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Marseille, 14 février 2019 —— Jean-Luc Vannier  

Jouir de Faust en fermant les yeux à l’opéra de Marseille

Nicolas Courjal (Méphistophélès). Photographie © Christian Dresse.

Il fallait, mercredi 13 février,  fermer les yeux pour savourer l’excellence musicale et vocale du Faust de Charles Gounod à l’opéra de Marseille. Dans cette multiple coproduction (Opéra Grand Avignon, Opéra de Massy, Opéra Théâtre Metz Métropole, Opéra de Nice, Opéra de Reims), seules la brillante distribution où le juste équilibre des voix le dispute à leur indéniable qualité ainsi que la direction magistrale des chœurs et de l’orchestre de l’opéra de Marseille par Lawrence Foster méritent d’amples éloges.

La mise en scène — si tant est qu’il s’en trouve une digne de ce nom — de Nadine Duffaut piétine allègrement l’esprit et la lettre de cette œuvre créée le 19 mars 1859 au Théâtre Lyrique de Paris à partir du livret de Jules Barbier et de Michel Carré : chez « l’abbé » défroqué, celle-ci mêle en effet dans une rare disparité de styles due aux soubresauts de son processus créatif, sensibilité tragique, hymnes célestes et torrides passions charnelles.

Nicole Car (Marguerite). Photographie © Christian Dresse.

L’idée initiale ne manquait pourtant pas d’intérêt : la présence fantomatique sur scène, pendant les 5 actes, du vieux Faust, témoin impuissant des conséquences de son pacte et spectre d’une conscience universelle faillible. Cette séduisante perspective tourne hélas court et sombre — corps et âme évidemment — dans des agencements scéniques aussi incompréhensibles que saugrenus. Qu’on en juge : la « coupe de poison » devient la seringue d’une overdose, l’apparition de Marguerite en vidéo — affreux gros plan en termes visuels — la fait ressembler à la publicité de la « belle des champs » pour un célèbre fromage, les buveurs de  « bière et de vin » portent des masques de tragédie grecque, les soldats reviennent tout droit de Diên Biên Phu étrangement armés de fusils AK 47 (armement soviétique) et, cerise sur le gâteau, Marguerite accouche ou avorte — on ne sait plus trop — sur scène « vite fait bien fait » au deuxième tableau de l’acte IV suscitant le rire sous cape des spectateurs. Quid en outre de ces costumes misérabilistes (Gérard Audier) ou de ces acrobates (Petteri Savikorpi, Arthur Amouroux Rudeaut et Antoine Deheppe) certes physiquement talentueux mais dont nul ne saisit la signifiance de leurs évolutions ? Quid encore des superbes Santiag d’un rouge écarlate portées par Méphistophélès s’il s’agit de les accompagner d’un jean banal et d’un débardeur dont les larges échancrures visent en général à dévoiler les signes d’intelligence ? Il fallait aller jusqu’au bout de cette logique et lui attribuer tous les vêtements liés à ce style de chaussures.

Nicole Car (Marguerite) et Jean-François Borras (Faust). Photographie © Christian Dresse.

Entre le classicisme absolu tel que nous avons pu le regretter dans un Faust monégasque et une désacralisation sans ligne de force sous-jacente, l’imaginaire pouvait sans doute trouver à s’exprimer. Cette désacralisation provoque par surcroît un affadissement des personnages lorsque, par exemple, Faust déambule les mains dans les poches ou le blouson sur l’épaule pour chanter son émouvante cavatine « Salut, demeure chaste et pure ». Relevons le fait que la « nuit de Walpurgis » à l’acte IV échappe étrangement — pour quelles raisons ? — à ce tohu-bohu scénique en redoublant les clichés : les masseuses chinoises aux gestuelles lascives n’usurpent en rien leur réputation.

Fort heureusement, outre une direction sans faille et incroyablement énergétique de Lawrence Foster (aurait-il subtilisé la seringue ?), le casting vocal nous réconcilie avec ce Faust marseillais. Les chœurs de l’opéra emmenés par Emmanuel Trenque nous enchantent littéralement par leur « Vin ou bière », par leur « Ainsi que la brise légère » à l’acte II et surtout par leur triomphant « Gloire immortelle de nos aïeux » à l’acte IV. Magnifique !

Etienne Dupuis (Valentin). Photographie © Christian Dresse.

Dans le rôle de Marguerite, la soprano Nicole Car nous offre, portée par des médiums amples au point de jongler avec aisance dans le registre de mezzo, un impeccable « Ah ! Je ris de me voir si belle… ». Mais ce sont dans les autres airs qu’elle nous subjugue : son duo avec Faust à la fin de l’acte III oscillant entre son désir brûlant et ses craintes « Laisse-moi », puis, au début de l’acte IV, un bouleversant « Il ne revient pas » avant sa prière « Seigneur, daignez permettre » et, à l’acte V, ses ultimes incantations « Anges purs, anges radieux » aux aigus aussi flamboyants que rédempteurs.

Nicole Car (Marguerite) et Nicolas Courjal (Méphistophélès). Photographie Christian Dresse.

Nonobstant quelques subreptices faiblesses dans certains forte, Jean-François Borras qui avait déclaré forfait dans le rôle-titre au TCE l’année passée, ne nous déçoit pas dès son premier air « À moi les plaisirs » jusqu’à son « Ô torture » lorsqu’il contemple les conséquences de son crime. Adressons aussi de divines louanges au diablement Méphistophélès de la basse Nicolas Courjal décidément de tous les engagements azuréens ces derniers temps. Entendu sur la Canebière dans Lescaut, le baryton québécois Etienne Dupuis dans le rôle de Valentin nous gratifie d’un superbe « Avant de quitter ces lieux » pour nous quitter sur un tout aussi vibrant « Si Dieu te pardonne, sois maudite ici-bas » sur lequel il rend son dernier soupir. Le vieux Faust (Jean-Pierre Furlan) montre sans aucun doute la voie de l’exigence dès l’ouverture par son éclatant « Rien ! » suivi d’un tout aussi sonore « Salut, Ô mon dernier matin ». Jeanne-Marie Lévy (Marthe), Philippe Ermelier (Wagner et Leuthold dans Guillaume Tell) et Kévin Amiel (Siebel et Rodolphe dans une Bohème parisienne) complètent ce plateau d’un haut professionnalisme.

Faust. Opéra de Marseille. Photographie © Christian Dresse.

 

Marseille, le 14 février 2019
Jean-Luc Vannier
  

 

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Jeudi 14 Février, 2019 19:00