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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : Un parcours découverte

IV. Entre Bach et Mozart

Allemagne ; France; Italie ; Bohème ; Autriche ; Angleterre ; Espagne et portugal

Johann Christoph Friedrich Bach
1732-1795

 

Né trois ans plus tôt que Jean-Chrétien, cet autre fils musicien du grand Bach, que nous appellerons Friedrich pour faire court, fait un peu figure d'oublié. Il eut il est vrai « une vie modeste et peu agitée. À la fin de 1749, quelques mois avant la disparition de Johann Sebastian, il fut engagé à la cour du comte de Schaumburg-Lippe, à Bückeburg, en Westphalie. Il devait y rester jusqu'à sa mort et y écrire une grande quantité de musique instrumentale et vocale, avec parfois comme librettiste l'écrivain et philosophe Johann Gottfried Herder […]. Des quatre frères, il est le seul à n'avoir laissé aucune fugue, exception faite d'une fughetta en ut majeur pour clavier sur les lettres de son nom, et on ne posséde de lui aucune pièce pour orgue, alors qu'il jouait très bien de cet instrument. Certaines de ses œuvres furent éditées, mais beaucoup ne franchirent jamais les limites de Bückeburg. Plusieurs sont perdues. »1

Pendant de longues années, Friedrich, qui ne s'absenta de Bûckeburg qu'une seule fois, en 1778, pour aller rendre visite à son frère Jean-Chrétien à Londres, se consacra surtout à la musique vocale, laissant notamment deux oratorios (La Résurrection de Lazare et L'Enfance de Jésus) qui comptent parmi ses chefs-d'œuvre. Et, au moins à ses débuts, il eut à se plier largement aux goûts d'un employeur qui ne jurait que par la musique italienne. Par la suite, et surtout après la mort du comte Wilhelm, il put s'ouvrir à d'autres styles et mettre à l'honneur la musique allemande, et sa propre production, vouée principalement à la musique instrumentale à partir de 1780, fut nettement marquée de l'influence de Jean-Chrétien Bach.

Force est de le reconnaître : « Friedrich fut le moins original des quatre frères, celui qui, au lieu de déterminer et de fixer tendances et évènements, les reproduisit et s'en fit le reflet. Sa musique n'en est pas moins fort intéressante. »2  Sans doute pas au point d'appeler une revue détaillée de ses œuvres instrumentales, car par exemple sa production pour clavier, constituée de pièces à deux et à quatre mains, témoigne d'un manque d'ambition évident. En revanche, dans ses œuvres de chambre et dans sa musique symphonique, figurent des partitions qui méritent incontestablement d'échapper à l'oubli.

Ajoutons, juste pour l'histoire, que Friedrich eut un fils compositeur, Wilhelm Friedrich Ernst (1759-1845), avec lequel allait s'éteindre la branche la plus remarquable de l'arbre généalogique Bach. Sa musique ne lui a pas valu de passer à la postérité, mais il eut le privilège de vivre longtemps, et ainsi d'être le seul membre de la famille des Bach à vivre véritablement la « redécouverte » de Jean-Sébastien Bach. Il était même présent à l'inauguration solennelle du monument érigé en son honneur à Leipzig à l'initiative de Mendelssohn, en avril 1843, ce que Schumann allait relater en ces termes : « Le héros de ce jour fut, en dehors de Bach lui-même, le dernier survivant de ses petits-fils, un très vieil homme, quoique vigoureux, à la chevelure blanche comme neige et aux traits expressifs. Personne ne le connaissait, pas même Mendelssohn, qui pourtant avait vécu si longtemps à Berlin et devait avoir recherché avec avidité tout ce qui avait quelque rapport avec Bach. Et cet homme vivait à Berlin depuis quarante ans ! … »

Œuvres de chambre

Une petite trentaine d'œuvres de chambre de Friedrich nous sont parvenues, comprenant notamment des sonates (tantôt avec basse continue, tantôt avec clavier obligé), des trios pour divers instruments, des quatuors (quatuors à cordes et quatuors pour flûte, violon, alto et basse chiffrée), ainsi qu'un sextuor (souvent attribué à Jean-Chrétien) et un septuor, des œuvres dont l'essentiel relève des vingt dernières années du compositeur.

Parmi les partitions remontant à sa première période créatrice (jusqu'aux années 1760), on retiendra éventuellement les deux sonates en trio pour deux violons et basse (WF. VII . 2 et 3), qui s'inscrivent encore nettement dans l'esthétique baroque, et surtout les six quatuors pour flûte, violon, alto et basse chiffrée (1768). Certes, ceux-ci doivent beaucoup aux modèles italiens auxquels le musicien était alors invité à se plier, mais ils se révèlent intéressants par la distribution des rôles entre les différents instruments, et leur spontanéité leur confère un réel attrait.

C'est toutefois dans les œuvres plus tardives que l'on trouvera le meilleur de sa production. Outre une belle sonate pour violoncelle et clavecin obligé (WF. X. 4) écrite en 1789, on relève deux sonates (ou trios) pour clavier obligé, violon et alto (WF. VII. 5 et 6) , composées dans les années 1780, qui appartiennent carrément à l'ère galante ; « leurs tournures savoureuses, leur facilité mélodique, leur lyrisme désinvolte ne pâlissent en rien à côté des pages équivalentes de Johann Christian. Le piano(forte), surtout, s'émancipe souvent […] pour babiller sans retenue avec les archets, ses couleurs suffisant d'ailleurs à accentuer le préromantisme piquant des partitions. »3  Puis, antérieures de quelques années, on a les six sonates pour clavier avec accompagnement de flûte ou violon publiées en 1777. Une musique plus sensible que savante, avec en particulier des mouvements lents d'une belle poésie, et une écriture assez « moderne » : ces sonates, qu'on cite parfois sous le nom de sonates pour flûte et clavier, « ne répondent pas exactement au schéma de la sonate pour clavier avec accompagnement telle qu'elle se pratiquait dans les années 1770 et où la partie d'accompagnement se bornait à doubler la mélodie du clavier ou à ponctuer les basses, car il y a ici de réelles interventions concertantes des deux solistes. »4  Enfin, nous mettrons l'accent sur deux œuvres qui s'adressent à des ensembles plus vastes et surtout témoignent de la part de Friedrich d'une ambition qui ne lui était pas habituelle en musique de chambre : c'est d'une part — s'il lui appartient vraiment — le sextuor en ut majeur pour hautbois, deux cors, violon, violoncelle et pianoforte, une œuvre brillante et spirituelle déjà citée à propos de Jean-Chrétien Bach, et d'autre part le septuor en mi♭majeur pour deux cors, hautbois, deux clarinettes et deux bassons : ce septuor, « achevé en 1794, un an avant la mort de son auteur, est un morceau plein de brio proche de l'art de Mozart et de Haydn. »5

Sonate en re majeur pour pianoforte et violoncelle d'amour par Brigitte Hautebourg et Philippe Foulon

Concertos et Symphonies

L'œuvre concertante dûment authentifiée de Friedrich est peu abondante, et ne nous sont apparemment parvenus que quatre concertos pour instrument à clavier (clavecin ou pianoforte), plus (ou dont, car l'information nous manque…) un étonnant double concerto pour clavier et alto. Le premier de ces concertos, en mi majeur, qui date de 1765, reste fortement ancré dans le baroque alors que les trois autres, beaucoup plus tardifs, sont d'un profil nettement classique, et en cela assez proches du modèle mozartien.

Concerto en la majeur BR.C30 (I. Allegro)

Le musicien se montra plus généreux en matière de symphonies puisqu'en deux périodes, à vingt ans d'intervalle, il en composa vingt, dont douze ont disparu au cours de la Seconde Guerre mondiale. Des dix premières, écrites vers 1765/1772 dans un style qui tient à la fois de Carl Philipp Emanuel et de Jean-Chrétien Bach, avec notamment des mouvements lents d'une belle sensibilité, trois ont disparu (les Nos 7, 8 et 9) et une autre (no 5) n'existe que sous la forme d'une réduction pour clavier. Et « des dix dernières, composées en 1792/94, à la fin de l'activité créatrice du musicien, ne subsiste que l'ultime (no 20) grande symphonie en si♭majeur, instrumentée avec flûte, basson, deux clarinettes et deux cors. Ses dimensions et sa structure sont celles d'une symphonie de Haydn (introduction lente, quatre mouvements), avec un soin particulier apporté au travail des motifs et un rôle prépondérant des clarinettes comme raffinement d'orchestration. »6  Cette dernière symphonie « est particulièrement délicieuse : ses mélodies tirées de chants populaires, son rythme bien appuyé, son orchestration colorée sont tout à fait captivants. Les idées sont habilement réparties entre les groupes instrumentaux, souvent en contrastes nuancés. Il n'est pas de symphonies de Friedrich qui mériterait mieux de réapparaître de nos jours que la dernière de ses œuvres dans le genre, vigoureuse et palpitante d'émotion. »7

Symphonie en re mineur WFV 1:3, par le Concerto Köln

 

Symphonie en si♭majeur WV 20, I. Largo - Allegro, II. Andante con moto, III. Minuetto, IV. Rondo allegretto scherzando, Leipziger Kammerorchester, sous la direction de Morten Schuldt-Jensen

Et puisqu'il s'agit, sur cette rapide évocation de Friedrich, de tourner définitivement la page sur la famille Bach, reprenons à notre compte cette péroraison du même Karl Geiringer : « Friedrich ne fut un pionnier ni dans ses symphonies, ni dans aucune autre œuvre de musique instrumentale. Il se contentait de suivre les esprits plus avancés que lui. Et pourtant sa contribution est loin d'être sans valeur et sa musique dénote toujours du caractère, de la fraîcheur dans l'invention, de l'habileté dans l'écriture. »8

 

Notes

1. Vignal Marc, dans « Le Monde de la musique » (239), janvier 2000.

2. —, Ibidem.

3. Macia Jean-Luc, dans « Diapason » (431), novembre 1996.

4. De Place Adélaïde, dans « Diapason » (406), juillet-août 1994.

5. —, dans François Renbé Tranchefort (direction),  « Guide de la Musique de chambre »,  Fayard, Paris 1998, p. 13.

6. Travers Roger-Claude, dans « Diapason » (396), septembre 1993.

7.  Geiringer Karl, Bach et sa famille : sept générations de génies créatifs (traduit de l'anglais par Marguerite Buchet et Jacques Boitel), Buchet Chastel, Paris 1955, p.437.

8. —, , Ibidem, p. 438.

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