique le 8 novembre 1845 et on le retrouve bien au magasin en novembre 1845 dans le RV 45-46). Il reste donc trois candidats :

Le piano vertical no 10223, au magasin en octobre 1843, est bien trop vieux.

Le piano carré no 11035, au magasin en décembre n'est loué qu'un an plus tard mais surtout les témoignages dès 1844 vont dans le sens d'un piano droit.

Le pianino no 11380, en palissandre, verni au 30 novembre 1844 et terminé au 7 décembre, au magasin en décembre pour 1 000 fr., est mis en location en juin 1845 pour 1 000 fr.. Il a les dates idéales : il est terminé au plus tard au 7 décembre et Chopin, dans sa lettre du 5 décembre ne l'a pas encore reçu. La mise en location en juin correspond exactement au mois de départ au Berry du couple Sand-Chopin.

Pour couronner le tout, il y a sous le texte « Mis en location », écrit faiblement un mot au crayon de papier qui n'est rien d'autre que « Mr Chopin » !

On notera par ailleurs une marque pour le moins rarissime à gauche du no de série.

Le pianino no 11380, en palissandre, est ainsi à coup sûr le piano qu'a utilisé Chopin pour accompagner ses élèves au square d'Orléans du début décembre 1844 au 12 juin 1845.

A la recherche du piano à queue

La lecture du RV 44-45 nous donne six candidats dont les quatre premiers sont à rejeter :

Le GPB no 10038, contemporain du no 10039 utilisé par Chopin, est trop vieux. Le GPA no 10816 est un piano spécial unique dit à double percussion. Le GPA no 11011 est un piano de concert. Le PP no 11235 a, sous l'indication “A la fabrique à l'inventaire”, un mot au crayon qui ne correspond pas à « Chopin ».

Le PP no 11243 est au magasin en septembre 1844. Sous le texte « A la succursale à l'inventaire » il y a un début de mot dont la première lettre pourrait être un C majuscule, mais pas de trace de p et vers la fin une sorte de rond vers le haut. Peu probable qu'il s'agisse du mot « Chopin ».

Le PP no 11265, en acajou chenillé, est verni au 30 novembre et terminé  au 7 décembre. Au magasin en décembre 1844 pour 1 800 fr., noté « A la fabrique à l'inventaire » avec dessous un texte assez net « Mr Chopin », il est vendu pour le même prix à M. Bouvier à Paris en septembre 1845.

Le fait que « Mr Chopin » soit couvert ne signifie en aucun cas, on le rappelle, qu'il est biffé mais que ce piano lui a été mis à disposition et, comme il a été restitué avant la fin juin, Pleyel met par-dessus que ce piano est à l'inventaire.

On peut encore se poser la question si le texte écrit sous « A la fabrique » est bien « Mr Chopin » car la dernière lettre est descendante. En fait, il arrivait assez fréquemment à Pleyel de finir le mot par une sorte de lettre additionnelle en forme de boucle comme le met en évidence ici la fin de « Lille ».

Reste le problème des dates. D'abord il n'est vendu que trois mois après sa restitution ce qui est inhabituel. En fait Pleyel en été-automne 1845 lance une première série de PP à 6 octaves ¾, les no 12128 à 12137, les claviers étant terminés au 20 septembre. Donc il est fort probable que le PP no 11265 à 6 octaves 2/3, rendu par Chopin en juin, s'est fait modernisé par rajout de deux notes avant d'être vendu en septembre à M. Bouvier. Ce qui explique le retard41 !

Ensuite il est « terminé » le samedi 7 décembre alors que Chopin le reçoit le 4 ou 5 décembre.

Rappelons que Pleyel relevait uniquement les samedis l'état de ses pianos. La dernière opération était l'harmonisation (indiqué par « Egalisseurs » dans le RF) et a eu lieu entre le 2 et le 7 décembre. Elle correspond d'autant mieux aux propos de Chopin qui affirme qu'il vient de recevoir seulement un piano, c'est-à-dire qu'un piano n'avait pas déjà été installé dans son salon un peu avant sa venue à Paris.

Les dates dans le RF des dernières opérations, 9, 16, 30 novembre et 7 décembre 1844, sont des samedis. Le premier piano indiqué est le piano à queue no 11265, le deuxième est le pianino no 11380.

Il n'est maintenant pas difficile de reconstituer la trame : Chopin n'a pas averti Pleyel de son arrivée à Paris. Il y est le vendredi 29 novembre. Il neige. Il ne va voir Pleyel que le lundi 2 décembre :

Je n'ai vu ni Grzymala, ni Pleyel, c'était dimanche. Je compte aller aujourd'hui (lundi) les voir si la neige cesse un peu42

Il se rend au magasin et choisit deux pianos qui ont été vernis quelques jours auparavant, ce sont les no 11265 et 11380. Une fois harmonisé le piano à queue est livré en premier car c'est le plus urgent. Vient peu après le pianino.

L'élimination logique de quelques candidats et la concordance de dates et des textes au crayon « Mr Chopin » entre le piano droit no 11380 et le piano à queue no 11265 ne laissent planer aucun doute :

Le piano à queue petit patron no 11265, en acajou chenillé, et le pianino no 11380, en palissandre, sont dans l'appartement de Chopin entre le début décembre 1844 et le 12 juin 1845. 

Notes

39. Propos relevés par Eigeldinger, p. 173, où il indique que Mikuli était l'élève de Chopin depuis 1844 justement jusqu'au départ de Chopin à Londres au printemps 1848.

40. CFC, t. III, p. 183.

41. Plusieurs pianos existants aujourd'hui, ayant été fabriqués un peu avant cette série, donc les derniers à 6 octaves 2/3, se sont retrouvés avec deux notes de plus, par exemple les no 10756, 11316, 11926, 12000 et 12099.

42. CFC, t. III, p. 181, lettre de Chopin à Sand du lundi 2 décembre 1844.

À propos
Contact

Recherche dans le site
S'abonner au bulletin
Liste musicologie.org
Collaborations éditoriales

rss Flux rss

Biographies
Encyclopédie musicale
Articles et études
La bibliothèque

Analyses musicales
Colloques & conférences
Universités françaises

Soutenir musicologie.org

Actualités musicales
Nouveaux livres
Nouveaux cédés
Agenda

Petites annonces
Téléchargements
Presse internationale

musicologie
ISSN 2269-9910

Références / musicologie.org 2013

musicologie

Jeudi 5 Mars, 2015 14:36

bandeau

musicologie

Soutenir musicologie.org

recherche

 

rectangle_actu

rectangle

rectangle