musicologie

Monaco, le 21 février 2022 —— Jean-Luc Vannier.

Werther traverse le miroir à l’opéra de Monte-Carlo

Jean-François Borras (Werther), Jennifer Courcier (Sophie) et Jean-François Lapointe (Albert). Photographie © Alain Hanel.


« L’énigme se résout en partie du fait que chacun a en lui quelque chose qui lui est propre et qu’il pense développer en le laissant agir sans cesse. Cet être singulier nous nargue jour par jour ; ainsi on devient vieux sans savoir pourquoi et comment  ». Tel s’exprime Johann Wolfgang von Goethe dans une lettre écrite à son ami Carl Friedrich Zelter le 28 mai 1816 à propos de son Werther (Goethe, Romans, La Pléiade, 1990, Introduction x). De ses vingt-trois opéras et opéras-comiques, Werther occupe sans aucun doute une place à part dans l’œuvre de Jules Massenet. Pourtant initié dès 1885, des conflits lors de la rédaction du livret mais aussi une conception singulière expliquent la genèse longue et difficile de cet ouvrage auquel Massenet tient pourtant comme à la prunelle de ses yeux : « Je le caresse particulièrement parce que j’ai réalisé en lui ce qui a toujours été mon rêve en musique : la vérité » explique-t-il au quotidien Le Voltaire — « Le Figaro des Républicains » — dans son édition du 23 mai 1886.

Étrange destin que ce drame en quatre actes, acclamé par le public lors de sa création au Théâtre impérial de Vienne le 16 février 1892, sans doute en raison de la présence du ténor wagnérien Ernest Van Dyck, mais boudé un an après par celui de l’opéra-comique. Œuvre à part en effet : si des épisodes symphoniques doublés d’exploitation de Leitmotiv laissent éclater, surtout à l’acte III, une orchestration dense et abondamment « cuivrée » proche de celle signée Richard Wagner, Werther reste ancré dans le registre de l’opéra-comique avec cette alternance de scènes dramatiques et comiques. La nouveauté réside probablement dans l’éclosion d’un style qui annonce Pelléas et Mélisande « en raison du caractère intime des situations et de son écriture vocale qui emprunte souvent le ton de la conversation chantée » (Histoire de l’opéra français, du Consulat aux débuts de la IIIe République, sous la direction d’Hervé Lacombe, Fayard, 2020, p. 581). Au point que certains critiques s’interrogèrent : Werther est-il « un drame lyrique français ou germanique ? ».

Stephanie d'Oustrac (Charlotte) et Jean-François Lapointe (Albert). Photographie © Alain Hanel.


Un intimisme que Jean-Louis Grinda, lors de la première dimanche 20 février de cette nouvelle version coproduite avec le Palacio de Las Artes Reina Sofía de Valence, a voulu exacerber : du dépressif mélancolique tel qu’il apparaît dans l’original goethéen, le directeur de l’opéra de Monte-Carlo a fait de Werther un être psychotique qui traverse — en fait un vrai va-et-vient — un immense miroir scénique (Rudy Sabounghi). Telle Violetta montrée agonisante sur son lit de mort dès l’ouverture de La Traviata, Werther apparaît dans une chemise ensanglantée au retentissement des trois premiers accords tragiques. Ce parti pris dramaturgique possède ses qualités et ses défauts : il a le mérite de prétendre démontrer la folie de Werther bien avant sa rencontre avec Charlotte. Mais cette perspective ne fait-elle pas courir le risque d’occulter toute la signifiance du rôle de Charlotte dans son passage à l’acte ? Très inventive aussi : la présence invisible du héros en fond de scène à l’acte III et qui tend ses lettres, immédiatement lues par sa bien-aimée. Plus discutable, en revanche, car elle fusionne le réel et la fiction, l’ultime scène où, agonisant après s’être tiré une balle dans la tête — « il s’était tiré le coup au-dessus de l’œil droit » dit précisément le roman —, Werther se relève pour interpréter gaillardement sa romance amoureuse : est-il mort-vivant ? Délire-t-il dans son agonie ? S’agit-il seulement d’un artifice dramaturgique afin d’intensifier la tragédie ? Peut-être aussi cet arrangement inopiné est-il provoqué par la malencontreuse défaillance technique de la vidéo projetée sur le miroir par le spécialiste Gabriel Grinda. Ce qui nous valut cette réflexion d’un mélomane à l’issue de la représentation : « on n’est jamais trahi que par les siens » !

Jean-François Borras (Werther). Photographie © Alain Hanel.


La direction de l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo par le chef hongrois Henrik Nanasi met, nous semble-t-il, davantage l’accent sur les passages tutti que sur la minutie des mesures portées par les solistes. Au point de dominer les voix des chanteurs sur le plateau, surtout dans le premier acte. Dans le rôle-titre, Jean-François Borras, confirme à la fois son talent mais aussi, hélas, sa difficulté à le tenir en équilibre. Le premier air « je ne sais si je veille ou si je rêve » souffre d’un vibrato prononcé — « almost tremulant » pouvait-on entendre dans les commentaires à l’entracte — et son « un autre est son époux ! » lancé à l’acte II, cri censé marquer l’éclatement de son désespoir, manque singulièrement de tonicité. Étonnamment, ses autres airs, où il puise et voltige avec aisance dans une tessiture des plus étendues, consacrent une exigeante ligne de chant : son « Lorsque l’enfant revient d’un voyage… » vers la fin de l’acte II est sublime tout comme son « prends le deuil, ô nature ». Sans doute nettement mieux incarné que le trop célèbre « Pourquoi me réveiller… » ponctué, faut-il le noter, d’aucun applaudissement. Les premiers d’entre eux seront d’ailleurs réservés à Stéphanie d’Oustrac, qui nous éblouit dans une interprétation des plus convaincantes de Charlotte : l’acte III qui lui est, en grande partie, dévolu lui donne l’opportunité d’alterner, avec toute la maitrise vocale nécessaire, les ravages d’une passion mal contenue « Werther ! Werther !...Qui m’aurait dit… » avec la fragilité lors du duo final « Oui, du jour même où tu parus ». Sans surprise, Jean-François Lapointe, campe magistralement le personnage d’Albert tandis que Jennifer Courcier colore avec justesse le personnage de Sophie des émois de l’adolescente secrètement amoureuse. Marc Barrard (Le Bailli), Reinaldo Macias (Schmidt et Roderigo dans Otello) et Philippe Ermelier (Johann et Wagner dans Faust) complètent cette distribution. Saluons in fine les magnifiques chœurs d’enfants de l’Académie de musique Rainier III (Bruno Habert).

Jean-François Borras (Werther) et Stéphanie d'Oustrac (Charlotte). Photographie © Alain Hanel.


« Quand je vois que nous épuisons toutes nos forces à satisfaire des besoins, et que ces besoins ne tendent qu’à prolonger notre misérable existence… » dit Werther dans le roman de Goethe (op. cit., p. 10) : des réflexions pertinentes que ce Werther monégasque, d’une esthétique ténébreuse comme il se doit, n’aura pas manqué de susciter.

Monaco, le 21 février 2022
Jean-Luc Vannier


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Lundi 21 Février, 2022 21:16