musicologie

Nice, 24 février 2021 —— Jean-Luc Vannier.

La beauté sombre de Thaïs à l’opéra de Monte-Carlo

Marina Rebeka (Thaïs) et Ludovic Tézier (Athanaël) . Photographie © Alain Hanel.

Pourquoi faire simple lorsque l’on peut faire compliqué ? Contrairement à l’opéra de Paris qui a récemment programmé Aïda sur Arte0 ou l’opéra de Marseille mettant en ligne La Bohème sur son propre site, l’opéra de Monte-Carlo a choisi France-TV — pour ceux que la TNT n’intéresse pas — afin de diffuser la captation de Thaïs, comédie lyrique de Jules Massenet créée à l’opéra de Paris le 16 mars 1894, et ce, dans une nouvelle production réalisée en coproduction avec l’opéra de Hong Kong. Une course d’obstacles : nonobstant des identifiants, des mots de passe, une connexion aléatoire d’un site trop fréquenté et une heure tardive, nous avons donc pu, tant bien que mal, découvrir cette Thaïs monégasque dont le livret signé Louis Gallet d’après une œuvre d’Anatole France marque un tournant dans la difficile collaboration entre librettistes et musiciens. Jules Massenet avait demandé un livret en prose, refusé par Gallet qui lui préfère des « vers libres méliques, inspirés de l’antique comme l’est le sujet emprunté à Anatole France ». Le librettiste s’en explique d’ailleurs dans une réflexion publiée dans Le Ménestrel du 11 mars 1894 « À propos de Thaïs, poésie mélique ».

Thaïs. Opéra de Monte-Carlo. Photographie © Alain Hanel.

Si la mise en scène de Jean-Louis Grinda se révèle plutôt classique dans les mouvements généraux du plateau, les décors et les lumières de Laurent Castaingt suscitent nombre d’interrogations : parois rocheuses noires argentées comme à l’intérieur d’une mine de charbon — souvenir personnel de la visite d’une carrière souterraine aux environs de Kedange-sur-Canner en Lorraine —, miroir gigantesque qui renvoie d’inquiétantes silhouettes spectrales, le tout lesté d’encombrantes vidéos en noir et blanc qui n’apportent pas grand-chose à l’essence du drame. Étrange atmosphère favorisant plutôt la détumescence que l’excitation. Et ce, malgré une étonnante inversion de valeur à la fin du second tableau de l’acte II pour la célèbre « méditation » bouleversée de Thaïs qui, de religieuse et censée amorcer la conversion de l’héroïne, se présente sous la forme d’une rêverie homosexuelle avec Vénus. Ou peut-être avec son double ? Après tout, devenu le très chaste Évêque d’Hippone, saint Augustin ne raconte-t-il pas que « les images du passé restent vivantes… et vont durant le sommeil jusqu’à susciter la délectation » (saint Augustin, Confessions, Livre X, Le club français du livre, Coll. « Les portiques », 1950, p. 266).

Ludovic Tézier (Athanaël) et Marina Rebeka (Thaïs). Photographie © Alain Hanel.

La direction musicale de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo et des chœurs de l’opéra par Jean-Yves Ossonce nous paraît manquer un peu d’énergie. La partition « une des plus originales de Massenet par son écriture vocale, à la fois lyrique et déclamée » joue pourtant un rôle important dans la suggestion imaginaire des environnements exotiques : en témoigne la scène de l’oasis dans le désert au premier tableau de l’acte III où l’on croit entendre les remous de l’eau ou celle des « sonorités égyptiennes que les Parisiens ont pu écouter dans la rue du Caire à l’exposition universelle de 1889 » (A. Fauser, Musical Encounters at the 1889 Paris World’s Fair, Rochester : URP, 2005, p. 216–241, in Histoire de l’Opéra français, du Consulat aux débuts de la IIIe République, Fayard, 2020, p. 1016). L’orchestration soutient aussi les réminiscences psychiques des personnages qu’illustrent les rappels modulés du thème de la « méditation » à la fin de l’œuvre. Le premier violon Liza Kerob interprète finement cette célébrissime mélodie qui est devenue, au fil du temps, la marque indélébile de Thaïs.

Entendue en mars 2018 dans un Faust sur le Rocher, Marina Rebeka a très nettement amélioré sa diction et enchaîne d’impressionnants suraigus, notamment dans le très difficile « Dis-moi que je suis belle » au premier tableau de l’acte II. Et dont l’écriture s’inspire sans aucun doute de l’air du Cours-la-Reine « Je marche sur tous les chemins » dans la Manon du même compositeur créée dix ans auparavant. Dans une interview du dossier de presse, la soprano d’origine lettonne reconnaît « adorer chanter le répertoire français… où l’implication des personnages du début à la fin est énorme, et pas seulement comme personnalité mais comme voix ! ». Au troisième acte, celle qui avait déjà interprété ce rôle au Festival de Salzbourg en 2016 peut donc aussi incarner vocalement un personnage plus fragile qui rend grâce à son protecteur « Ô messager de Dieu… baigne d’eau mes mains » avant d’expirer au tableau suivant.

Thaïs. Opéra de Monte-Carlo. Photographie © Alain Hanel.

Ludovic Tézier est un immense chanteur, un des meilleurs barytons verdiens français. Et pourtant son interprétation d’Athanaël nous laisse sur notre faim : jusqu’au troisième acte où il parvient à mieux nuancer sa ligne de chant — magnifique duo sur le chemin du couvent —, il ne quitte jamais le registre vocal du prêcheur intransigeant — puissance dans l’émission, irréprochable diction, coloration quasi mystique du timbre incantatoire dans son « anges du ciel » à l’acte I — au point de ne pas parvenir, sauf par les seuls jeux scéniques et du regard, à nous suggérer sa profonde blessure et son irrémissible tourment : celui « d’avoir connu » Thaïs – « reconnu » son désir sexuel pour elle – et qui va consister à la punir et à la faire expier en lieu et place de ses propres désirs pour la courtisane. «Il n’est pas rare que la punition donne à ceux qui l’exécutent l’occasion de commettre également de leur côté le même acte sacrilège, en se justifiant au nom de l’expiation » (Sigmund Freud, « Totem et tabou », Œuvres complètes, XI, 1911-1913, PUF, 2009, p. 279).

La basse Jean-François Borras nous a gratifié d’un jour faste — ce qui n’est pas toujours le cas — son Faust à Marseille était moins bon que son « excellent » Macduff dans un Macbeth au TCE – pour camper avec toute la justesse de ton requise le personnage de Nicias. La basse Philippe Kahn (Palémon), la soprano Cassandre Berthon (Crobyle), la mezzo-soprano Valentine Lemercier (Myrtale et Alisa dans une Lucia di Lammermoor monégasque), la mezzo-soprano Marie Gautrot (Albine) et la soprano Jennifer Courcier (La charmeuse et Yniold dans Pelléas et Mélisande) complètent avec brio la distribution.

Nice, le 24 février 2021
Jean-Luc Vannier.


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bouquetin

Vendredi 26 Février, 2021 4:42