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Jean-Luc Vannier, Monaco, 1er mars 2026.

Jean-Louis Grinda signe un éblouissant Pelléas et Mélisande à Monte-Carlo

Huw Montague Rendall (Pelléas) et Lea Desandre (Mélisande). Photographie © OMC-Marco Borrelli.Huw Montague Rendall (Pelléas) et Lea Desandre (Mélisande). Photographie © OMC-Marco Borrelli.

« Mon ambition première, en musique, est d’amener celle-ci à représenter d’aussi près que possible la vie même » écrivait Claude Debussy. Du moins la vie telle que le compositeur, dissimulé un temps sous le pseudonyme de Monsieur Croche, la conçoit : la beauté « qui ne pourrait avoir d’autres effets que le silence » et la communion avec la nature, recéleuse de la musique « qui n’est pas enfermée dans les livres et se trouve partout, dans les bois, dans les rivières et dans l’air ». Dans cet univers d’évanescence permanente, peindre l’humain et ses indicibles passions interdit toute rigidité, tout fixisme, toute claustration. Tels doivent être les personnages de Pelléas et Mélisande dont le génie du compositeur laisse se dérouler, dans une fluidité toute d’apparence, un destin pétri d’incertitudes afin de mieux en sceller in fine l’accomplissement : l’amour à mort.

Autant dire la gageure de produire sur scène une telle transcendance. C’est pourtant ce qu’a brillamment réussi Jean-Louis Grinda dans la nouvelle production de l’opéra de Monte-Carlo dont nous assistions, samedi 28 février, à l’ultime représentation. Homme de théâtre s’il en est, l’ancien directeur de l’opéra monégasque a bien saisi l’essence de cette « œuvre symbolique et mystérieuse » dont il doute, à juste titre, de pouvoir jamais « l’apprivoiser ». Surtout que le livret ne lésine pas sur les associations métaphoriques : n’est-ce pas le cas lorsque Pelléas rencontre pour la première fois Mélisande et, sous l’empire de ses propres émois, détourne son angoisse en la déplaçant sur un signifiant ? Par exemple, un voyage : « On s’embarque sans le savoir et l’on ne reviendrait plus ». Ou bien encore à l’acte II où, cette fois-ci, c’est Mélisande qui, dans un acte manqué, perd sa bague nuptiale pour signifier à Pelléas bien plus qu’elle ne l’admet : « Non, non, nous ne la retrouverons plus, nous n’en trouverons pas d’autres non plus ».

Gerald Finley (Golaud) et Lea Desandre (Mélisande). Photographie © OMC-Marco Borrelli.Gerald Finley (Golaud) et Lea Desandre (Mélisande). Photographie © OMC-Marco Borrelli.

D’où tout un travail concentré sur les contrastes, volontairement saisissants — parfois aussi malaisants comme ceux de la brusque ouverture sur d’aveuglants néons — de lumières mis au point par Laurent Castaingt qui signe en outre des décors en lignes de fuite. Ces derniers accentuent cette étrange et troublante atmosphère d’insaisissabilité. Mise au défi de se perdre, l’audience ne doit son salut — inévitable et heureuse conséquence — qu’à l’impératif de s’accrocher, contre vents et marées, à la musique et aux voix. D’où, peut-être aussi, une direction dramaturgique de Jean-Louis Grinda qui multiplie les mouvements paroxystiques comme pour faciliter l’appréhension de l’éphémère : cet opéra n’est-il pas après tout enregistré comme « drame lyrique » ?

Portée par des pupitres en très grande forme de l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, la partition, toute en nuances de gammes par tons et de modulations ciselées — un accord enténébré ne sombre jamais complètement tout comme la brillance d’une harmonie en majeur s’estompe avant même de nous permettre d’en jouir — nous est tantôt susurrée, plus rarement projetée grâce au raffinement subtil — pouvait-il en être autrement de par sa culture ? — du maestro Kazuki Yamada : exécution irréprochable des interludes dont le reliquat d’accents wagnériens s’incline devant les ineffables irisations debussystes.

Pelléas et Mélisande. Photographie © OMC-Marco Borrelli.Pelléas et Mélisande. Photographie © OMC-Marco Borrelli.

Tout aussi éblouissante fut la distribution où chacun des protagonistes fut à même de déployer avec aisance et brio — et pas seulement par leur diction irréprochable — sa ligne de chant : quel bonheur d’entendre avec tant de nuances, ici un embrasement pulsionnel, là une lancinante mélancolie, là encore une perfide jalousie, une langue française d’autant plus poignante qu’elle s’énonce dans la plus rigoureuse et la plus convaincante des simplicités.

Avec son léger vibrato qui, sans jamais altérer la justesse de ton, dramatise davantage encore ses magnifiques forte, Huw Montague Rendall investit avec toute la fougue caractéristique de la jeunesse, le rôle de Pelléas récemment interprété à l’opéra Bastille. Aussi « femme-enfant » que pouvait l’espérer le compositeur pour incarner Mélisande, la superbe Lea Desandre s’inscrit parfaitement dans cette perspective vocale aussi énigmatique que fuyante : même son fugace « je t’aime aussi » à la scène 4 de l’acte IV est empreint de toute la fragilité de cet être à la beauté diaphane. Gerald Finley cristallise admirablement dans le personnage de Golaud toute la densité plus tellurique, vocale et scénique, de la jalousie humaine. Laurent Naouri fait sonner la voix d’Arkel de toute la majestueuse gravité du rôle. Jennifer Courcier (Yniold et Sophie dans un Werther monégasque, Marie Gautrot (Geneviève et Albine dans un Thaïs sur le Rocher, Przemyslaw Baranek (Un médecin), Stefano Arnaudo (Un berger), et, en coulisses, les chœurs de l’opéra de Monte-Carlo (Stefano Visconti) contribuent à l’excellent cast de cette nouvelle production.

« Il faut dire la vérité à quelqu’un qui va mourir » dit Golaud dans l’ultime scène : est-ce la vérité de la musique que Claude Debussy prétendait, dans une lettre adressée à Ernest Chausson le 2 octobre 1893, « aller chercher derrière tous les voiles qu’elle accumule » (Debussy, Ariane Charton, Gallimard, 2012, p. 126) ?

Jean-Luc Vannier
Monaco, le 1er mars 2026.


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ISSN 2269-9910

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Lundi 2 Mars, 2026 17:00