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François Buhler

La famille Linley (4/8)

Richard Brinsley Sheridan, mari d’Elizabeth Ann Linley et auteur du livret d’opéra The Duenna de Thomas Linley le Jeune.

Biographie succinte ; Le Théâtre Royal de Drury Lane ; L’incendie du Drury Lane ; L’attitude de Sheridan envers l’argent ; Les autres caractéristiques d’un probable trouble bipolaire ; La mort de Sheridan ; Les maîtresses de Sheridan : éléments d’information pour mieux comprendre la  vie des théâtres londoniens et celle des actrices pendant « l’ère Sheridan » .

 

John Hoppner, Portrait of a Gentleman, communément identifé comme Richard Brinsley Sheridan.John Hoppner, Portrait of a Gentleman, communément identifé comme Richard Brinsley Sheridan.

Biographie succinte

Richard Brinsley Sheridan (Dublin, 30 octobre 17511– Mayfair, Londres, 7 juillet 1816), fils de Thomas Sheridan, d’abord acteur-directeur du Smock Alley Theatre de Dublin puis professeur de rhétorique, et de sa femme, Frances Chamberlaine, romancière et dramaturge anglo-irlandaise, est baptisé Thomas Brinsley le 4 novembre 1751, mais ses parents l'appellent Richard. Si l’on ne compte pas le premier enfant, Thomas (1747-1750), mort en bas âge, et la dernier, Sackville (1760), mort au berceau, mais uniquement les survivants, il a un frère aîné, Charles Francis, né en 1750, et deux sœurs puînées, Alicia (Lissy), née en 1753 et Ann Elizabeth Hume Crawfurd (Betsy), née en 1758, qui épouseront deux frères, Joseph Le Fanu pour Alicia et Henry Le Fanu pour Ann Elizabeth, ce qui ne facilite pas la tâche des biographes puisqu’elles sont toutes deux le plus souvent simplement appelées « Mrs Le Fanu ».

Il fait ses études à Dublin à l'école de Samuel Whyte à Grafton Street et plus tard à Windsor avec sa mère avant d'être envoyé à Harrow en 1762. Après avoir passé quelques années à Londres, il s'installe en 1770 à Bath où son père, devenu veuf en 1766, enseigne l'élocution. 

À Bath, il commence à écrire et publie plusieurs poèmes. Comme dramaturge, ses œuvres les plus connues sont la comédie de mœurs parlée en cinq actes The Rivals (1775) ; la farce St Patrick's Day (1775), également sans musique ; l’opéra-comique The Duenna (1775) mis en musique par les Linley père et fils mais comprenant aussi de très nombreuses chansons et des airs empruntés à d’autres compositeurs ; A Trip to Scarborough (1776), une comédie parlée ; la comédie de mœurs en prose The School for Scandal (L’Ecole de la médisance) (1777) avec au moins une chanson composée par Thomas Linley le Jeune («<Ah! Ma'am, the Regina... ») ; (1778), un divertissement musical comprenant vraisemblablement des contributions de John Burgoyne and David Garrick et qu’on tend aujourd’hui à attribuer plus vraisemblablement à Richard Tickell qu’à Sheridan (celui-ci n’y aurait apporté que quelques retouches) dont la musique originale est composée ou arrangée par Thomas Linley l'Ancien ; la satire The Critic: or a Tragedy Rehearsed (1779) inspirée d'une comédie satirique de George Villiers Buckingham (La Répétition, 1671) ; The Glorious First of June (1794) et Pizarro (1799), une adaptation d'une tragédie allemande de Kotzebue (Die Spanier in Peru,1795), avec une musique de scène composée par Michael Kelly.

The Right Honourable Richard Brinsley Sheridan, 1751-1816. Politician, wit and dramatist, Gravure au pointillé de Robert Hicks (1800-1836), d’après un portrait de Joshua Reynolds (1723-1792) de 1789, Fisher, Son & Co., London, 1840 The Right Honourable Richard Brinsley Sheridan, 1751-1816. Politician, wit and dramatist, Gravure au pointillé de Robert Hicks (1800-1836), d’après un portrait de Joshua Reynolds (1723-1792) de 1789, Fisher, Son & Co., London, 1840

Malgré son succès en tant que dramaturge, Sheridan tient à entrer en politique. Il devient député en 1780, se faisant remarquer comme orateur dès son premier discours devant la Bégum d'Oude en faveur de la destitution de Warren Hastings par Edmund Burke et soutenant l'opposition whig dirigée par Charles James Fox à partir de 1775. Au cours de sa carrière politique, il est tout d’abord député de Stafford (1780-1806), puis de Westminster (1806-1807) et Ilchester (1807-1812). Lors de la crise de la régence, c’est-à-dire à partir du mois de novembre 1788 lorsque le premier accès de folie de George III2 (trouble bipolaire de type 1) plonge subitement le gouvernement dans la tourmente, Sheridan agit comme lien entre les whigs et le prince de Galles, le futur prince régent de 1811 à 1820 nommé roi sous le nom de George IV le 29 janvier 1820. À la même époque, Sheridan se prononce avec éloquence en faveur de la destitution de Warren Hastings, le premier gouverneur général des Indes nommé en 1773 et qui se voit infliger en 1788 un procès de corruption dont il sort acquitté en 1795. Puis, comme Fox, Sheridan soutient d'abord la Révolution française mais s’oppose à l'exécution du roi. Il se brouille avec Edmund Burke qui le dépeint, lui et Fox, comme des radicaux extrêmes désireux de supprimer la monarchie britannique. Dans sa carrière il aura occupé successivement les fonctions de sous-secrétaire d'État aux Affaires étrangères en 1782, de secrétaire au Trésor en 1783 et de trésorier de la Marine en 1806.

D’autre part, Sheridan, qui était en faveur de la réforme et de l'émancipation catholique, s’implique de plus en plus dans la politique irlandaise, soutenant l'indépendance de l’Irlande, son pays. Il s'exprime également avec enthousiasme en faveur de la liberté de la presse.

Comme dramaturge, Sheridan est élu en mars 1777 membre du Literary Club et, le 2 novembre 1780 à l'instigation de Samuel Johnson, membre du Brooks’s, le très aristocratique gentlemen’s club de Londres qui réunit toutes les célébrités whigs de l’époque, mais non sans avoir toutefois subi après deux échecs antérieurs.

Le Théâtre Royal de Drury Lane

En 1776, Sheridan achète la part de David Garrick3 du Théâtre Royal de Drury Lane, et le 21 septembre, le théâtre ouvre sous sa direction. Il achète la part restante deux ans plus tard, en 1778. Mais le théâtre doit être reconstruit au début des années 1790, entraînant Sheridan dans des arrangements financiers compliqués et extrêmement hasardeux que l’on peut même qualifier de délirants et d’absolument irresponsables. Mais c’était là son caractère de perpétuel danseur sur la corde raide, prenant des initiatives insensées menant à la catastrophe et jetant son argent à tout vent, ce dont il ne se corrigera jamais. Pour faire face à l’explosion des coûts du nouveau bâtiment et au dépassement du budget finalement estimé au double de ce qui était initialement prévu, soit 150 000 £ qu’il doit assumer seul et éponger les dettes qu’il est obligé de contracter à cet effet, il lui en crée de nouvelles, colossales, par des emprunts massifs à court terme auprès des banques et de prêteurs privés, par l’émission de milliers de debentures (obligations à intérêt fixe d'une valeur de 100 à 500 livres chacune), de rentier shares et de silver tickets (actions sous forme de « parts de locataires » et droits d'entrée gratuite à vie qui le privent des recettes directes indispensables pour rembourser ses dettes), par l’hypothèque des theatrical patents (brevets royaux accordant au Drury Lane le monopole légal de jouer des pièces de théâtre parlé à Londres) et par un système de tontine (mécanisme spéculatif où les bénéfices des actionnaires décédés sont reversés aux survivants), engageant ainsi l'avenir sur les recettes futures ou même annulant tout chance de survie de son théâtre. De plus, pendant les trois années de reconstruction (1791-1794), la troupe du Drury Lane doit déménager temporairement au King's Theatre de Haymarket, puis à l'Opéra, ce qui oblige Sheridan à négocier des accords de sous-location exorbitants, payant des loyers massifs à ses concurrents directs tout en assumant les coûts du chantier, ce qui siphonne le peu de liquidités dont il dispose encore. Sans l’aide avisée de sa femme Elizabeth, ce gouffre financier aurait certainement déjà suffi à mener Sheridan presque immédiatement au désastre puisqu’il n’a aucune formation en gestion d’un théâtre mais ceci n’a même pas le temps de se produire que s’y ajoute un coup du sort : en 1809, ce somptueux nouveau théâtre brûle, privant Sheridan de toute source de revenus. Sa reconstruction, ainsi que ses dettes, sont assumées par Samuel Whitbread qui prend ainsi la direction du théâtre de sorte que, lors de sa réouverture en 1811, Sheridan, ruiné, n'a plus aucune part dans sa gestion.

L’incendie du Drury Lane

 Le théâtre de Covent Garden brûle le 20 septembre 1808 et, moins de six mois plus tard, le 24 février 1809, son rival, le théâtre de Drury Lane, subit le même sort. À 4 heures du matin il est entièrement consumé. John Feltham, dans The Picture of London for 1810 (1810), décrit l’événement en ces termes :

« À 11 heures et quart du soir, le 24 février 1809, ce splendide théâtre, peut-être le plus magnifique d'Europe, fut enveloppé de flammes, et en moins d'une heure et demie le tout n'était plus qu'un immense amas de ruines [...] Moins d'un quart d'heure après avoir été découvert, le feu s'est propagé en une flamme ininterrompue sur l'ensemble de l'immense bâtiment, s'étendant de Brydges-street à Drury-lane, et affichant une colonne de feu de pas moins de 450 pieds en largeur. La rapidité des flammes était telle qu'avant midi, tout l'intérieur, depuis l'extrémité des loges de Brydges-street jusqu'au fond de la scène, y compris un bâtiment nouvellement érigé pour les scènes, n’était plus qu’un gigantesque brasier. »

Madame Cornwell Baron Wilson, dans les Memoirs of Miss Mellon; Afterwards Duchess of St Albans (nouvelle édition, vol 1, 1886) ajoute la précision suivante :

« Un feu avait été laissé dans la salle à café supérieure à quatre heures de l'après-midi, et comme il n'y avait pas de représentation, tous les domestiques étaient sortis de cette partie du théâtre ; on suppose qu'il a enflammé et attrapé les boiseries. »

Intérieur du Théâtre Royal, Drury Lane, Microcosme de Londres, vol. 1, 1808

Intérieur du Théâtre Royal, Drury Lane, Microcosme de Londres, vol. 1, 1808

Extérieur du Théâtre Royal, Drury Lane, en 1809.

Considérant qu’il est peu probable que des théâtres rivaux brûlent à des dates aussi rapprochées, on peut se demander s’il s’agissait vraiment d’un incendie accidentel. D’après James Boaden, Memoirs of Mrs Siddons: Interspersed with anecdotes of authors and actors (1827) :

Une coïncidence si rapide [...] défiant la doctrine des chances et les probabilités de la vie [...] a engendré le soupçon que la destruction du théâtre de Drury Lane était délibérée. Une personne a fréquemment été désignée comme l'artisan de tout le mal, un homme certainement en possession de tous ses moyens ; mais même ses accusateurs n’ont pu attribuer aucun mobile à une telle action. 

John Feltham, dans The Picture of London for 1810, est d’un avis différent :

 Il a été pleinement établi que cette malheureuse catastrophe (melancholy catastrophe) s’est produite par accident. 

Financièrement, la perte est colossale. Selon Cornwell Baron Wilson, op. cit.:

Dans ce court laps de temps, un théâtre qui avait coûté 129 000 £, et qui n'était pas encore achevé, a été réduit à une énorme masse de cendres et de détritus.

Le Picture of London for 1810 évaluait cependant la perte à bien davantage et donne des chiffres : la construction de ce théâtre avait coûté 200 000 £, et l'immense valeur des objets de toutes sortes, décors, machines, costumes, décorations, musique, instruments, pièces de théâtre, etc., dont rien n'a été épargné, s'élevait à peu près à la même somme. La garde-robe à elle seule était évaluée à 40 000 £. L'ensemble de l'assurance ne dépassait pas 45 000 £.

Boaden, op. cit. :

Certains interprètes, parmi lesquels se trouvait mon ami Charles Matthews, prenant un risque personnel particulièrement alarmant, ont parcouru le dédale suffocant des couloirs et emporté leurs biens personnels. Ayant trouvé une aide bienveillante dans ce désastre, Mme Jordan4 n’a perdu, je pense, que peu de chose, voire rien.

Si la perte n’est pas la même pour tout le monde, elle est catastrophique pour Tom Linley qui perd ainsi quantité de ses œuvres manuscrites dont aucune copie n’avait encore été faite et, financièrement, pour Sheridan. Drury Lane avait été ouvert sous sa direction le 21 septembre 1776 mais, ayant nécessité d’être reconstruit dès le début des années 1790, Sheridan avait beaucoup emprunté pour financer le nouveau et plus grand bâtiment du théâtre, un bâtiment qui n'était pas encore terminé lorsqu'il a été réduit en cendres. Ironiquement, le nouveau théâtre s'était vanté de meilleures précautions contre les incendies. Le Microcosme de Londres déclare

 Le toit du théâtre contient, outre le grenier à tonneaux, une grande salle pour les peintres de scènes et quatre très grands réservoirs, à partir desquels l'eau est distribuée dans toutes les parties de la maison, dans le but d'éteindre instantanément le feu dans n'importe quelle partie où un tel accident est possible. 

De plus, le théâtre était sous-assuré et Sheridan faisait face à la ruine financière. Boaden écrit :

Sheridan avait utilisé son théâtre comme magasin pour déposer le butin de ses fonctions,  et par cet incendie a été détruit le mobilier qui ornait sa maison dans les bâtiments Somerset lorsqu'il fut pendant une courte période trésorier de la marine. Il était lui-même à la Chambre des communes lorsqu'il reçut la désastreuse nouvelle et il se comporta avec son courage accoutumé. La sympathie de la Chambre aurait amené les membres à s'ajourner mais il a refusé un tel compliment personnel à ses sentiments, et ce n'est qu'au moment opportun qu'il put se persuader de se rendre dans le voisinage de sa ruine où il a assisté aux dernières apparences de l'incendie.

C’est cependant avec un flegme et un humour tout britanniques que Thomas Moore décrit en octobre 1825 la réaction de Sheridan face à l’événement dans Memoirs of the Life of the Right Honourable Richard Brinsley Sheridan. Le récit de l'incendie de Old and New London, publié en 1878, comprend à quelques mots près le même texte. Voici un condensé des deux :

Il [Sheridan] s'y rendit en toute hâte et, voyant sa propriété en flammes, s'assit avec son ami Barry au café Piazza voisin en face d'une bouteille de porto, remarquant froidement, en réponse à une remontrance amicale, « qu'on pouvait bien permettre à un homme de boire un verre de vin au coin de son propre feu ! »

On peut se demander à bon droit si Sheridan a réellement prononcé ces paroles et s’il est resté aussi imperturbable face au spectacle de sa ruine financière ou si cette anecdote est apocryphe. À première vue, la seconde hypothèse paraît évidemment plus vraisemblable même si un tel mot d’esprit correspondrait bien à son caractère. Pour en juger correctement il faudrait posséder davantage de renseignements et les avérer. Mais on connaît la suite de cet apparent détachement : un effondrement psychologique complet. La dépression le submerge, il pleure de manière incontrôlable, devient incapable de toute action cohérente, telle que prendre une décision pour l'avenir de la troupe ou pour lui-même. Ce contraste entre deux attitudes aussi différentes est encore insuffisant pour savoir si l’anecdote est vraie ou fausse mais il interroge et nous pousse à reconsidérer la seconde hypothèse et à étudier d’autres pistes pour tenter de mieux comprendre le caractère étrange du mari d’Elizabeth Linley.

Une vue du théâtre de Drury Lane en feu, extrait de Thaler Alvin, Shakespeare to Sheridan: A Book About the Theatre of Yesterday and Today, 1922.Une vue du théâtre de Drury Lane en feu, extrait de Thaler Alvin, Shakespeare to Sheridan: A Book About the Theatre of Yesterday and Today, 1922.

L’attitude de Sheridan envers l’argent

Une de celles-ci est certainement son attitude envers l’argent. Que l’on se contente de signaler qu’il était mauvais gestionnaire, comme l’ont fait ses biographes, est totalement insuffisant car cela n’explique rien. C’est une constatation qui brise là un raisonnement qui devrait être poursuivi et laisse de côté la cause. Tous ceux-ci ont aussi constaté que les dettes sont une tradition familiale chez les Sheridan mais, arrivés à ce point, n’en tirent aucune conclusion. Voici ce point d’arrivée sur lequel tout s’interrompt : Le grand-père, Thomas l’Ancien, pensait avoir fait une bonne affaire en épousant Elizabeth MacFadden car elle était seule héritière d'une grande et belle propriété rurale appelée Quilca House. Mais, comme le fait remarquer son célèbre ami Jonathan Swift, elle était grevée d'un fardeau colossal de dettes familiales et de parents éloignés à entretenir à vie. Le Dr Sheridan étant d'une naïveté totale en affaires et de plus de caractère insouciant et dépensier, il commence à emprunter massivement pour éponger les dettes de sa belle-famille et entretenir Quilca qui devient rapidement un puits financier. Qui plus est, il ne renonce pas pour autant à son train de vie et, pour payer ses créanciers, multiplie les emprunts à taux usuriers. La conséquence de telles actions ne se fait pas attendre : son école périclite, sa santé se dégrade et il meurt ruiné en 1738. Son fils, Thomas le Jeune, le père de Richard Brinsley, reproduit les mêmes erreurs et se retrouve pris à la gorge par ses emprunts massifs auprès des banques. Menacé de la prison pour dettes, il fuit en France. Ceci devrait déjà amplement suffire pour conclure que la gestion financière acrobatique, l’excentricité et le recours permanent à l'emprunt sont des traits héréditaires chez les Sheridan car non seulement Richard Brinsley en souffre aussi mais il transmet cette tare à son fils Thomas (Tom) qui reproduit exactement le même schéma que les trois générations précédentes : criblé de dettes, il fuit en France où il meurt dans la misère. Ce trouble bipolaire, dans le cas des Sheridan, ne touche que les hommes. Le frère aîné de Richard Brinsley, Charles Francis (1750-1806), y échappe cependant, de même que leurs sœurs Alicia (1753-1817) et Betsy (1758-1837), soit Mmes Joseph et Henry Le Fanu, car les troubles de l’humeur, comme toutes les maladies, héréditaires ou non, épargnent toujours quelques-uns des membres des familles qu’elle frappe, ceci même dans les familles les plus dramatiquement touchées comme, en littérature et pour n’en citer que les plus connues,  les Shelley, les Coleridge, les Byron, les Batiouchkov, les Lamb, les Hugo, les Maupassant, les Poe, et surtout, plus catastrophiquement encore, les Melville et les Hemingway, mais aussi, et gravement, les O’Neill, les Twain, les Zola, les Woolf, etc., pour ne rien dire des musiciens comme les Schumann ni surtout des peintres. Cette Betsy, une femme drôle, pleine d’esprit, intelligente et qui a, elle, les pieds bien sur terre, est un témoin très important et très fiable de la conduite étrange de son frère. Exaspérée par l’incapacité chronique de Richard à gérer sa vie, elle parle du « cirque Sheridan » en évoquant la maladie familiale. Dans ses lettres, elle décrit Richard comme un homme « insaisissable » qui promet sans cesse de venir la voir ou de l'aider financièrement mais qui oublie totalement ses promesses quelques minutes plus tard, emporté par une nouvelle idée, un nouveau projet, un amusement, une fête… Attendre une action concrète de Richard revenait pour elle à « essayer d'attraper le vent ». Comment, avec un témoin pareil, les biographes ont-ils pu continuer à ignorer l’explication évidente qui s’imposait : cette multitude de projets, souvent grandioses, irréalistes, inadaptés et non aboutis, cette excitation psychique se traduisant par une fébrilité générale, une hyperactivité, une distractibilité, une labilité de l’attention, cet emballement de l’esprit, ce bouillonnement d’idées, tous ces symptômes constituent comptent parmi les critères les plus sûrs et les plus fréquents de la phase maniaque des bipolaires, même si, bien entendu, il ne faut pas les considérer comme se suffisant à eux-mêmes mais les conforter par le plus possible d’autres observations allant dans le même sens avant de porter un jugement définitif.

De nos jours, il est difficile de conserver des doutes : cette seule inconséquence héréditaire en matière de gestion financière constitue déjà en elle-même un signe clair de troubles de l’humeur comme la cyclothymie ou même la bipolarité5  dont on sait qu’ils sont encore plus fréquents chez les personnes douées de créativité. Bien que les biographes aient observé ce trait commun à quatre générations de Sheridan, ils n’ont jamais évoqué cette possibilité jusqu’à présent et jamais utilisé ces termes. Pour certains, c’est par méconnaissance de cette maladie, pour d’autres c’est vraisemblablement par peur de se lancer sur un terrain qu’ils estiment « réservé » aux professionnels de la santé. C’est là faire preuve de trop de prudence ainsi que de naïveté car ils décrivent presque tous suffisamment d’autres critères encore et durant un nombre d’années également suffisant pour conclure à ce trouble ou, à défaut, émettre au moins une hypothèse dans ce sens. Il semble donc qu’on puisse reprocher aux plus récents d’entre eux de ne pas s’être renseignés auprès des psychiatres sur les observations qu’ils ont faites et rapportées dans leurs écrits et fait les recoupements nécessaires, ceci d’autant plus que les témoignages concordant d’un grand nombre d’autres contemporains recoupent ceux de Betsy et ne laissent que peu de doute sur un tel diagnostic. Puisque personne ne l’a encore fait et qu’il nous faut documenter au mieux notre thèse, nous signalons, comme nouvelle inconséquence, un cas qui aurait dû éclairer ces biographes puisqu’ils le font observer à leurs lecteurs : George Byron, peut-être le bipolaire le plus notoire de toute l’histoire de la littérature, ce que chacun sait, est fasciné par les sautes d'humeur extrêmes de Sheridan qu’il consigne dans ses carnets. Sheridan lui paraît être l'homme le plus éblouissant, le plus gai et le plus spirituel de Londres, le seul être, à part lui-même, à être capable de captiver toute la table au début d'un dîner par son esprit supérieur. Mais à la fin de la nuit, une fois les invités partis et l'alcool ayant fait son effet, Sheridan s'effondre complètement. Ce fait se reproduit fréquemment au cours du temps, ce qui attire son attention. Ayant découvert Sheridan dans cet état à plusieurs reprises, en larmes, submergé par des vagues de regrets, de paranoïa envers ses créanciers et de haine de soi, ou carrément inconscient dans la rue après des phases d’euphorie et d’excitation mentale, il résume cela en disant que l'esprit de Sheridan est « un volcan dont la lave était désormais éteinte », une des meilleures définitions que l’on ait jamais donnée de la maniaco-dépression et du virage thymique quasiment instantané d’un état à l’autre qui en constitue un critère aussi solide qu’essentiel. Cette célèbre citation de Byron, datée du 6 février 1814, se trouve dans une lettre adressée à son ami, l'écrivain et poète Thomas Moore, le biographe de Sheridan.

Les autres caractéristiques d’un probable trouble bipolaire

Ce que l’on appelle depuis 1980 et le DSM-III les troubles de l’humeur se définissent en effet par une alternance de phases comportementales dites maniaques et dépressives (sautes d’humeur, instabilité) plus ou moins marquées séparées par des épisodes de normothymie. Les critères essentiels des premières (nous résumons et schématisons à dessin) sont l’excitation psychique et motrice (accélération de la pensée – tachyphémie –, parfois aussi de la parole – tachyphémie –, agitation perpétuelle, fébrilité, hyperactivité souvent stérile et désordonnée, élation – hyperhédonie –, énergie paraissant inépuisable mais souvent mal dirigée, multiplicité des projets contrastant avec le nombre d’abandon de ceux-ci, distractibilité, labilité de l’attention, excentricité, confiance en soi exagérée avec absence d’écoute des critiques, impulsivité, inconscience du danger, mépris des risques, volubilité, côté charmeur attirant l’attention et la sympathie, insomnies « rebelles », inattention à se nourrir correctement, abus d’excitants – alcool, café, drogues –, désinhibition, relâchement des censures morales –, bagarres, tenue vestimentaire voyante ou inadaptée –, sensibilité à la critique, susceptibilité, irritabilité, crises de colère ou même de rage et dans les cas les plus graves, perte du contact avec la réalité allant parfois jusqu’à des problèmes graves d’hallucinations, de mégalomanie, de paranoïa, etc. Voici ce qui nous induit à conclure à des épisodes maniaques chez Sheridan :

Les critères essentiels des secondes, les phases de dépression, sont anhédonie, labilité thymique, anxiété allant jusqu’à la paralysie intellectuelle et volitive, apathie, perte de l’élan vital, de l’entrain, de l’intérêt, de la concentration, de la motivation, de l’estime de soi, dégoût de tout, pessimisme, fatigabilité, effondrement de la libido (au sens de Jung plus qu’à celui de Freud), repli sur soi, rumination, alcoolisation, idéation suicidaire, etc. Voici de plus (en ajout à tout ceci) ce qui nous induit à conclure à des épisodes dépressifs chez Sheridan :

Aux périodes d'exaltation succèdent des phases d'effondrement total, documentées par ses contemporains : grand séducteur et orateur brillant le jour, il devient souvent un homme prostré, fuyant la réalité ou paralysé par l'angoisse la nuit.

Autres exemples

   –  Son attitude lorsqu’il voit brûler son théâtre est d’abord presque indifférente ; on pourrait presque la supposer encore teintée d’euphorie puis suivie d’un virage thymique à 180 degrés. Sa sensibilité et ses pleurs fréquents sont largement documentés (mais ce sont là des symptômes généraux de la bipolarité plus que des critères de dépression).

–  En février 1787, Sheridan prononce à la Chambre des communes son célèbre discours, une logorrhée exaltée de plus de cinq heures contre Warren Hastings (le gouverneur de l'Inde). À la fin, la Chambre applaudit à tout rompre (fait unique à l'époque) et Sheridan est transporté en triomphe par ses amis. Mais les jours suivants, Sheridan sombre dans une léthargie totale. Il refuse de voir quiconque, ne répond plus aux lettres politiques urgentes et s'enferme pour boire de grandes quantités de claret. Son ami et collègue politique Edmund Burke lui reproche cette attitude incompréhensible pour lui qu’il appelle son « indolence » soudaine qui met en péril leur stratégie politique.

   –  Autre cas de dépression soudaine contrastant avec une euphorie créatrice, un effondrement psychologique par procrastination en 1799 le jour de la première d’une nouvelle pièce, Pizarro, qu’il adapte de Kotzebue pour sauver le théâtre de la faillite. L'attente du public est immense, les billets sont vendus, la tension est à son comble, Sheridan est excité par l'enjeu financier. Puis la dépression s’installe, allant presque jusqu’au syndrome catatonique et il attend le soir de la première représentation pour réagir. L'acteur principal, John Philip Kemble, raconte qu'alors que le premier acte venait de commencer sur scène, Sheridan n'avait toujours pas écrit la fin de la pièce. Enfermé dans une loge à l'étage, prostré et paniqué devant des feuilles blanches, il boit. Les acteurs doivent monter le trouver entre deux scènes pour obtenir les répliques du cinquième acte qu'il écrit au fur et à mesure, dans un état de détresse psychologique totale.

   –  Il existe d’autres cas semblables de procrastination maladive : Sheridan est célèbre pour son incapacité chronique à finir ses pièces. Il écrit les dernières scènes de The School for Scandal (L'École de la médisance) pendant les répétitions sous la garde littérale des acteurs qui l'enferment dans une pièce avec du vin pour le forcer à écrire. Les biographes en parlent comme d’une paralysie dépressive face à l'enjeu mais, ne mettant pas ces exemples en opposition à ses épisodes maniaques, n’en concluent rien. Si l’anecdote est vraie, elle paraît cependant suffisante pour cela. L’argument le plus consistant, fondés sur des faits avérés, est cependant la façon dont Sheridan meurt. Voici comment :

La mort de Sheridan

Après la gloire vient la rançon de celle-ci pour les hommes de son tempérament à une époque où les troubles de l’humeur ne peuvent être soignés et s’aggravent sans cesse jusqu’à la catastrophe finale marquée par l'isolement et la déchéance à moins que ce ne soit par le suicide : à la fin de sa vie, après l'incendie du théâtre en 1809 et la perte de son siège de député (qui le protégeait des arrestations), Sheridan tombe dans une léthargie profonde, doublée d'un alcoolisme de plus en plus sévère, incapable de réagir alors que les huissiers saisissent ses derniers biens sur son lit de mort. Voici ce que raconte Thomas Moore, l’ami proche et futur biographe de Sheridan : un huissier particulièrement féroce parvient à s'introduire au 14, Savile Row où Sheridan réside encore, lui dit, alors qu’il est mourant et incapable de bouger, qu'il est en état d'arrestation ; il s'apprête à l’enrouler dans ses couvertures pour le transporter dans une sponging-house6 quand survient le médecin de Sheridan, le Dr Bain, qui menace l'huissier de poursuites pour meurtre, affirmant que son patient mourrait pendant le trajet si on le déplaçait. L'huissier accepte alors de s’en tenir à monter la garde mais en restant à l’intérieur de la maison. Sheridan, terrifié par l’idée de la prison dont il est menacé, écrit au banquier Samuel Rogers (qui est aussi poète) :

Je trouve des huissiers dans ma maison. Si je ne peux pas trouver 150 livres avant demain matin, ils vont m'emmener, moi et mes draps... Oh Dieu ! Ne me laissez pas périr dans un donjon.

Samuel Rogers et Lord Grosvenor envoient la somme réclamée pour payer cette dette spécifique et éviter l'incarcération immédiate, mais d'autres créanciers attendent déjà à la porte. John Watkins, l'un des premiers à publier une biographie juste après sa mort, décrit l'état de dénuement de la maison de Savile Row, pillée par les saisies successives.

La fin est pathétique : pendant que Sheridan agonise, les huissiers saisissent la quasi-totalité des meubles de la maison. Watkins rapporte que la chambre du mourant était presque nue : les tapis, les tableaux, et même une partie des vêtements avaient disparu. Sheridan passe les journées suivantes à fixer le plafond, terrifié à l'idée qu'on lui arrache aussi la couverture sous laquelle il grelotte. Qu’il soit à ce moment à l’article de la mort n’empêche pas qu’on puisse le suspecter de la clinophilie que l’on rencontre parfois chez certains bipolaires car l’agonie dure tout de même quelque temps encore.

L’acte suivant de ce drame est un article signé John Wilson Croker qui interpelle durement l'aristocratie anglaise dans The Examiner :

Oh ! Égarés que nous sommes ! Laissera-t-on le brillant Sheridan mourir de faim dans une chambre vide, abandonné par les princes et les nobles qui se disputaient autrefois l'honneur de sa compagnie ?

À l’image de la vie de Sheridan, la fin est grandiose (et d’une immense hypocrisie). On lui fait des funérailles nationales solennelles à l'abbaye de Westminster. Son cercueil est porté par des ducs et des comtes, ce qui fait répéter à un ami poète de cour une réplique qui aurait pu être de lui dans une de ses pièces mais qui était en fait une phrase historique7 :

Ils lui ont refusé du pain de son vivant, et lui ont donné une pierre [tombale] à sa mort.

Les maîtresses de Sheridan comme éléments d’information pour mieux comprendre la vie des théâtres londoniens et celle des actrices pendant « l’ère Sheridan »

Tout ce qui va être décrit à présent des relations amoureuses de Sheridan est un miroir parfait de sa psychologie de cyclothymique8. On y retrouve la même alternance dramatique d’élans d’exaltation romanesque frôlant la folie mais restant toujours en-deçà suivis de phases de jalousie maladive, de négligence dépressive et de profonds regrets. Si Sheridan n'est pas un mari fidèle, il n’est pas non plus volage pour les mêmes raisons que d’autres. Il ne s’agit bien entendu pas de faire ici une liste exhaustive de ses maîtresses mais d’étoffer quelque peu le portrait du trouble de l’humeur du dramaturge tout en donnant par la même occasion un aperçu de la vie des actrices de théâtre et de leurs « protecteurs » au xviiie siècle ainsi que de celle des femmes de la « bonne » société.

La parade amoureuse de Sheridan pour conquérir Elizabeth Linley, encore largement mineure mais déjà l'une des femmes les plus célèbres et courtisées d'Angleterre pour sa beauté et sa voix de soprano, se déroule dans un grand état d'excitation et d'audace. On croirait lire un roman de chevalerie à la fois du temps passé et en avance sur l’époque romantique avec sa fuite amoureuse, ses duels sanglants marqués par une recherche d'intensité dramatique, une inconscience des dangers et un mépris du risque qui caractérisent les phases d’élévation de l’humeur et de haute énergie des grands bipolaires. Après le mariage, son choix de la fierté au lieu de l’argent qu’Elizabeth pourrait si facilement gagner par le chant témoigne de sa confiance aveugle qu'il va faire fortune par ses propres moyens. Le fait qu’il délaisse sa femme presque aussitôt après les noces pour s'enfoncer dans les distractions mondaines, l'alcool et les liaisons extraconjugales le conduit à développer une paranoïa et une jalousie obsessionnelle envers Elizabeth qui, délaissée, privée de son art, finit par lui rendre la pareille en prenant un amant.

Bien que leurs admirateurs à tous deux ne l’avouent pas volontiers, le couple se déchire dans des scènes terribles car Elizabeth a le caractère de ses parents. Il est alors facile d’observer chez Sheridan le retour violent de la dépression, de la culpabilité et du désespoir dans le cycle infernal qui caractérise cette maladie qui ne peut être soignée à cette époque et s’aggrave sans cesse, évoluant inéluctablement par de perpétuels recommencements toujours plus graves vers la catastrophe finale. On raconte qu’après la mort d'Elizabeth, il refuse d'éteindre les bougies de la chambre mortuaire et arpente les couloirs de leur maison en hurlant son nom.

Parmi les amantes les plus durables (qui sont seulement les mieux connues) de Sheridan figure, après son mariage avec Elizabeth Ann en 1773 mais avant 1776 déjà, la scandaleuse mais talentueuse actrice Mary Robinson (1757-1800) surnommée « Perdita », du nom d’un des premiers grands rôles shakespeariens que lui offre Sheridan pour lancer sa carrière après lui avoir déjà offert le rôle-titre dans Roméo et Juliette. Le succès qu’elle remporte dans cette adaptation9 intitulée Florizel et Perdita du Conte d'hiver lors de la représentation du 3 décembre 1779 consacre le début de sa relation avec le prince de Galles (Florizel), le futur George IV, un mineur âgé de 17 ans seulement, en échange d’une somme de 20 000 livres (un montant astronomique pour l'époque) payable à sa majorité. Mais celui-ci, s’étant épris d’une autre femme, met un terme brutal à cette liaison dès 1781 et refuse de payer la somme promise. Elle menace alors de publier les lettres d’amour qu’elle a reçues de lui en les remettant à l’opposition, ce qui ne manquerait pas de créer une crise majeure de la monarchie, et obtient de George III en échange de leur restitution une perpetual annuity (rente viagère à vie) de 500 livres par an qui lui assure une indépendance financière totale pour le reste de ses jours.

Florizel et Perdita, Gravure anonyme, vers 1783.Florizel et Perdita, Gravure anonyme, vers 1783.

On pourrait croire que cette aventure aurait suffi au prince de Galles, qu’il aurait compris et retenu la leçon et se serait tenu désormais à l’écart des actrices-courtisanes de théâtre. Eh bien, pas du tout ! il tombe donc aussitôt après dans les filets d’autres actrices également courtisées par Sheridan qui ne manquait jamais de profiter ainsi des avantages que lui offrait son poste de directeur d’un théâtre. Mais Mary Robinson, elle, change de voie : atteinte peu après d’une maladie des jambes qui la laisse à moitié paralysée en 1783 et obligée d’abandonner le théâtre, elle troque la prostitution et le chantage contre une activité qui se révélera être presque aussi lucrative : elle devient poétesse, romancière féministe de romans gothiques à succès et icône de mode. Elle est alors prise pour modèle par les plus grands peintres de l’époque, Thomas Gainsborough, Joshua Reynolds et George Romney et devient un des fleurons de la haute société. Auteure, entre autres, d’un recueil de quarante-quatre sonnets à succès, Sappho and Phaon en 1796, elle est aujourd’hui encore désignée par le surnom de « Sapho anglaise » qu’on lui donna à l’époque.

Parmi les autres conquêtes de Sheridan figure en bonne place l’actrice et courtisane Margaret Cuyler (1758-1814) qui lui doit ses débuts au Drury Lane le 4 janvier 1777 dans le rôle de Miranda, la fille de Prospero, dans La Tempête de Shakespeare et avec laquelle la liaison semble également avoir commencé peu de temps après son mariage avec Elizabeth. Son nom est un pseudonyme emprunté à l'un de ses premiers amants, le capitaine Cuyler. Elle ne chantait pas et n’a donc tenu aucun rôle d’opéra mais a joué Cressida dans Troilus and Cressida et Goneril dans King Lear. Comédienne médiocre, décrite par son imprésario comme une « Vénus irlandaise sans grâce », elle compensait son manque de talent par sa beauté et pouvait donc fréquemment se dispenser de travailler au théâtre, ce qu’elle ne fait que l’été et jusqu’en 1809 seulement, ayant elle aussi de riches amants et passant de main en main toute sa vie malgré son mariage le 21 février 1778 avec un certain Dominic Rice. Comme pour Mary Robinson, il est tentant de rapprocher cette liaison des visites aux prostituées dont tant d’artistes bipolaires se sont montrés friands dans l’histoire de cette maladie.

Frances Anne Crewe (née Greville, novembre 1748 – 23 décembre 1818) est une hôtesse whig mondaine mariée au riche baron Crewe et à qui Sheridan dédie The School for Scandal. Dans son poème manuscrit A Portrait, la dédicace poétique intime de cette pièce, il la décrit comme son inspiratrice et son modèle. Leur liaison, qui débute en 1775 et est à son zénith en mai 1777, est largement documentée et fait d’elle la première maîtresse avérée de Sheridan après son mariage le 13 avril 1773, transformant celui-ci en un mariage de convenance et de représailles. Elle aussi est considérée comme l'une des plus belles femmes de son temps mais d’un tout autre niveau que les deux précédemment citées. Ce n’est pas une courtisane mais une figure politique influente connue pour son poème « A Prayer for Indifférence » ainsi que pour son journal intime paru en 1786, An English Lady in Paris. Elle est représentée dans un grand nombre de tableaux dont le plus connu est celui-ci-dessous, même s’il ne s’agit pas d’un des trois portraits que lui a consacrés Joshua Reynolds.

Frances Anne Greville, Lady Crewe, d. 1818. Wife of 1st Baron Crewe, Estampe de Thomas Watson d’après Joshua Reynolds , Mezzotinte sur papier, 1773, Scottish National Gallery of Modern Art.Frances Anne Greville, Lady Crewe, d. 1818. Wife of 1st Baron Crewe, Estampe de Thomas Watson d’après Joshua Reynolds , Mezzotinte sur papier, 1773, Scottish National Gallery of Modern Art.

Puis, en 1788, Sheridan se lance dans une liaison passionnée, que l’on a décrite comme maladive et qui va dégénérer dans un scandale inouï, avec Henrietta Spencer, dite Harriet (Wimbledon, 16 juin 1761 – 11 novembre 1821), la jeune épouse (depuis le 27 novembre 1780) de Frederick Ponsonby vicomte de Ducannon, plus tard comtesse de Bessborough, c’est-à-dire la sœur cadette de Giorgiana Cavendish, qui devint la duchesse de Devonshire à 17 ans. Comme elle, elle est dissipée, dépensière, mal mariée, bien pourvue d’amants, dépendante au jeu et gravement endettée. Ce n'est que lorsque le mari d'Harriet, qui les surprend en pleins ébats, menace de divorcer en 1789, à cause de Sheridan davantage qu’en raison de ses dettes, que la liaison, prend finalement plus ou moins fin. Mais Sheridan reste longtemps obsédé par Lady Bessborough qui, pour sa part, entretient plus tard une liaison avec Lord Granville, lequel préfère finalement épouser sa nièce Harryo, la fille de Giorgiana, la veille de Noël 1809.

Harriet Spencer, Lady Bessborough, La Belle Assemblée (1810).Harriet Spencer, Lady Bessborough, La Belle Assemblée (1810).

En 1789, Sheridan a un enfant avec une gouvernante nommée Caroline Townsend dont on ne connaît pas les dates de vie et de mort puisqu’il s’agit d’une femme de l’ombre. Cette liaison mérite d’être brièvement décrite car est bien typique des mœurs de l’époque. Ce sont les amies de Sheridan, Georgiana Cavendish duchesse de Devonshire et Henrietta Ponsonby, comtesse de Bessborough, sa propre maîtresse, qui l'aident à organiser le départ de Caroline hors d’Angleterre sous une fausse identité (mais qui revient incognito pour l'accouchement), adoptent et font élever le bébé à Devonshire House puis dans un internat privé sous le nom de Fanny Mortimer et lui font faire un beau mariage. Déclarée « enfant trouvée », celle-ci se croira longtemps fille bâtarde de l’une ou de l’autre et tombera de son haut en découvrant que sa vraie mère n’était qu’une gouvernante.

Le point le plus caractéristique de l’attitude de Sheridan envers les femmes n’était pas qu’il les collectionnait et vivait souvent avec plusieurs d’entre elles en même temps mais qu’il les menaçait, les harcelait et les agressait physiquement si elles refusaient de céder à ses avances. Le cas d’Elizabeth Vassal, d’abord Lady Webster puis Lady Holland, c’est-à-dire, comme lui et toutes les courtisanes de théâtre, a social climber, est resté célèbre à cet égard. Sa réputation de « rake » (débauché) lui venait de l’alcool dont on pensait qu’il était le principal coupable des colères noires qui le prenaient tout à coup mais à son époque personne ne savait rien des troubles de l’humeur.

L’objectif n’étant pas de faire ici une liste exhaustive des noms des maîtresses du mari d’Elizabeth Ann mais de préciser sa personnalité de bipolaire et d’évoquer en passant les mœurs des théâtres à Londres à son époque, passons à quelques exemples bien connus du comportement des actrices pendant « l’ère Sheridan » à Londres, celles qui jouaient dans les théâtres qu’il dirigeait et qui font pendant aux divas d’opéra les plus scandaleuses du début du XVIIIe siècle en Angleterre telles que les fameuses Anastasia Robinson, Faustina Bordoni et Francesca Cuzzoni ou encore, pendant « l’ère Sheridan », une des plus scabreuses d’entre elles, Caterina Gabrieli :

George Anne Bellamy (1731-1788) : Actrice tragique acclamée à Drury Lane, sa vie privée est un roman d'aventures libertin. Célèbre pour sa beauté, elle est enlevée à l’âge de 12, 13 ou 14 ans par un noble, William Byron, 5e lord Byron (le grand-oncle du célèbre poète), se creuse comme Sheridan un gouffre financier irréparable en accumulant d'immenses dettes de jeu, change régulièrement d'amant au vu et au su de tous, contracte un mariage illégal, passe plusieurs séjours en prison pour dettes et publie des mémoires détaillés et d'une franchise totale sur ses frasques sexuelles et financières, choquant profondément la bourgeoisie.

Frances (Fanny) Barton-Abington (1737-1815). D’abord vendeuse de fleurs, chanteuse de rue et de cabaret, servante et peut-être prostituée occasionnelle entre ses 13 et 15 ans (rumeur non vérifiée), elle est lancée par Garrick au Drury Lane où elle reste pendant dix-huit ans avant de passer au Covent Garden, et obtient en particulier de Sheridan le rôle de Lady Teazle dans l’École de la médisance. Mariée (très peu de temps) avec le trompettiste royal James Abington, d’où son nom, elle devient une des meilleures actrices de son temps tout en faisant continument scandale et fait fortune en pressurant ses amants, toujours de grands personnages de l’aristocratie. Elle a parfois tenu des rôles chantés, comme celui de Lucy Lockit10, la fille du geôlier corrompu de la prison de Newgate, dans le Beggar’s Opera du 19 juin 1757.

Sophia Baddeley (1745–1786), dotée d'un grand talent d'actrice et d'une voix de soprano magnifique très appréciée au Drury Lane et dans les Vauxhall Gardens où elle interprétait des airs et ballades à la mode, est connue autant pour ses performances que pour sa vie de courtisane de haut vol au train de vie extravagant qui l’oblige finalement à fuir l’Angleterre pour échapper à ses créanciers, une pratique fréquente au xviiie siècle. Soutenue financièrement par une multitude de politiciens et de nobles fortunés, elle sombre dans une grave dépendance aux opiacés. Ses excès constants et ses dépenses pharamineuses causent sa déchéance artistique et sa mort précoce dans la misère.

Sarah Siddons (1757-1831), spécialisée dans les rôles tragiques et surnommée « la reine du Drury Lane » n’a pas eu de liaisons scandaleuses. Malgré ses nombreux flirts, elle était une exception dans ce milieu.

Elizabeth Farren (1759-1829), rivale d’Abington et surnommée « la reine de la comédie » par Walpole, devient comtesse de Derby un mois après avoir quitté la scène mais, comme Siddons, n’a jamais eu de liaisons sulfureuses.

Dora (Dorothea) Jordan (1761-1816), l’actrice comique anglo-irlandaise spécialiste des rôles travestis déjà citée lors de la description de l’incendie du Drury Lane, est d’abord modiste puis fait ses débuts sur scène à Dublin au Crow Street Theatre. Séduite par Richard Daly, directeur du théâtre concurrent Smock Alley, elle rejoint sa troupe en 1781 et c’est là que commencent les rumeurs malveillantes à son sujet. Elle rejoint donc celle de Wilkinson en Angleterre puis est engagée par Sheridan au Drury Lane en 1785 où elle fait scandale par ses liaisons, surtout par celle de longue durée avec le futur roi Guillaume IV. On la trouve ensuite au Haymarket et à Covent Garden. Elle passe pour l’une des actrices les plus scandaleuses de son siècle. La critique s’est montrée sans pitié pour elle et on a donné son nom à un pot de chambre.

Harriot Mellon (1777-1837), fille illégitime du directeur de théâtre de Portsmouth et d’une dame de vestiaire, devient, jeune encore, la femme la plus riche d’Angleterre par son mariage avec le très vieux banquier Thomas Coutts (qui déshérite ses trois filles d’un premier mariage à son profit) puis, à 50 ans, avec le très jeune duc de St Albans, ce qui provoque un tollé. Elle aussi est une des principales stars du Drury Lane de Sheridan.

Un des cas d’ascendance sociale les plus extrêmes des courtisanes du xviiie siècle est celui d’Amy Lyon qui se faisait appeler Emma Hart, tout d’abord servante chez les Linley. Mais n’ayant jamais eu de rôles comme actrice ou chanteuse vedette au théâtre même si elle ne manquait pas de talent dans ce double domaine, son cas sera traité dans une simple note lors de la biographie de Samuel Linley.   

Laissons là les actrices et revenons à Sheridan, en sautant la quinzaine d’années qui suit sa liaison avec Caroline Townsend. Elizabeth Ann étant décédée, il se remarie le 27 avril 1795, ne tenant aucun compte de la différence d’âge avec Hester Jane Ogle (1775/1776 – 27 octobre 1817), dite Hecca, 19 ans, la fille du doyen de Winchester et, par sa mère, la petite-fille de l’évêque de Winchester. Le 14 janvier 1796 ils ont un fils, Charles Brinsley, et s’installent en 1797 dans le fabuleux domaine de Polesden Lacey11 à Great Bookham dans le Surrey. On peut supposer que, reproduisant sans cesse le même schéma qu’avec Elizabeth et ses nombreuses maîtresses, il achète ce domaine pour l’impressionner alors qu’il est criblé de dettes. Lui-même le décrit comme « le plus bel endroit d’Angleterre » mais il est en mauvais état et nécessite une reconstruction que Sheridan, toujours à court d’argent, devrait pourtant savoir ne jamais pouvoir faire. Hecca et son fils sont représentés dans un fameux tableau de l’artiste londonien John Hoppner (1758-1810), Mrs. Richard Brinsley Sheridan and Her Son, peint en 1797, conservé au Metropolitan Museum of Art, et reproduit en 1909 dans un livre de Walter Sichel sous le titre de Hester Sheridan née Ogle after Hoppner. Il ne laisse à ce second mariage, un nouvel échec sentimental parce qu’il est lui aussi presque immédiatement suivi d’indifférence, de négligence et de paranoïa, aucune chance d’évoluer favorablement en poursuivant sa liaison avec Lady Bessborough tandis que Hecca, dépitée comme l’a été autrefois Elizabeth par l’amour de son mari pour une autre et fatiguée de ses excès d’alcoolisme, en contracte une de son côté avec Lord Charles Grey.

Hester Jane Sheridan, née Ogle, La Belle Assemblée (1825).

L’argent, comme toujours, est le principal problème. Sheridan, qui a toujours eu un train de vie exorbitant, a toujours été un joueur invétéré perdant gros et contractant de nouveaux emprunts pour rembourser les anciens, et toujours eu aussi l’habitude de dépenser bien davantage que son revenu de sorte que la dot de Hecca ne fait que le soulager momentanément. Ayant accumulé toute sa vie les dettes comme l’ont fait avant lui ses grands-parents et ses parents « tombés presque dans la misère »12, il est cependant fièrement indépendant et hésite à accepter l'aide d’autrui. En mars 1804, Charles James Fox et le prince de Galles parviennent tout de même à le persuader d'accepter le poste prestigieux et lucratif de receveur général du duché de Cornouailles. Il l’occupe de 1804 à 1807 puis de 1808 à sa mort en 1816. Mais après avoir perdu son siège à la Chambre des communes en 1812, il ne bénéficie plus de l’immunité légale dont jouissent ses membres (Parlamentary privilege). Il est arrêté et emprisonné pour dettes à plusieurs reprises pour de brèves périodes dans des maisons de bailiffs à Londres (c’est-à-dire des sponging-houses, selon la définition donnée précédemment) dont il est cependant chaque fois tiré par l’intervention d’amis généreux. Cependant, à force de danser sur la corde raide, la catastrophe finale, celle de l’effondrement professionnel et financier définitif, se produit en cette même année 1812. N'ayant pas été réélu lors des élections générales de Stafford, le prince de Galles, devenu prince régent le 5 février 1811 en raison de la grave maladie mentale de son père également due à un trouble bipolaire, refuse de lui avancer les fonds nécessaires pour acheter un siège, ce qui brise définitivement sa carrière. Ses dernières années sont misérables : alcoolique, fréquemment victime d'épisodes de dépression, il est harcelé par les huissiers et les verra même emporter ses meubles alors pourtant qu’il occupe toujours son poste lucratif de receveur général qui lui assure un revenu plus que confortable et qui aurait largement suffi à tout autre qu’à un grand bipolaire. Il tombe malade en décembre 1815 et, selon Thomas Moore, meurt le 7 juillet 1816 à Londres au 14 de Savile Row avec sa femme à ses côtés13, elle-même déjà proche de la phase terminale du cancer qui l’emportera l’année suivante, le 27 octobre 1817. Il est enterré au Coin des poètes de l'abbaye de Westminster le 13 juillet. Leur fils, Charles Brinsley Sheridan (14 janvier 1796 – 29 novembre 1843), devient écrivain et auteur d'ouvrages sur la philosophie et la littérature grecque après la mort de ses parents.

François Buhler
octobre 2026

 

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Notes

1. Il subsiste quelque incertitude quant à la date de naissance de Sheridan. Jeffares, dans l’article de A Norman, « Sheridan, Richard Brinsley (1751-1816) » de l’Oxford Dictionary of National Biography (Oxford University Press, 2004) dit qu’il naît en septembre ou octobre 1751 alors que Stephen et d'autres donnent une date précise, le 30 octobre 1751.

2. Après une première alerte assez sérieuse déjà en 1765, George III subit en 1788-1789, 1801, 1804 et 1810-1820 quatre crises majeures, toujours plus graves, qui le conduisent à la démence permanente lors de la dernière. Dans celle du 1788-1789 dont il est question ici, il est isolé à Windsor puis à Kew Palace et soumis à des traitements psychiatriques brutaux et totalement inadéquats par les docteurs Francis et Thomas Willis pour tenter de soigner un accès de manie aiguë. Placé devant la folie manifeste de roi, le gouvernement est contraint de proclamer la régence. Cette crise est caractérisée par une logorrhée incontrôlable et poussée à l’extrême, des hallucinations (le roi fait par exemple arrêter son carrosse pour aller serrer la main d’un chêne qu’il prend pour le roi Frédéric-Guillaume III de Prusse), l’obscénité (il se met nu en public), des propos vulgaires, des accès de colère répétés et violents, etc. Il est traité selon la « médecine des fous » de l’époque, i- e. par la camisole de force, le bâillon, la chaise de coercition, les restrictions punitives de nourriture, les douches glacées, le maintien à l’air glacial de l’hiver dans une chambre toutes fenêtres ouvertes, les bains de pieds à l’eau brûlante, les vésicatoires (poudre corrosive) provoquant d’énormes cloques sur tout le corps, les scarifications, les saignées, émétiques, purgatifs, vomitifs, etc. Ce ne sont pas seulement les manifestations cliniques qui sont absolument typiques d’une crise de bipolarité 1 mais aussi la guérison soudaine, presque instantanée, inexplicable et totale qui survient en février 1789 après trois mois d’enfer et qui, dans ce cas précis, met aussitôt fin à la crise politique.

3. David Garrick (Hereford, 9 février 1717 – Londres, 20 janvier 1779) est un célèbre acteur, dramaturge, producteur de théâtre dont il n’est pas exagéré de dire qu’il a joué un rôle de premier plan dans l’évolution du théâtre au XVIIIe siècle. Il étudie le droit et la littérature avec Samuel Johnson dont il devient l’ami. Après quelques expériences réussies comme acteur, notamment à Covent Garden, il se fait remarquer dans le rôle-titre de la pièce Richard III de Shakespeare qui lance sa carrière. Il est alors engagé par Charles Fleetwood au théâtre de Drury Lane dont il devient le directeur en avril 1747, un poste qu’il occupe durant 29 ans, jusqu’en 1776. C’est sous sa direction avisée que ce théâtre devient l’un des plus importants d’Europe. Le 22 juin 1749, il épouse la danseuse de ballet d’origine allemande Eva Marie Veigel (1724–1822). William Hogarth fait leur portrait à plusieurs reprises. Il est moins apprécié comme dramaturge mais n’en est pas moins l'auteur d'une quarantaine de pièces. A sa mort, il a l’honneur d’être le premier acteur enterré à l’abbaye de Westminster dans le « Coin des poètes ».

4. Dora Jordan (22 novembre 1761 – 5 juillet 1816) était une actrice-courtisane célèbre pour ses rôles comiques. Elle était aussi la maîtresse de longue date du futur Guillaume IV lorsque celui-ci n’était encore que le duc de Clarence. 

5. On parle de cyclothymie lorsque les alternances entre les phases maniaque et dépressive sont plus rapides mais moins accentuées que dans la bipolarité de type 1 ou 2, et malheureusement coupées de périodes d’euthymie (humeur égale et sans trouble) plus courtes, ce qui est une autre forme de souffrance que dans les épreuves terribles de la bipolarité qui se caractérise par des phases moins rapprochées mais plus intenses espacées par des intervalles de santé presque parfaite beaucoup plus durables. Pour utiliser une comparaison que nous n’avons pourtant jamais rencontrée sous cette forme très simple dans les travaux des psychiatres, on pourrait assimiler la première à une chaîne de petites collines très rapprochées et la seconde à de dangereux pics très élevés (phases maniaques) assez largement séparés par des vallées extrêmement profondes (phases de dépression) avec un risque, qui s’est souvent concrétisé avant qu’on apprenne à soigner les troubles bipolaires, de chute mortelle en passant des unes aux autres. Il nous paraît important d’ajouter à ceci que Sheridan, selon cette définition, souffrait à notre avis de cyclothymie et non de bipolarité et que cette « catégorisation » qui n’est nullement faite par les psychiatres pour nuire aux personnes atteintes de ce trouble mais pour les aider, ne porte nullement ombrage à Sheridan ni à personne d’autre pour nous-même, qui considérons au contraire qu’une maladie est une maladie et rien de plus et qu’en conséquence il n’y a rien de plus dépréciant ou rabaissant dans les affections de l’esprit que dans la grippe ou le fait d’avoir un problème quelconque au pied ou au bras.

6. Une sponging-house est un lieu de détention temporaire pour les débiteurs leur permettant de mettre en ordre leur situation financière avant la prison pour dettes s’ils n’y parviennent pas. Ce terme imagé rappelle que le geôlier, appelé sheriff’s officer ou bailiff (huissier de justice) pressait les détenus provisoires comme des éponges pour leur soutirer leurs derniers fonds en leur faisant payer des frais exorbitants pour leur logement temporaire et leur nourriture avant de les envoyer à la debtor’s prison.

7. Cette phrase, "He asked for bread, and he received a stone" (il demandait du pain et il a reçu une pierre), est apocryphe si l’on prétend qu’elle a été prononcée le 21 juillet 1796 à Dumfries en Ecosse par la mère du poète Robert Burns quand elle a vu le somptueux monument funéraire érigé en l'honneur de son fils, alors que ce dernier avait passé sa vie entière dans la misère financière et l'indifférence générale. Mais elle est historique en ce qu’elle provient d’un poème satirique de six vers de Samuel Wesley (1662-1735) publié en 1736 à propos d'un écrivain gallois, Samuel Butler : On the Setting up Mr. Butler's Monument in Westminster Abbey (Sur l'érection du monument de M. Butler dans l'abbaye de Westminster)

8. N’étant pas psychiatre et n’ayant pas conséquent aucune prétention à faire valider notre analyse sous aucun autre terme que celui, très général, de trouble de l’humeur, nous faisons ce choix de parler de cyclothymie sous toute réserve. Nous pensons en effet que ce terme correspond à une réalité plus probable que celui de bipolarité, même de type 2 car le trouble de Sheridan reste d’une gravité mesurée et constante, ne montrant aucun épisode vraiment grave nécessitant un internement, ni folie manifeste ni dépression montrant un véritable danger de suicide. Il ne s’agit de notre part en aucune manière d’un « diagnostic » mais de mettre à disposition des psychiatres des faits avérés pour qu’ils fassent leur travail et s’expriment sur ce cas puisque jusqu’à présent ils ne l’ont pas fait davantage que les biographes.

9. Cette adaptation de David Garrick, sous-titrée « pastorale dramatique », était une pièce écrite, jouée et publiée en janvier 1756 déjà qui ne gardait du texte de Shakespeare que la romance entre Florizel et Perdita.

10. En anglais Lockit (Lock it) signifie « verrouille-le » ou « enferme-le à clé ». Dans l'Angleterre du xviiie, les personnages de comédie portent fréquemment des noms caractérisant leur personnalité ou leur fonction. Cette pratique, qui remonte à l’Antiquité grecque et romaine, est non seulement utilisée pour tous les personnages du Beggar’s opera de 1728, mais conservée par Sheridan et ne disparaît progressivement qu’à la fin du xixe siècle. On appelait de tels noms des aptronyms ou charactonyms, ce que l’on traduit en général par des « noms aptes » ou « parlants », relayés au xixe par les psychonyms de Dickens.

11. Le domaine est acheté par les administrateurs de Sheridan grâce à la dot de sa femme de 8 000 £ et à l’argent provenant de la vente d’actions du Drury Lane.

12. Chedzoy, (1998), p. 23.

13. Dans son roman Le Tour du monde en quatre-vingts jours paru en 1872, Jules Verne sème la confusion en affirmant que son héros Phileas Fogg vivait au 7 Savile Row, « la maison même où Sheridan était mort en 1814 ». Il commet ainsi deux erreurs, le 7 Saville Row au lieu du 14 et 1814 au lieu de 1816. Il existe aussi une version de la mort de Sheridan selon laquelle il meurt seul à Polesden Lacey, abandonné par sa femme Hester, excédée, qui a quitté le domaine quelque temps auparavant.

 

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Samedi 24 Octobre, 2026