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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : Un parcours découverte

IV. Entre Bach et Mozart

Allemagne ; France; Italie ; Bohème ; Autriche ; Angleterre ; Espagne et portugal

 

Carl Philipp Emanuel Bach
1714-1788

Introduction
sonates pour clavier
autres œuvres pour clavier
œuvres pour orgue
musique de chambre
œuvres concertantes
les symphonies

 

filet

 

On le désigne souvent sous le nom de « Bach de Berlin » ou « Bach de Hambourg », en référence aux deux grandes étapes de sa brillante carrière. Signe de l'aura qui était la sienne pendant la seconde moitié du XVIIIe siècle, quand on parlait alors de « Bach », c'était souvent de lui qu'il s'agissait…

Comme son aîné Friedemann, il eut un seul maître : son père. Comme lui également, il passa par l'université où il fit de solides études de droit. Mais, très tôt, il allait s'en distinguer par un esprit indépendant doublé d'un caractère entreprenant, et, ainsi, tracer seul sa route sans rien devoir à quiconque et sans guère sacrifier aux traditions familiales.

Anecdote significative : à dix-sept ans, il grave de sa propre main son opus 1 (un menuet pour clavecin) et le publie presque en même temps que l'opus 1 de son père (Clavierübung). Puis, après ses trois années à l'université de Leipzig, on le voit prendre le large pour poursuivre ses études à Francfort-sur-l'Oder, et s'y forger rapidement une situation enviable de musicien. Après quoi, en 1738, il se dirige vers Berlin afin d'y tenter sa chance, et voilà que, sans qu'on sache trop comment, il entre en qualité de claveciniste au service du prince héritier de Prusse, par ailleurs excellent flûtiste, lequel allait, deux ans plus tard, accéder au trône sous le nom de Frédéric II.

On connaît la suite, qui, vingt-huit ans durant, se déroulera pour l'essentiel dans le cadre somptueux de Sans-Souci à Potsdam, Emanuel y tenant le rôle d'accompagnateur attitré du royal flûtiste, au milieu d'une belle brochette de musiciens dont les « stars » avaient nom Quantz, Graun ou Benda. Dans cette fonction, le musicien ne jouira pas de l'immense considération dont son père avait bénéficié à la cour de Coethen : malgré l'estime portée à son brillant claveciniste, le roi marquera toujours une réelle distance à son endroit, une attitude d'autant plus compréhensible que, tout en étant d'un commerce des plus agréables, Emanuel n'avait pas l'âme d'un courtisan, se signalant plutôt par ses bons mots et des remarques volontiers caustiques. De plus, chez ce roi féru de musique mais aux goûts étroitement délimités, l'aspect avant-gardiste des compositions de son accompagnateur devait fréquemment provoquer de méchants froncements de sourcils. Néanmoins, pendant toutes ces années, Emanuel sut s'accommoder de la situation, trouvant de belles compensations dans la fréquentation de l'Opéra, qui aura une grande influence sur son art, et tout autant dans la vie sociale et intellectuelle, particulièrement animée et tonique, du Berlin de l'époque. Et, en tant que compositeur, il s'affirma rapidement comme un maître de la musique instrumentale, notamment pour clavier, s'illustrant en outre par la publication d'un traité d'une importance majeure, son Essai sur la véritable manière de jouer des instruments à clavier.

Cette grande réputation lui valut d'être choisi en 1768 pour succéder à son parrain Telemann comme directeur de la musique à Hambourg, un poste qu'il allait occuper jusqu'à sa mort vingt ans plus tard. Ayant en charge les cinq églises de la ville, il y composa de nombreuses œuvres religieuses, sans pour autant négliger les autres répertoires. On remarque d'ailleurs qu'il n'attachait pas le même prix à la musique qu'il composait ou exécutait dans le cadre de son travail officiel et à celle qu'il faisait pour son propre plaisir. Ainsi, on lui a prêté une prédilection très marquée pour les concerts d'abonnement qu'il donnait à Hambourg, et plus encore pour les longs moments d'extase qu'il passait à improviser sur son clavicorde favori, pour lui seul ou devant quelques visiteurs ou amis. Car il aimait recevoir, et les élites de tout poil, à commencer par des écrivains ou philosophes comme Klopstock ou Lessing, recherchaient fort sa compagnie. On peut les comprendre, car, si l'on en croit la nécrologie publiée par un journal hambourgeois le lendemain de sa mort, « l'homme était d'un commerce vivant et riant, plein de feu et d'esprit, gai et joyeux. »

Ce bon vivant à l'esprit remarquablement ouvert a su, heureusement, ne pas sacrifier la musique à la vie sociale et intellectuelle. Il nous laisse même un catalogue considérable, et surtout une œuvre riche et originale qui fait de lui le plus grand représentant en musique de l'Empfindsamkeit, « ce style sensible cultivé au nord de l'Allemagne, vers le milieu du XVIIIe siècle, qui se caractérise par une mélodie expressive, entrecoupée de silences, traversée de soupirs —  par des dessins brisés, des rythmes versatiles et complexes, de brusques changements de tempo, de violentes oppositions de nuances, des inclusions de passages en récitatif, des unissons pour occuper la pensée — par des chromatismes audacieux, des modulations surprenantes, des harmonies aventureuses. Un art fondé sur l'improvisation. L'Empfindsamkeit mène au Sturm und Drang, se confond bientôt avec lui, unit les dernières flambées du baroque à l'ardeur préromantique. »1

Dans son art, qui allait exercer la plus grande influence sur Haydn, voire sur Mozart et Beethoven, on lui saura gré de n'avoir que modérément sacrifié à la galanterie. Et s'il est un autre coup de chapeau à lui adresser au nom de l'histoire, c'est bien au titre de son rôle dans la défense et illustration du patrimoine familial : « C'est grâce à lui que furent préservés la plupart des documents originaux de la famille Bach, et il défendit toujours avec véhémence la mémoire de son père. »2

Notice biographique Musicologie.org

Notes

1. Sacre Guy, La Musique de piano. Robert Laffont, Paris 1998, p.119
2. Vignal Marc, Le Monde de la musique 239, janvier 2000

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ISSN2269-9910

Références / musicologie.org 2015

Lundi 16 Mai, 2016 18:41

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