bandeau actu 840 bandeau gazette 840
François Buhler, octobre 2026

La famille Linley (3/8)

Elizabeth Ann Linley, « la meilleure chanteuse d’Angleterre », et son mari, Richard Brinsley Sheridan, « le meilleur dramaturge anglais du xviiie siècle ».

Elizabeth Ann Linley (Abbey Green ou au 5 de Pierrepont Street à Bath, 4, 5 ou 7 septembre 1754 - 28 juin 1792), connue à son époque comme la meilleure soprano d’Angleterre, reste considérée aujourd’hui comme une des meilleures chanteuses anglaises du xviiie siècle. Dans un article sur Elizabeth Sheridan (le nom de son mari) paru dans la Cyclopedia1d’Abraham Rees, Charles Burney écrit :

 Il y avait un éclat, un esprit et une douceur mélodieuse dans le ton de sa voix qui pénétrait instantanément le cœur de ses auditeurs, autant que son apparence angélique ravissait leurs yeux. Son shake (tremblement ou trille2) était parfait, sa justesse d'intonation la vérité même, et l'agilité de sa gorge avait une capacité à maîtriser n’importe quels difficultés et traits rapides qui plaisait .

Selon The New Grove Dictionary of Music and Musicians, Elizabeth Ann possédait « l'une des voix de soprano les plus douces et les plus expressives de son temps ».

Thomas Gainsborough, Portrait of Miss Elizabeth Linley [later Mrs. Richard Brinsley Sheridan], v. 1775, Philadelphia Museum of Art.

Mais elle a aussi d’autres talents : unanimement célébrée pour sa beauté, notamment par Charles Burney qui l’appelait « the Fair Maid of Bath », elle fait l'objet de nombreuses toiles des meilleurs portraitistes de son époque, notamment Thomas Gainsborough (Sudbury, bapt. 14 mai 1727 – Londres, 2 août 1788), un ami de la famille et un des artistes peintres, graveurs et dessinateurs britanniques les plus célèbres de la Grande-Bretagne du xviiie siècle, qui la peint plusieurs fois, notamment vers 1768, 1772, 1775 et 1785-87, Joshua Reynolds (Plympton, 16 juillet 1723 – Londres, 23 février 1792), cofondateur et premier président de la Royal Academy of Arts, maître de William Turner, qui la représente en sainte Cécile et Richard Samuel (actif entre 1770 et 1786) comme l’une des neuf principales « bas-bleus » de son époque dans ses Neuf muses vivantes de Grande-Bretagne en 1777. Mais il y en a bien d’autres encore, tels que Benjamin West (voir plus loin), Ozias Humphry, qui a vécu avec la famille, George Romney, le rival de Reynolds, Gainsborough Dupont, le neveu et unique élève de Thomas Gainsborough et peut-être Richard Cosway, le miniaturiste, si c’est bien lui qui a réalisé le portrait peu ressemblant ornant un médaillon de 1780 environ conservé au Holburne Museum de Bath. Il existe encore d’autres tableaux restés anonymes ou, comme la miniature sur ivoire de Cosway, d’attribution douteuse. On peut en conclure qu’elle plaisait non seulement aux musiciens mais aussi aux artistes peintres. Du reste, lorsque le tableau où elle figure représente plusieurs personnages, même de plus haut lignage, c’est souvent elle qui en constitue le point focal, qu’elle soit isolée des autres formant des groupes et en pleine lumière comme chez Samuel ou distinguée de ceux-ci par la grandeur et la couleur, comme dans la fameuse Scène allégorique de la réconciliation du prince de Galles avec Mme Fitzherbert attribuée à Henry Tresham (1751-1814).

Mais Elizabeth Ann n’est pas seulement belle et douée artistiquement, elle est aussi renommée pour son intelligence. Epouse du principal dramaturge de son époque, Richard Brinsley Sheridan, qu’elle aide à écrire ses textes, et même si son nom n’apparaît jamais dans les œuvres de son mari, elle se fait connaître en poésie et en littérature, fait partie de la Blue Stockings Society et milite en politique dans le parti whig.

Elizabeth, (qui a toujours préféré le raccourci d’Eliza pour elle-même et ses familiers), est la deuxième des douze enfants et la première fille de Thomas Linley l’Aîné (un frère aîné, George Frederick3, baptisé le 12 mars 1753, est vraisemblablement décédé pendant la petite enfance). Elle passe son enfance à Bath, vraisemblablement sa ville natale. Comme ses frères et sœurs, elle hérite des aptitudes musicales de ses parents et commence vraisemblablement à chanter en concert à l'âge de 9 ans mais semble n’être apparue pour la première fois sur scène dans un rôle soliste qu’en compagnie de son frère Thomas le 29 janvier 1767 au Covent Garden de Londres (fondé en 1732 mais plutôt appelé le Royal Opera House depuis 1858) dans The Fairy Favour de l’acteur et dramaturge Thomas Hull (1728-1808), un masque présenté en intermède entre une comédie et un divertissement comprenant de la musique de Bach écrit l’année précédente en l’honneur du prince de Galles4. Elizabeth y chantait et son frère jouait le rôle de Puck. C’est surtout lui qui tient la vedette. Les journaux ne tarissent pas d’éloges sur la prestation du jeune garçon tant comme chanteur et danseur que comme violoniste :

On ne saurait assez louer le petit garçon qui interprète le rôle de Puck ; son chant, son jeu de violon et sa danse du hornpipe sont tout simplement exceptionnels et révèlent des aptitudes extraordinaires chez un enfant. (Lloyds Evening Post du 3 février 1767).

Thomas Gainsborough, Elizabeth Ann (14 ans) et son frère Thomas (12 ans), v. 1768 [titre original avant 1817 : A Beggar Boy and Girl.Thomas Gainsborough, Elizabeth Ann (14 ans) et son frère Thomas (12 ans), v. 1768 [titre original avant 1817 : A Beggar Boy and Girl.

L’éducation générale d’Eliza est assurée par sa mère bien qu'elle passe un an, ou peut-être deux, dans un pensionnat de la ville voisine, Bristol où elle apprend les rudiments de la conversation française, de la danse, du dessin, de la peinture et du maintien. Ces boarding schools for young ladies étaient relativement nombreuses au xviiie siècle en Angleterre et l’on y enseignait souvent aussi la broderie et la musique, le but étant de préparer les jeunes filles à trouver un mari et à tenir le rôle qui leur était dévolu dans la vie sociale, et non à acquérir les connaissances littéraires et scientifiques réservées aux garçons.

Le père se montre rigide dans son application des horaires des enfants, les obligeant à se produire chaque semaine dans des concerts à Bath et dans des salles à Oxford et à Londres. Selon Mary Dewes5, une personne présente à l’un de ces concerts, il les surmène et oblige Elizabeth à interpréter des chansons trop difficiles pour son âge. Elizabeth étant sous contrat synallagmatique avec son père en tant qu'apprentie musicienne et lui devant pour cela à ce double titre une obéissance absolue ainsi que l’exigeait la loi, elle n’a aucun droit à l’argent qu’elle gagne qui augmente ses revenus à lui.

Pour gérer son image, son père choisit soigneusement les lieux où il lui permet de se produire, s'assurant ainsi qu'elle ne chante que dans des festivals de la haute société et évite le piège de se produire sur la scène londonienne dominée par les actrices et chanteuses courtisanes. Parmi ceux qu'il retient en tant que manager, il y a ses propres concerts à Bath et au Three Choirs Festival, lequel se déroule alternativement dans les cathédrales de Gloucester, de Hereford et de Worcester ; il permet également des représentations à Cambridge, Chester, Londres, Oxford et Salisbury. Ces tournées sont des événements somptueux accompagnés de rassemblements sociaux dans lesquels Elizabeth et les autres interprètes doivent divertir les assistants pendant plusieurs heures avant chaque représentation. En sélectionnant un répertoire pour rehausser la renommée d'Elizabeth, son père élimine les chansons populaires, choisissant à la place des ballades régionales avec un « pedigree national impeccable »6 et des classiques, centrés sur Händel, le compositeur qui formera le noyau de son futur répertoire. Parmi ses prestations les plus remarquées, il faut citer son interprétation du rôle de Galatée en mai 1768 dans le semi-opéra7 Acis et Galatée (HWV 49). Les critiques de l’époque, tels que Frances (Fanny) Burney, la fille de Charles Burney, Daniel Lyons et le fameux castrat Gaspare Pacchierotti, relèvent que sa voix avec son expression claire, non affectée et douce était particulièrement compatible avec le style oratoire de Haendel. Ces qualificatifs utilisés pour décrire sa voix sont également attribués à son comportement par l’organiste et compositeur William Jackson (Exeter, 29 mai 1730 – Exeter, 5 juillet 1803), Charles Burney et d'autres, ajoutant à l'admiration du public pour Elizabeth, la propulsant pendant quelque temps au rang de chanteuse la plus célèbre d'Angleterre et faisant d’elle l'objet d'une dévotion culte de la part de ses admirateurs. Ce William Jackson d’Exeter, comme on l’appelle généralement, ami de la famille Linley et auteur d'Observations sur l'état actuel de la musique à Londres (1791), un ouvrage particulièrement critique, écrit de la musique spécifiquement pour elle, comme le font son frère Tom et son père. Une grande partie des œuvres de son père de sa période de Bath n'a pas survécu mais il reste celles de Jackson, notamment plusieurs recueils de Twelve Songs (1765–1770) et les Twelve Canzonets (v. 1770), spécialement conçues pour s'adapter à sa voix juvénile.

Voici de ce compositeur oublié le premier et le plus connu des Twelve songs, opus 9, un duo dans lequel Elizabeth a probablement tenu la voix principale dans sa jeunesse : « Time has not thinn’d my flowing hair » (« Le temps n’a pas éclairci mon abondante chevelure »)

William Jackson, 12 Canzonets, opus 9, no 1, « Time Has Not Thinn'd My Flowing Hair », Irene Mas Salom, Emma Kirkby, Ensemble Mallorca Ars Musicae, Toccata Classics 2018.

Elizabeth est aussi annoncée dans les journaux locaux comme soliste d’un concert dont le programme contient deux autres œuvres de Jackson jouées le 26 novembre 17678, l'Ode à la fantaisie de Wharton et le Lycidas9 de Milton. En ce qui concerne la collaboration avec son frère Tom on peut citer la cantate pour soprano et orchestre In yonder grove exécutée en première lors de la dernière apparition publique d'Elizabeth en mars 1773 dont la musique est écrite par lui et les paroles, très vraisemblablement, par elle-même. Tom compose l'œuvre de manière à mettre en valeur la souplesse de sa voix, sa virtuosité et l’étendue de son registre dramatique. En plus de cette œuvre si remarquable, de nombreux airs inclus dans ses concerts évoquent des oiseaux chanteurs, comme le rossignol de l'air « Sweet Bird » de l’ode pastorale L’Allegro, il Penseroso ed il Moderato (HWV 55, 1740) de Händel ou l’alouette de Semele (HWV 58, 1744), un drame musical du même compositeur « présenté à la manière d’un oratorio ». Ce lien soigneusement et fréquemment entretenu entre la voix d'Elizabeth et les oiseaux, encore renforcé par le dialogue si fréquent chez Thomas le Jeune de la voix soliste de soprano de sa sœur et du hautbois, l’instrument le plus propre à évoquer le rossignol et dont jouait si exceptionnellement bien son frère Samuel qui n’avait pourtant que 12 ans lorsqu’il contribua à créer cette œuvre, était probablement volontaire dans le but d’attirer l'attention du public et de forcer son admiration sur les qualités spécifiques de sa voix et ses capacités naturelles. George III les ayant entendus se produire à Drury Lane, est impressionné au point d’inviter la famille Linley le mois suivant, en avril 1773, à divertir la famille royale à Buckingham Palace dans un concert privé de cinq heures pour lequel le roi paie Linley l’Aîné 100 £ (équivalent à 14 000  £ en 2021). 

Exemple 1

Georg Friedrich Händel, l'Allegro, Il Penseroso ed Il Moderato (HWV 55), « Sweet Bird, That Shun'st The Noise Of Folly », Emma Kirkby, Academy of Ancient Music, sous la direction de Christopher Hogwood.


Exemple 2

Georg Friedrich Händel, Semele (HWV 58), sur un livret de William  Congreve, acte I, « The morning lark to mine accords his note », exprime le chagrin de Semele comparant sa détresse amoureuse au chant de l'alouette au lever du jour, Marie Lys, Festival Händel de Göttingen, 19 mai mai 2023, sous la direction de Georg Petrou.


Exemple 3

Thomas Linley  « In yonder Grove », Julia Gooding, The Parley of Instruments, sous la direction de Paul Nicholson (clarinette en imitation du rossignol)


Elizabeth fait la connaissance de Richard Brinsley en octobre 1770, peu de temps après l'arrivée de la famille Sheridan à Bath. Les Sheridan sont invités chez les Linley parce que le père d'Elizabeth cherche à impressionner le père de Richard, Thomas Sheridan10, par la grandeur de sa maison tandis que Sheridan souhaite obtenir de l'aide pour gagner de nouveaux étudiants. Une solide amitié se développe bientôt entre les membres adolescents des deux familles. À la fin de l'année, Eliza, qui a 16 ans, est fiancée de force par son père à Walter Long, un riche prétendant né vers 1712, donc approchant la soixantaine, dont Linley l’Aîné, perpétuellement à la recherche d’argent, convoite la fortune mais les fiançailles sont rompues peu de temps avant la date fixée pour le mariage. Les comptes rendus varient quant à la raison pour laquelle cet engagement est rompu ; l’énorme différence d’âge, assez courante à cette époque et qui nous paraît des plus choquantes, une raison parfaitement suffisante de nos jours, ne peut l’expliquer entièrement ; selon certains, Elizabeth aurait dit à Long qu'elle ne serait jamais heureuse dans ce mariage, ce qui l'aurait incité à retirer sa demande mais selon d’autres, la cause de la rupture aurait été la façon dont Long était caractérisé dans la pièce The Maid of Bath de l’« odieux »11 Samuel Foote, créée au Haymarket Theatre à Londres le 26 juin 1771, une comédie satirique assez populaire pour rester à l’affiche pendant 24 soirées qui faisait de Long une figure ridicule et n’épargne pas Elizabeth, « la petite Rosignole » (sic) qui porte dans la pièce le nom de Linnet (linotte12). Le personnage de Long, sous le nom de Solomon Flint (flint signifie escarcelle en anglais), était joué par Foote lui-même et décrit comme un « fat, fusty, shabby, shuffling, money loving, water drinking, mirth-marring, amorous old huncks » (un vieux schnock obèse, plus très frais, miteux, traînant les pieds, avide d’argent, buveur d’eau, rabat-joie et coureur de jupons). Il est aussi vraisemblable que la famille de Long, qui n’appréciait pas ce caprice de vieillard qui menaçait leur héritage, ait fait pression sur lui et d'autres comptes rendus encore indiquent qu’il était rebuté par l'attention de tant d'autres hommes pour Elizabeth. Quelle qu’en soit la vraie raison, les fiançailles sont rompues et presque certainement par Long lui-même, Elizabeth ayant choisi de le supplier lui plutôt que son père, ce qui montre un autre aspect essentiel de la situation à prendre en compte. Thomas Linley menace alors Long de le traîner devant les tribunaux et celui-ci verse à Elizabeth une indemnité de 3 000 £ en 1771 (équivalent à 418 000 £ en 2021) et l’autorise à garder pour 1 000 £ de vêtements et de bijoux offerts pendant les fiançailles, l’argent étant la seule chose qui puisse atténuer quelque peu la fureur de Thomas l’Aîné puisqu’il était la seule raison de son projet de mariage et que c’est dans sa propre poche que tombe cette compensation, comme tout ce que gagne Elizabeth. Le ridicule change alors de camp : Long ne montra jamais la lettre d’Elizabeth à Linley l’Aîné, lui resta fidèle dans l’amitié et elle-même et son futur mari firent de même. Cependant l'attention indésirable des hommes continue, et Elizabeth s’effraie des intentions lubriques de ceux qui la courtisent, tels que Charles Sheridan, le frère aîné de Richard, Nathaniel Brassey Halhed, l’orientaliste et philologue ami de Richard et bien d’autres. Elle s’inquiète surtout des avances du « capitaine »13 Thomas Mathews dont la famille Linley avait fait la connaissance lorsqu'il s’était établi à Bath en 1770 ; celui-ci avait renoncé à sa carrière militaire lors de son mariage. Bien que marié, il poursuit Elizabeth de ses assiduités, la harcèle sexuellement, menaçant même de la violer. Se sentant toujours moquée par la comédie The Maid of Bath, Elizabeth endure davantage de ridicule encore lorsque son père et l’astronome et compositeur William Herschel14 ont un fort désaccord public sur le fait de savoir si elle chanterait lors d'un concert organisé par Herschel car les échanges acerbes entre les deux hommes prennent la forme d'articles de journaux en janvier 1772 ; la vie d'Elizabeth devient insupportable et elle veut s'évader. Dans l’impossibilité de discuter de ses inquiétudes avec ses parents, envisageant même le suicide, Elizabeth se tourne vers son amie Alicia Sheridan, la sœur de Richard et future belle-sœur Alicia Le Fanu, pour obtenir de l'aide. Toutes deux élaborent un plan mais bien qu'Alicia trouve romantique l’idée d’Elizabeth de se réfugier dans un couvent à Saint-Quentin en France jusqu’à qu’elle atteigne l’âge de vingt-et-un ans où elle serait libérée des obligations légales de son apprentissage de sept ans (soit la durée légale des contrats d’apprentissage en Angleterre) auprès de son père, elle exprime des réserves et veut en discuter avec Richard, lequel ignore encore sa propre affection croissante envers Elizabeth. Au début de mars 1772, l'agitation d'Elizabeth augmente : elle est essoufflée, souffre de maux de tête et se dispute continuellement avec son père, refusant de participer de sa propre volonté aux représentations. Sheridan lui rend visite un dimanche matin en l’absence des autres membres de la famille Linley et la trouve inconsciente à cause des drogues qu'elle a prises. Peu de temps après, le trio d'amis imagine le plan suivant : Elizabeth doit simuler une maladie le matin du mercredi 18 mars afin d’être laissée seule dans la maison car un concert15 est prévu ce jour-là. 

Margaret Dicksee, Sheridan chez les Linley, 1899.Margaret Dicksee, Sheridan chez les Linley, 1899.

Comme convenu, Elizabeth refuse de quitter son lit le 18 mars, affirmant qu'elle a mal à la tête et qu'elle est trop malade pour jouer. Puis, une fois que tous les membres de la famille ont quitté la maison, Alicia y entre et l'aide à rassembler ses affaires, restant avec elle jusqu'à l’arrivée de Sheridan. Accompagnée d'une servante (qui reste non identifiée) tenant le rôle de chaperon (duègne), Elizabeth fuit la maison paternelle avec Sheridan et le jeune couple part pour la France. Les détails exacts de leur itinéraire et des événements entourant leur évasion varient car ils ont été embellis et il en existe différentes versions. Ils se rendent d'abord à Londres où ils arrivent le lendemain en fin d'après-midi, congédient le chaperon, approchent des amis de Sheridan pour obtenir de l'argent afin de compléter la petite somme qu'ils ont en leur possession ; Alicia leur avait donné une somme modeste et Elizabeth avait environ 40 £ d'économies. Le couple ne réussit pas à acquérir des fonds supplémentaires, mais un marchand de pétrole, une connaissance de Sheridan, les aide à obtenir un passage sur un bateau en partance pour Dunkerque.  Après une traversée houleuse qui laissera des traces indélébiles dans l’esprit d’Elizabeth, ils prennent la malle pour Calais où ils passent au moins une nuit dans une auberge, chacun dans sa propre chambre. Selon Aspden, un mariage aurait été célébré en mars à Calais. Le fait semble cependant très douteux car d’une part Richard et Elizabeth sont encore légalement mineurs à cette époque et de l’autre, un service catholique n'aurait pas été reconnu par le droit anglais. En admettant que ce mariage ait vraiment eu lieu, il aurait été invalidé par la suite car aucune trace n'en subsiste. Puis ils prennent un autre véhicule pour Lille. Leur intention est de poursuivre leur route vers le couvent de Saint-Quentin, mais l’état de santé d’Elizabeth, malade depuis la traversée de la mer pendant laquelle elle a cru mourir, se détériore pendant qu'ils sont à Lille. Soignée par un médecin local anglais et sa femme dans la maison de ceux-ci, Elizabeth commence à se rétablir, mais ce médecin reconnaît chez elle les premiers symptômes de la tuberculose. Sheridan reste avec elle, écrivant des lettres à des amis en Angleterre, et ils ont de longues discussions sur leur enfance, la politique et leurs ambitions. Elizabeth prend conscience que ses sentiments pour lui sont devenus plus profonds et que, malgré le peu de fortune et de relations sociales qu’il possède, elle souhaite consacrer sa vie à l'aider et à le soutenir.

Pendant ce temps, de retour à Bath, Thomas Linley est accablé lorsqu'il découvre que sa fille a disparu ; il envoie des équipes à sa recherche et apprend bientôt qu'elle s'est enfuie avec Sheridan. Il tente de sauver la réputation de sa fille en étouffant le fait mais celui-ci devient rapidement le sujet de commérages et de rumeurs dans toute la ville de Bath. Puis il reçoit une lettre de Sheridan détaillant le comportement de Mathews envers Elizabeth et il est possible qu’il l’ait alors dissuadée de revenir jusqu'à ce que Mathews ait quitté Bath. À mesure que les informations sur le rôle de Mathews dans les événements ayant provoqué la fuite d’Elizabeth se répandent dans le public, celui-ci perd tout le soutien qu'il avait encore : pour se venger, il place une annonce dans le Bath Chronicle du 9 avril 177216, (L and treacherous s), c’est-à-dire qualifiant Richard Brinsley Sheridan de « menteur et de salaud fourbe » (L[iar] and treacherous s[coundrel]) puis quitte la ville quelques jours plus tard.

Le couple reste en France pendant environ un mois, revenant en Angleterre le ou vers le 29 avril 1772, après que le père d’Elizabeth a appris où ils se trouvaient, s’est enfin décidé à partir à leur recherche et leur a rendu visite. N’ayant contre Sheridan comme gendre que des objections financières et désireux de ramener sa fille à la maison surtout pour les mêmes raisons, c’est-à-dire parce qu'il l’a programmée dans plusieurs concerts, mais enfin conscient du harcèlement qu'elle a enduré de la part de Mathews, il cède à un certain nombre de ses demandes. Elle insiste pour que sa charge de travail soit réduite, qu'elle ait la possibilité de ne se produire que lorsqu'elle le souhaite et qu'elle ait la liberté de retourner en France une fois accompli ce qu'il a déjà contracté pour elle. Pour diminuer les fatigues du voyage de retour à Bath, le trio passe la nuit à Londres ; Sheridan, mis au courant de l’annonce de son rival sans pourtant en connaître les termes exacts, part subrepticement demander des explications à Mathews dont il a découvert l’adresse à Londres. Lorsqu'il le trouve dans son logement, Mathews ment à Sheridan sur le contenu de l'annonce qu'il a placée dans le Bath Chronicle et parvient à le convaincre qu'elle n'est pas diffamatoire. Dès que les Linley et Sheridan sont de retour à Bath, Sheridan se rend au bureau du journal pour vérifier le contenu de l’annonce publiée par Matthews ; constatant que celui-ci lui a menti, il prend avec son frère les dispositions pour retourner à Londres et défier à nouveau Mathews. Le soir du 4 mai 1772 il commence à se battre en duel à Hyde Park contre lui pour défendre l'honneur d'Elizabeth et le sien mais, trouvant l’endroit trop encombré, les deux adversaires se rendent d'abord à la taverne Hercules Pillars puis à celle du château au coin de Henrietta Street et de Bedford Street à Covent Garden. Il fait sauter l’épée de Mathews pendant le combat et celui-ci supplie Sheridan de lui laisser la vie que celui-ci lui accorde en échange d’une rétractation officielle de l'annonce qu'il avait placée. Ses excuses sont rendues publiques et Mathews, furieux de la mauvaise publicité que lui a faite le duel et poussé à l'action par son ami William Barnett, refuse d'accepter sa défaite comme finale et provoque à son tour Sheridan en duel. Sheridan n'était pas obligé d'accepter ce défi, mais serait devenu un paria social s'il ne l'avait pas fait. Le second duel, qui a lieu le 3 juillet 1772 à Kingsdown près de Bath, est beaucoup plus féroce. Cette fois, les deux hommes cassent leurs épées mais continuent à se battre dans une « lutte désespérée pour la vie et l'honneur ». Tous deux sont blessés, Sheridan dangereusement, Matthews très légèrement. Pendant ce temps Elizabeth se produisait à Oxford et à Cambridge et n'est donc mise au courant des événements que plus tard. Bien que les blessures de Sheridan par perforation et lacération au ventre, à la poitrine et au cou soient graves, le Bath Chronicle peut annoncer le 10 juillet, une semaine après le duel, qu'il est désormais hors de danger17. Quant à Matthews, qui s’est acharné sur Sheridan alors qu’il était au sol et croit l’avoir tué, sa réputation définitivement brisée par cette conduite, il fuit non seulement définitivement Bath mais même provisoirement l’Angleterre, craignant d’être pendu pour meurtre.

Les duels déterminent Thomas Linley et Thomas Sheridan à séparer le jeune couple ; Elizabeth est confinée à la maison à Bath et Richard envoyé le 28 août à l’abbaye de Waltham dans l'Essex dans le but de continuer ses études de droit au Middle Temple. Une fois séparés et interdits par leurs pères de se contacter, leur ardeur commence à décliner. Linley encourage d'autres prétendants riches à courtiser Elizabeth ; le baronnet Sir Thomas Clarges lui demande de l’épouser mais elle le refuse vers le début de décembre 1772. Puis elle rejette également le chanteur et compositeur Thomas Norris. De son côté, Sheridan ne reste pas chaste et a des aventures mais quand il découvre qu'Elizabeth doit se produire à Drury Lane, à quelques kilomètres de l’endroit où il se trouve, en février 1773, la romance est ravivée. Les détails des événements et des circonstances exacts qui se produisent au début d'avril 1773 sont sommaires mais Sheridan, qui a eu 21 ans le 30 octobre 1772 et n’est donc légalement plus mineur, convainc le père d'Elizabeth de leur permettre de se marier. Le père de Sheridan qui se trouve à ce moment en Irlande n'est ni informé ni invité. Tous les événements qui précèdent montrent clairement qu’aucun des deux chefs de famille n'était en faveur du mariage, chacun pour ses propres raisons. Tandis que Thomas Linley voulait que sa fille poursuive sa brillante carrière musicale et ne contracte mariage qu’avec un homme riche dont il puisse lui-même profiter de l’argent, le père de Sheridan, un homme désargenté, pensait que les Linley étaient une connexion inférieure. Mais alors que Thomas Linley finit par accepter le mariage, le père de Sheridan renie son fils, écrivant à Charles, le frère de Richard Brinsley : « Je considère n’avoir pas d’autre fils que toi [...] tes sœurs,  n’ayant pas d’autre frère, attendent donc bien sûr davantage d’attention de ta part… » Il lui fallut plusieurs années avant de changer d’attitude.

Sheridan et Elizabeth se marient donc officiellement à l’église paroissiale de Marylebone de Londres le 13 avril 1773, soit à la période où la voix d’Elizabeth est décrite par Frances Burney comme « douce, mélodieuse, claire et émouvante » et elle-même « infiniment supérieure à toutes les autres chanteuses anglaises ». Selon des articles de journaux ultérieurs, leur cour est « l'une des romances classiques du pays de l'Ouest » et elle est « la plus belle chanteuse d'Angleterre »18. Sheridan est issu d'une famille presque sans ressources, mais bien qu’il soit aussi pauvre que son père Thomas, il présente le même trait de caractère et après leur mariage officiel, il ne permet plus à Elizabeth d'apparaître sur scène à titre professionnel car il estime que cela nuit à son statut de gentleman. On peut voir là une triste analogie avec le destin de beaucoup d’artistes émergentes et extrêmement prometteuses de l’époque, dont la sœur de Mozart, Maria Anna dite Nannerl (1751-1829), contrainte de renoncer à ses dons évidents de pianiste et de compositrice parce qu’il était inconvenant pour une femme de la bourgeoisie ou de la haute société de jouer du piano en public ou Marianna von Martinez (1744-1812), la compositrice et claviériste viennoise élève de Porpora, Joseph Haydn et Hasse qui ne put jamais devenir la Kapellmeisterin qu’elle aurait peut-être mérité d’être.

Mais Elizabeth est une femme de caractère . Préoccupée par leur situation financière précaire puisqu’au début de leur mariage leurs revenus sont négligeables, elle implore son mari de lui permettre de continuer à chanter, faisant valoir que c'est pour eux le seul moyen de gagner de l’argent. En effet, une partie de la dot de 1 000 £ d'Elizabeth, que son père, toujours à court d’argent lui aussi, a retirée de l'indemnité reçue de Long, est utilisée pour acheter une maison à Londres ; 1 050 £ supplémentaires, provenant aussi de la compensation financière de Long, sont détenus en fidéicommis, mais ne fournissent à Elizabeth que 31 £ et dix shillings d'intérêts par an. Mais les droits d’une femme à disposer elle-même de l’argent qu’elle peut gagner, ou même simplement de disposer d’elle-même, n’existent pas à cette époque. Ils appartiennent au père puis, une fois mariée, à l’époux. Le droit du second prime d’ailleurs celui du premier, par exemple lorsqu’un contrat d’apprentissage avec le père, qui peut ainsi capter les revenus de son élève, est annulé par le mariage. Finalement, Sheridan se rend à ses raisons et l’autorise donc à contrecœur à se produire au Three Choirs Festival de Worcester le 6 septembre 1773, là où est créé le Let God arise de Tom. Le contrat négocié par le père d'Elizabeth est lucratif mais Sheridan, rejetant par lettre les protestations de celui-ci comme il en a le droit en tant que mari, insiste pour qu'elle fasse don des cent guinées à une association caritative, un geste conforme à son désir d'être considéré comme un membre de la noblesse. En effet, comme il le lui écrit en substance, tout ce que fait sa femme engage son honneur à lui, sachant parfaitement que Linley, malgré la perte financière sur laquelle il comptait, pense de même, comme du reste toute la société. Ainsi, refusant toutes les offres très généreuses qui lui parviennent, tout au long de leur mariage Sheridan, un panier percé qui ne veut se priver de rien, emprunte énormément pour soutenir leur train de vie extravagant. Pour tenir, ils passent les mois d'été en tant qu'invités dans les demeures seigneuriales de personnes financièrement très aisées, généreuses et portées à la dépense telles que Lady Georgiana Spenser Cavendish, la première épouse de William Cavendish, le richissime 5e duc de Devonshire à Chatsworth House ou, à Putney, chez le banquier marchand Stratford Canning, le mari de la meilleure amie d’Elizabeth. Ils demeurent aussi quelque temps au manoir de Croome Court, une autre résidence fastueuse appartenant au comte George Coventry. En échange du transport, de l'hébergement, de la nourriture et du vin, Elizabeth chante chaque soir pour le petit groupe restreint de convives, soulageant ainsi le couple des frais de subsistance pendant une partie de l'année. Pendant les mois qu'ils passent à la maison, le mari d'Elizabeth organise des soirées privées bi-hebdomadaires pour que les aristocrates l'entendent chanter, parfois accompagnée de sa sœur Mary, et bien qu'il ait déclaré qu'elle ne se produirait plus jamais en public, il fait payer les participants. Les invitations à profiter de l'hospitalité dans les maisons de la noblesse sont adressées en premier lieu à Elizabeth car c’est elle qu’ils sont désireux de recevoir pour l'entendre chanter alors qu’ils ont encore peu de considération pour son mari. Elizabeth tire un grand plaisir de ces visites, peut y satisfaire sa passion des jeux de cartes, le cribbage (cribble, crible, crib ou 121 en français) et le whist, nouant des amitiés étroites et durables avec plusieurs des hôtesses. C’est grâce à elle que Sheridan, malgré sa réputation, commence à être accepté et que son esprit finit par susciter des commentaires admiratifs à table. L'historien américain du théâtre Joseph Roach les décrit dans un ouvrage collectif dirigé par lui comme le « couple le plus glamour des années 1770 et 1780 ».

Parmi ces relations il faut surtout citer la duchesse de Devonshire. Elizabeth et elle deviennent de bonnes amies malgré leur différence de statut social. Devonshire House, la maison londonienne de Georgiana, est la plaque tournante des divertissements sociaux, en particulier du jeu, certains des invités étant des joueurs compulsifs comme Giorgiana, restée célèbre surtout pour les sommes pharamineuses qu’elle y perd. Mal mariée (le duc avait une maîtresse et son caractère était totalement opposé au sien), sans talent artistique créateur, Georgiana cherchait des compensations superficielles dans le monde de la mode, suivant l’exemple de la reine Marie-Antoinette et de la mode du pouf lancée par son coiffeur Léonard, y dépensant des sommes folles en abusant de la libéralité du duc et devenant ainsi la coqueluche du beau monde. Elle lance des tendances vestimentaires, qu'il s'agisse de plumes d'autruche de près d'un mètre de haut, de coiffures vertigineuses ornées de décorations élaborées (pouf) ou, plus tard, de robes fluides en mousseline, simplement ceinturées d'un ruban à la taille.

 

De gauche à droite : 1. Coiffure à l’échelle, caricature non datée, 2. Pouf aux sentiments de Depain, coiffeur pour dames, porté par Marie-Antoinette, 1780, 3. La coiffure absurde ou La dame emplumée, anonyme, 1776, 4. Ne sois pas étonnée, mère, c’est bien ta fille Anne, dessin original de Grimm imprimé pour Carington Bowles, Londres, 1770, 5. Les Boucles optiques, anonyme, 6. Conseils aux dames pour bien prendre soin de leurs têtes, anonyme, 1776.

Ces frivolités font fureur, surtout dans les années 1770-1780, toutes les femmes l’imitent, notamment ses amies intimes, la comtesse de Jersey et la vicomtesse de Melbourne. Sheridan et Elizabeth sont donc encouragés chez elle à vivre au-dessus de leurs moyens. Non seulement lui-même est rapidement victime de la même addiction, jouant avec de l’argent qu’il ne possède pas et ne payant jamais ses dettes, « pour ne pas encourager ses créditeurs », prétend-il, mais il gaspille son argent dans une vie extravagante et une forte consommation d'alcool car celui-ci coule à flot dans le cercle dissolu de Cavendish House. La fréquentation quotidienne des deux sœurs débouche de plus sur une liaison passionnée avec Harriet, la cadette de Giorgiana. Il y a néanmoins un point positif à ces séjours : ce milieu est un bastion de la politique du parti whig, ce qui permet aux Sheridan de devenir des intimes de Charles James Fox (Londres, 24 janvier 1749-Chiswick, 13 septembre 1806), le principal rival du tory William Pitt le Jeune, ainsi que d'autres politiciens whigs influents comme Edmund Burke.

Ce n’est nullement un hasard si c’est précisément pendant que Georgiana prend position pour Charles James Fox, chef du parti whig lors des élections générales au début de 1780, que les aspirations de carrière de Sheridan se tournent vers la politique. Elizabeth lui apporte alors son plein soutien. Elle se joint à Georgiana et à sa sœur lorsque Fox lutte pour gagner son siège aux élections de Westminster en 1784, faisant campagne dans les rues pour lui. L'événement est entouré de scandale : alors que Thomas Rowlandson produit une caricature de Georgiana embrassant des vendeurs de viande pour s’assurer de leurs votes,

ricature de Georgiana embrassant des vendeurs de viande pour s’assurer de leurs votes

Elizabeth est épargnée par les pamphlets et sa réputation n'est pas ternie par les commérages et la publicité négative. C’est sur les dames de l’aristocratie que les partisans de l'opposition plaisantent cruellement, faisant allusion à Elizabeth seulement pour célébrer sa grande douceur. Au fur et à mesure que la carrière politique de son mari avance, l'implication de celle-ci dans le parti whig s'approfondit.  Sheridan devient également l'un des favoris du prince de Galles qui dîne fréquemment chez eux. C’est Elizabeth qui rédige les discours de Sheridan et, pendant la crise de la régence en 1788, c'est elle aussi qui entreprend une grande partie du travail de rédaction et de révision de la réponse présentée à William Pitt par le prince.

Benjamin West (1738-1820), Elizabeth et Sheridan et leur fils, Tom, v. 1776.

Le mariage des Sheridan est tumultueux car ils forment un couple mal assorti. Sheridan préfère la vie urbaine, Elizabeth la campagne. Malgré plusieurs fausses couches et un bébé mort-né le 6 mai 1777, le couple a en 1775 un fils qui restera leur unique enfant, Thomas (Tom)19, ainsi prénommé non d’après son célèbre frère mais d’après Thomas Linley l’Aîné et Thomas Sheridan, ses grands-pères maternels et paternels20. Sheridan a plusieurs liaisons, Elizabeth également, et ils

passent beaucoup de temps séparés. À 36 ​​ans, en 1790, Elizabeth montre des signes de mauvaise santé mais doit maintenir l'apparence d'une implication dans la société londonienne. Lors de sa visite à Devonshire House, elle rencontre le Lord irlandais Edward FitzGerald partisan de l’indépendance de son pays et ils deviennent amants. Elle a une petite fille de lui, née le 30 mars 1792 et prénommée Mary comme sa défunte sœur cadette. Le traumatisme de l'accouchement ayant exacerbé sa maladie, elle meurt, comme cette dernière, de la tuberculose. Sheridan tient la promesse qu’il lui a faite de s'occuper de l’enfant comme s’il s’agissait de sa propre fille et engage une bonne pour s'occuper d’elle à son domicile de Wanstead mais le bébé décède en octobre de l’année suivante, à 18 mois, avant qu'un médecin puisse l'assister. La petite Mary est alors enterrée auprès de sa mère à la cathédrale Saint-André de Wells le 7 juillet 1792. Lord FitzGerald, après avoir brièvement renoué avec son ancienne maîtresse française, Madame De Lévis, se marie la même année, le 27 décembre 1792, avec la fille illégitime de Philippe d’Orléans, Paméla Brûlart de Sillery (aussi appelée Stéphanie Caroline Anne Syms), une jeune fille dont la ressemblance avec Elizabeth est, paraît-il, extrêmement frappante. Le 19 mai 1798, lors de son arrestation à la veille du soulèvement prévu, il est blessé à l’épaule d’un coup de pistolet. La blessure s’infecte pendant son emprisonnement et il en meurt le 4 juin.

Outre le chant, Elizabeth possède plusieurs autres talents artistiques, notamment le dessin, l’imitation et la capacité de jouer de divers instruments de musique. Elle est aussi écrivaine et poétesse, se servant des vers en particulier dans les temps de deuil. Quand son jeune frère Tom meurt après le chavirage de son embarcation dans le lac de Grimsthorpe le 5 août 1778, Elizabeth écrit un poème largement diffusé et auquel répond un poète local par un autre poème publié. Son élégie, intitulée On her Brother's Violin, est ensuite reproduite dans l'édition de 1785 de l’Annual Register, une revue initialement connue sous le nom d’Histoire de la politique et de la littérature de l’année. Elle est également l’auteure d’une ode lorsque sa sœur Mary meurt de la tuberculose le 27 juillet 1787. Les lettres entre Elizabeth et Sheridan prennent la forme de vers avant et à l’époque de leur mariage. David Garrick a également correspondu avec elle, se référant affectueusement à elle comme la Sainte.

Peu de temps après leur mariage, Sheridan abandonne l’idée de faire carrière dans le droit, tentant à la place de tirer un revenu du journalisme indépendant. Déjà conscient auparavant des compétences littéraires remarquables d'Elizabeth grâce aux lettres qu’ils s’écrivent, il la persuade de l'aider à rédiger des articles de presse, affirmant dans un poème de trente-six vers intitulé On his wife ceasing to sing (Sur sa femme cessant de chanter)21 qu’elles sont supérieures à son chant. Après avoir acheté des actions du Théâtre royal de Drury Lane, il sollicite également d’autres de ses capacités et les exploite abondamment : c’est elle qui entreprend l'administration, la comptabilité et le travail de secrétariat associés à la gestion d'un théâtre. C’est elle aussi qui dit à son mari quels chanteurs il faut engager suivant les événements musicaux prévus puis, lorsqu'il n'est pas en mesure de faire face au volume de manuscrits reçus, c’est elle encore qui lit tous les scripts soumis avant de faire ses recommandations sur les actions qu’il devrait entreprendre et elle toujours qui choisit la musique à jouer au King’s Theatre22 lorsque son mari s’implique dans cette nouvelle entreprise. Sans son concours, lui qui n’avait jamais acquis les compétences nécessaires à un tel travail n’aurait jamais pu mener à bien la direction d’un théâtre.

Des lettres écrit es par Sheridan indiquent qu'Elizabeth a participé à l’élaboration de la musique de La Duègne, et les biographes de celui-ci affirment que sa femme a aussi participé à l'écriture de plusieurs de ses autres pièces. Dans ses Memoirs de 1825, Thomas Moore ajoute que, aux dires de la sœur d'Elizabeth, c’est elle qui aurait écrit l'épilogue de The Rivals, la première comédie de son mari créée en 1775. Il attribue également à Elizabeth « le divertissement appelé Le village hanté ». Michael Kelly déclare de plus dans Reminiscences que l'adaptation du semi-opéra Richard Cœur de Lion ; An historical romance créé au théâtre de Drury Lane en octobre 1786 et dont son père a composé la musique est son œuvre à elle. Enfin, dans une lettre à sa belle-sœur Alicia, datée du 9 décembre 1782, Elizabeth révèle qu'elle a commencé à travailler sur un livre qui progresse bien ; malheureusement il semble qu’il ne soit fait mention de cette œuvre nulle part ailleurs. 

Portraits d’Elizabeth Ann

Thomas Gainsborough, Mrs. Richard Brinsley Sheridan, entre 1785 et 1787, 219,7 × 153,7 cm, National Gallery of Art.Thomas Gainsborough, Mrs. Richard Brinsley Sheridan, entre 1785 et 1787, 219,7 × 153,7 cm, National Gallery of Art.

Dès l’adolescence, Elizabeth se fait une réputation non seulement par le chant mais par sa beauté et est prise pour modèle par de nombreux peintres. Thomas Gainsborough (1727-1788), un ami de la famille depuis 1759, laisse au moins quatre tableaux d’elle, dont The Linley Sisters, une toile peinte vers 1772 qui montre Elizabeth et sa sœur Mary peu de temps avant l'enlèvement. Seul portrait connu des deux sœurs ensemble, il est exposé en 1772 à la Royal Academy sous le titre A Portrait of Two Ladies. (Voir plus loin, sous Mary Linley). Un portrait ultérieur d'elle, intitulé Mrs. Richard Brinsley Sheridan, réalisé après son mariage, fait poser Elizabeth sur un rocher situé sur une colline, reflétant le mode de vie rural qu'elle a supplié son mari de lui laisser vivre. (Voir ci-dessus). « Masque of Beauty », une exposition de la National Portrait Gallery en 1972, comprend le portrait de Gainsborough de 1772. D’autres toiles représentant Elizabeth sont également exposées dans le cadre de l'exposition de la galerie de 2008 intitulée Brilliant women: 18th century bluestockings. La toile peinte en 1846 par William Etty (York, 10 mars 1787 – York, 13 novembre 1849) de sa petite-fille Caroline Norton figure également dans les deux expositions et elles sont les deux seules femmes à être incluses dans les deux.

Joshua Reynolds et William Dickinson, Mrs Sheridan as St. Cecilian, 1775 et 1776.Joshua Reynolds et William Dickinson, Mrs Sheridan as St. Cecilian, 1775 et 1776.

Elizabeth est également le modèle d’une toile de Joshua Reynolds, St Cecilia, exposée avec succès à la Royal Academy en 1775 (maintenant Waddesdon Manor), et décrite par son auteur comme « le meilleur tableau que j'aie jamais peint ». William Dickinson (1746-1823) en réalise en 1776 une estampe en mezzotinte conservée au British Museum très fidèle au tableau de Reynolds malgré l‘abandon des couleurs originales dû à la différence de médium (voir ci-dessus). Reynolds était lui aussi un ami des Sheridan, malgré des frictions antérieures : lors d’un dîner auquel il avait convié le couple, il avait prévu qu'elle chanterait pour ses invités sans en avertir Elizabeth au préalable et acheté un nouveau piano pour cette occasion ; il est consterné quand les Sheridan refusent au motif qu'elle ne « chanterait plus jamais en public ». Elizabeth est aussi le modèle de la Vierge Marie dans sa peinture de la Nativité qui part en fumée dans l'incendie du château de Belvoir le 26 octobre 1816 avec d’autres tableaux de Titien, Rubens et van Dyck. 

Richard Samuel, Portraits in the Characters of the Muses in the Temple of Apollo, 1778, tableau entier et détail.Richard Samuel, Portraits in the Characters of the Muses in the Temple of Apollo, 1778, tableau entier.

Richard Samuel, Portraits in the Characters of the Muses in the Temple of Apollo, 1778, tableau entier et détail.Richard Samuel, Portraits in the Characters of the Muses in the Temple of Apollo, 1778, détail.

Puis Richard Samuel, le portraitiste et secrétaire adjoint de la Royal Academy, inclut un portrait d'Elizabeth (debout, au centre et avec lyre), en compagnie de huit autres bluestockings dans son tableau de groupe de 1778 intitulé Portraits in the Characters of the Muses in the Temple of Apollo (Portraits [de bluestockings] en muses dans le temple d'Apollon) (1778), qui représente des membres féminins de la Blue Stockings Society. D'abord exposé à la Royal Academy of Arts en 1789, ce tableau se trouve maintenant à la National Portrait Gallery de Londres. Son titre populaire, The Nine Living Muses of Great Britain, fait référence aux artistes et figures littéraires représentées posant en muses classiques : Elizabeth Montagu, surnommée « la Reine des bas-bleus », qui dirigeait la société et fit profiter de son mécénat au moins une quinzaine de ses membres, Anna Laetitia Barbauld, Elizabeth Carter, Elizabeth Griffith, Catharine Macaulay, Hannah More, Charlotte Lennox, et Elizabeth Ann. Celle-ci, représentée dans le rôle de Terpsichore (déesse de la danse et des chœurs) ou d’Erato (muse de la poésie lyrique érotique) est placée dans un point solitaire mais focal vers le centre de la peinture. Selon Roach, la composition est révélatrice de la place spéciale qu’elle occupait dans le cercle des Bluestockings, c’est-à-dire à l’écart de celles qui avaient déclaré leur appartenance à ce cercle alors qu’Elizabeth n'en était pas officiellement membre.

Jerry Barrett
The Elopment
1860
Jerry Barrett, The Elopment, 1860

Près d’un siècle plus tard, en 1860, Jerry Barrett (1824-1906) expose deux tableaux à la Royal Academy représentant Elizabeth et Sheridan à deux moments différents de leur romance. L'un d’eux, intitulé The Elopement, les représente dans la maison des Linley la nuit de leur fuite. Cette maison, qui existe encore, était située à Bath au 11, Royal Crescent, et est signalée depuis le 4 février 1956 par une plaque de bronze commandée par la municipalité et dévoilée au cours d’une cérémonie présidée par Lady Jebb qui est apposée à l'extérieur et qui commémore la fugue d'Elizabeth et de Sheridan. En voici l'inscription : « Thomas Linley a vécu ici et c’est de cette maison que sa fille Elizabeth s'est enfuie avec Richard Brinsley Sheridan le soir du 18 mars 1772. » L'autre tableau s'appelle Sheridan, disguised as a hackney coach driver, sees Miss Linley home from Covent Garden Theatre (Sheridan, déguisé en chauffeur de fiacre, voit Miss Linley rentrer du Covent Garden Theatre) ; il est utilisé comme illustration dans The Sphere le 20 novembre 1940 dans un article intitulé « The Romance of Sheridan and Miss Linley ». Les deux œuvres sont conservées au Brighton Museum & Art Gallery mais il est possible qu’il en existe d'autres encore.

François Buhler
octobre 2026

précédent index suivant

1. The Cyclopædia; or, Universal Dictionary of Arts, Sciences, and Literature a paru en feuilleton entre janvier 1802 et août 1820.

2. La différence entre tremblement et trille s’explique très simplement : le premier commence par la note du haut, le second par la note du bas.

3. Black pense que ce double prénom lui a été donné en l’honneur de Händel.

4. Celui que l’on appelle ainsi à l’époque est le prince George Augustus Frederick qui devient à 57 ans roi d’Angleterre sous le nom de George IV le 29 janvier 1820.

5. Mary Dewes est la nièce de la bluestocking Mary Delany ; la lettre de Dewes à son frère qui mentionne le concert est publiée dans les mémoires de Delany.

6. Aspden (2015), p. 266–267.

7. Dans l’Angleterre du dernier quart du XVIIe siècle et du début XVIIIe, un semi-opéra est un genre hybride mêlant théâtre parlé et musique chantée.

8. Il y a un différend parmi les érudits quant à la version d'Ode to Fancy qui a été chantée ce jour-là. Jackson a publié cette œuvre en 1770, mais il est possible qu’elle ait été écrite plus tôt. Richard McGrady soutient dans The Elegies of William Jackson and Thomas Linley the Elder que la musique de la représentation de 1767 a été composée par Charles Rousseau Burney, le neveu et gendre de Charles Burney.

9. Lycidas est un poème en langue anglaise de John Milton, écrit en 1637 dans la forme d'une élégie pastorale. Il paraît pour la première fois dans un recueil d'élégies de 1638 intitulé Justa Edouardo King Naufrago et dédié à la mémoire d’Edward King, ami de Milton à Cambridge, qui se noie après le naufrage de son navire dans la mer d’Irlande au large des côtes du Pays de Galles en août 1637. La référence à ce poème reviendra lors de la mort par noyade de Thomas Lindley le Jeune en1778.

10. Thomas Sheridan (1719 – 14 août 1788), troisième fils du docteur Thomas Sheridan, célèbre acteur de théâtre irlandais, souvent comparé à Garrick, grand défenseur de l’art oratoire, directeur du théâtre de Dublin dans les années 1740, qui abandonne le théâtre et s’établit en Angleterre à Londres puis à Bath en 1758 jusqu’à son retour à Dublin en 1771 et devient pédagogue, conférencier et écrivain tout en restant dramaturge.

11. Le terme est de Clementina Black.

12. Attention cependant au fait que linnet n’a pas en anglais le même sous-entendu d’étourderie ou de bêtise que « tête de linotte » en français. Il ferait plutôt allusion au nom d’Elizabeth, « Linley », en ce sens que la linotte aime manger des graines de lin.

13. Matthews était enseigne et n’avait pas le grade de capitaine.

14. Friedrich Wilhelm Herschel (Hanovre, 15 novembre 1738 – Slough, 25 août 1822), célèbre astronome, construit son premier grand télescope en 1774 et fait sa première grande découverte le 13 mars 1781 avec la planète Uranus. Musicien polyvalent extrêmement qualifié, il est également compositeur de nombreuses œuvres musicales, dont 24 symphonies, de nombreux concertos et des pièces pour instruments solos et de musique de chambre. Hautboïste, il joue également du violon, du clavecin et plus tard de l’orgue. Nommé premier violon soliste de l’orchestre de Charles Avison à Newcastle en 1761, puis premier organiste de l’église St John the Baptist à Halifax, il devient en 1766 organiste de la chapelle octogonale de Bath et en 1780 directeur de l’orchestre de la même ville, où sa sœur Caroline, une célèbre astronome elle aussi, apparaît souvent comme soprano soliste.

15. D'après Mikhail (op. cit., p. 9), aucun concert n'était prévu ce jour-là ; il s'agissait probablement plutôt de répétitions d'oratorios à chanter pendant le carême. 

16. Bath Chronicle, vol. XII, no 599, p. 3, 9 avril 1772.

17. Bath Chronicle, vol. XII, no 612, p. 3, 9 juillet 1772.

18. Western Daily Press, vol. 185, n° 30546, p. 6.

19. Thomas Sheridan (16 ou 17 novembre 1775 – 12 septembre 1817). Jeffares donne comme date de naissance le 17 novembre 1775, Black le 16 novembre 1775. Kalinsky considère que 1778 serait plus vraisemblable car Tom semble avoir environ 3 ans sur le tableau de West, un argument qui semble bien naïf. Elle pense également que c'est une mauvaise représentation d'Elizabeth, mais nuance cela en déclarant que West ne réussissait généralement pas les portraits de femmes. L’enfant hérite de la belle voix de sa mère. Adulte, il tente sans succès une carrière politique et sert brièvement dans l'armée mais l’histoire de ses parents se répète : il s'enfuit pour épouser Caroline Henrietta Callander de Craigforth (1779-1851), la fille de Sir James Campbell (né Callander), l’officier écossais de l'armée britannique auteur des Mémoires de Sir James Campbell d'Ardkinglas, écrits par lui-même.  En 1806, son père lui donne une part de 25 % du Drury Lane Theatre et il y devient directeur, un poste qu'il occupe également au Lyceum Theatre de Londres. Atteint comme sa mère de tuberculose, Tom tente de déménager à l'étranger en 1813 comme trésorier du gouverneur colonial au cap de Bonne-Espérance pour soulager ses symptômes. C’est là qu’il décède, selon Chedzoy, le 12 septembre 1817. Cependant c’est au début de 1818 seulement que les journaux rendent compte du retour de son corps au Royaume-Uni.

20. A noter toutefois que les Sheridan s’appelaient tous Thomas de père en fils, même Richard Brinsley à sa naissance.

21. Ce poème est reproduit dans le volume 2 de la biographie de Sheridan due à Walter Sichel. En voici la section pertinente : « Hear but her voice! amaz'd you'd swear/ The soul of Music centres there!/ Read but her verse, and You'll confess/ Her song did raise your wonder less » (« Ecoutez sa voix ! vous jureriez que l'âme de la musique se concentre là ! Mais lisez mais ses vers et vous avouerez que son chant a moins éveillé votre émerveillement »).

21. Le King’s Theatre, selon son nom d’origine et son nom actuel le His Majesty's Theatre, a aussi porté celui de Queen’s Theatre pour s’adapter au sexe du monarque.

22. Le Royal Crescent, construit par John Wood le Jeune entre 1767-1775 et devenu aussitôt, au même titre que les Assembly Rooms conçues par le même architecte, un des principaux emblèmes de Bath, est l’endroit le plus chic de la ville, un immense croissant de trente maisons mitoyennes en pierre de Bath disposées en demi-ellipse face à un grand parc et rythmé par 114 colonnes ioniques géantes. Ce fut le tout premier « croissant » urbain d'Europe, largement copié par la suite.

 

précédent index suivant


rectangle acturectangle biorectangle texterectangle encyclo

logo_marronÀ propos - contact |  S'abonner au bulletin | Biographies de musiciens | Encyclopédie musicale | Articles et études | La petite bibliothèque | Analyses musicales | Nouveaux livres | Nouveaux disques | Agenda | Petites annonces | Téléchargements | Presse internationale | Colloques & conférences | Collaborations éditoriales


Musicologie.org, 56 rue de la Fédération, 93100 Montreuil. 06 06 61 73 41.

ISSN 2269-9910.

imagette de bas de page

Samedi 24 Octobre, 2026