L’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo et le Chœur de Radio France font triompher Roma de J. Massenet en Principauté
Diego Ceretta (Directeur). Photographie © Alice Blangero.
Sur sa tombe, Jules Massenet aurait souhaité faire graver l’inscription suivante : « Dans cette solitude, je me repose du théâtre ». Ultime œuvre exécutée de son vivant, Roma, opéra-tragique en 5 actes créé à l’opéra de Monte-Carlo le 17 février 1912, appartient à cette période du compositeur atteint par la maladie — il décèdera six mois plus tard en Principauté — où il a déjà démissionné de son poste de professeur de composition du Conservatoire et refusé de prendre la direction de celui-ci après la mort en 1896 d’Ambroise Thomas, l’auteur d’Hamlet.
Période de doute ou, peut-être comme il advient souvent au grand soir de la vie, moment d’une recherche : celle d’une autre voie musicale où subsisterait, sous une forme délestée de son opulence voluptueuse comme dans Manon, cette peinture de l’éternel féminin — quatorze de ses opéras portent des noms de femme — mais qui laisserait désormais émerger une aspiration mélodique plus épurée, une structure orchestrale à la fois plus sobre, rendue souvent austère par l’absence de couverture orchestrale des voix — Pelleas et Melisande est passé par là — mais non dénuée d’une ardente ferveur patriotique — Triple-Entente contre Triplice — matérialisée par l’imposante intervention des chœurs : « Vesta, c’est la Patrie ». Le tout signant à la manière de François-René de Chateaubriand « l’âge des regrets » : « On ne vit qu’une fois et la vie est perdue sans la caresse de l’amour » énonce Junia au second acte.
Jean-François Borras (Lentulus). Photographie © Alice Blangero.
C’est l’impression qui domine après avoir entendu samedi 26 septembre à l’auditorium Rainier III de Monaco, cette œuvre en superbe version de concert donnée par l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo et le Chœur de Radio France (Chef de chœur Lionel Sow) placés sous la direction de Diego Ceretta. Dès l’ouverture, difficile en effet de ne pas relever la répartition, presque rudimentaire, des rôles entre les différents pupitres : aux cuivres garants de la virile martialité des accords succèdent les chromatismes modulés des cordes qui annoncent la tragédie. Avec, en point d’orgue, des mesures finales marquées par de savantes arythmies qui accentuent le chaos et prophétisent la funeste conclusion du drame à venir. Comment pourrait-il en être autrement dans cette histoire, située au IIIe siècle avant notre ère, de conflit armé entre Rome et Carthage lorsque l’héroïne Fausta, condamnée à être emmurée vivante pour avoir trahi son serment de vestale du temple sacré et jugée responsable de la défaite de la Ville éternelle, sera in extremis « sauvée » de cette atroce agonie par un coup de poignard de sa grand-mère aveugle ?
Les indications du maestro aux instrumentistes sont précises, les attaques ciselées et nous observerons tout au long de l’exécution de Roma le fait que ce jeune Chef principal de l’Orchestra della Toscana depuis 2023 et qui fera prochainement ses débuts au Concertgebouw d’Amsterdam, ne lésine pas sur son énergie pour destiner, de manière simultanée, les consignes les plus attentives — ses lèvres semblent parfois susurrer l’œuvre — à une philharmonie monégasque en très grande forme, au chœur et aux chanteurs. En témoigne, entre autres, le prélude arachnéen du IIIe acte, un trio qui mêle en une subtile délicatesse harmonique, deux harpes, la flûte traversière et le 1er violon et qui fait souvenance, certes dans une déclinaison filtrée dont nous évoquions à l’instant la nature, de la célébrissime « méditation » dans Thaïs.
Julie Robard-Gendre (Posthumia). © Photographie Alice Blangero.
Nous ne tarirons pas d’éloges sur la distribution : chaque interprète, dont il convient en outre de saluer l’irréprochable diction, trouve sa juste place et, comme nous le remarquons souvent dans nos recensions, peut d’autant mieux puiser dans ses ressources vocales pour en investir en profondeur et en authenticité son personnage que la version de concert le libère de toutes sortes de contraintes scéniques. L’introduction de l’acte I par la remarquable densité dramaturgique de « Ô tristes jours » du Chœur de Radio France place — ab initio — très haut la barre vocale de cette production.
Dans le rôle principal de Fausta, Rachel Willis-Sørensen exploite à bon escient les atouts d’une ligne de chant sculpturale : puissance de la projection, aigus étonnamment amples et brillants qu’elle multiplie avec aisance. La soprano américaine fera prochainement ses débuts dans le rôle de Tosca à l’Opéra de San Francisco. Dans le personnage de Lentulus, nous avons retrouvé le ténor Jean-François Borras en excellente forme et qui tient haut et fort son air « Vingt blessures » et plus encore, nous ravit dans celui du troisième acte « Je te salue soir admirable » qu’il enrichit de mille nuances à même d’en intensifier la sensualité. Julie Robard-Gendre domine le dernier acte dont le rôle de la grand-mère Posthumia en fait la principale — et très convaincante — protagoniste : de sa poignante douleur, la mezzo-soprano française sait plonger dans le registre vocal le plus térébrant pour en extraire in fine la violence la plus noire, la plus sordide : la déchirante décision de poignarder Fausta pour lui épargner une lente agonie.
Roma. OPMC. Photographie © Alice Blangero.
Le baryton Tassis Christoyannis incarne le personnage de Fabius avec cette alternance, qu’il sait rendre audible vocalement, de détermination sans faille et de fragilité paternelle. La basse Patrick Bolleire campe avec toute la rigueur morale et l’intransigeance ecclésiastique le Souverain Pontife. Sans doute encore « possédé » par son succès dans l’interprétation qu’on devine truculente, de Méphistophélès, le baryton Jérôme Boutillier multiplie, avec un indéniable succès, les récurrences malignes du personnage de Vestapor tout en exultant avec d’éclatants forte sur sa potentielle victoire contre les troupes romaines « Oh mes fils ! quel espoir ! ». Très attendue dans cet air de rêverie amoureuse « Le soleil se couchait » à l’acte II, la soprano Hélène Carpentier fait partager au public l’émotion de cette vision hallucinée. La mezzo-soprano Aliénor Feix en Grande Vestale et la soprano Clémence Tilquin en Galla contribuent à l’incontestable réussite de cette performance.
Effets inconscients — ou non — de la captation de cette production monégasque coproduite avec le Palazzetto Bru Zane pour la collection « Opéra français » du Label Bru Zane et qui auraient ainsi porté les chanteurs jusqu’au sommet de leur art, toujours est-il qu’une longue ovation enthousiaste a salué cette version de concert à l’issue de la représentation : elle était amplement méritée. C’était en outre la moindre des choses pour excuser l’inexcusable d’une salle d’auditorium loin — une litote — d’être remplie.
Jean-Luc Vannier
Monaco, le 27 septembre 2026


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Dimanche 27 Septembre, 2026 22:30