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François Buhler

La famille Linley

Thomas Linley l’Aîné et Mary Johnson-Linley.

Londres excepté, Bath est la ville la plus à la mode dans l’Angleterre de la fin du xviiie siècle et, à Bath, les Linley y deviennent vite la famille musicale la plus influente. Originaires de Badminton dans le Gloucestershire, un village d’environ 250 habitants, et non de la cité historique de Wells dans le Somerset voisin comme l’a faussement prétendu l’ancienne édition de l’Encyclopædia Britannica (une erreur encore fréquemment reproduite), ils sont issus d’un milieu rural et modeste et ne déménagent à Bath, à vingt-cinq kilomètres de là, qu’en 1744. William, le père de Thomas Linley l’Aîné et grand-père des douze enfants formidablement doués de celui-ci est un charpentier dont l’affaire a prospéré grâce au développement urbain de Bath (la ville passe de 3 000 à 30 000 habitants au cours du xviiie siècle), un homme respectable certes mais pas particulièrement remarquable, même si, selon Clementina Black, une des premières biographes de la famille, il écrivait parfois « de mauvais vers » et n’était pas dépourvu de qualités comme musicien amateur. Cetta affirmation est une autre erreur de Black car William n’était pas du tout musicien et ne jouait d’aucun instrument. Sa femme, Maria (1701-1792), plus âgée de trois ans que son mari, ne semblait pas non plus posséder de dons particuliers. Black, qui reconnaît cependant qu’on ignore tout de ses antécédents et ne savait pas non plus qu’elle n’était pas du tout musicienne, résume son caractère en écrivant qu’elle n’était « ni intellectuelle, ni raffinée, ni même aimable ». Néanmoins, leur fils, Thomas Linley l’Aîné et les enfants de celui-ci deviennent rapidement les artistes les plus en vue de la communauté de musiciens qui divertissent les riches habitants de Bath avant de conquérir Londres et tout le reste de l’Angleterre. D’où vient l’incroyable talent musical des Linley, voilà ce qui est réellement « impossible à comprendre », écrit alors Black dès les premières lignes de son livre paru en 1911. Cela s’explique mieux et même assez aisément à la génération suivante pour les enfants de Linley l’Aîné et de Mary Johnson par ce qui semblait à Black faire presque totalement défaut à leurs parents, un talent musical dû en grande partie à l’hérédité, surtout si Mary Johnson, douée d’une très belle voix de soprano, était effectivement aussi bonne musicienne que le prétendent Chedzoy1, un biographe plus moderne et mieux renseigné qu’elle et, à l’époque même, le peintre Ozias Humphry qui logea pendant deux ans dans la famille Linley et qui affirmait qu’elle « possédait des talents musicaux presque égaux à ceux de son mari. »

D’autre part, Thomas Linley l’Aîné, qui était reconnu comme un pédagogue exceptionnel, fait travailler ses enfants dès leur plus jeune âge en manager implacable et tyrannique à la manière de Leopold Mozart avec Wolfgang et Nannerl, et ceux-ci baignent dans la musique alors qu’ils ne sont encore qu’au berceau. On peut comparer sur ce point Linley l’Aîné à d’autres pères de grands musiciens qui ont imposé par la force à leur descendance la même discipline féroce : Alessandro Scarlatti avec Domenico, Johann van Beethoven avec Ludwig, Antonio Paganini avec Niccolò, Friedrich Wieck avec Clara, Adam Liszt avec Franz. Le célèbre musicien et écrivain Charles Burney (Shrewsbury, 7 avril 1726 – Chelsea, 12 avril 1814) ami de la famille Linley est un cas comparable ; ses deux enfants, dûment drillés dès leur enfance, deviennent pour la première, Frances (Fanny), une romancière célèbre et pour le second, Charles Burney Jr., un grand érudit. Mais quand on prétend qu’il décrit la famille Linley comme « un nid de rossignols », une expression devenue si célèbre qu’elle est partout reproduite dans les livres consacrés à cette famille ou à l’un de ses membres, il s’agit probablement d’une nouvelle erreur car on ne trouve cette expression nulle part dans ses écrits publiés. S’il l’a vraiment employée, ce n’était à l’origine qu’une observation orale ou épistolaire popularisée par la suite par sa fille Frances et par les peintres de la famille Linley. Le plus célèbre d’entre eux, Thomas Gainsborough, l’a en effet utilisée comme titre de son fameux double portrait représentant Elizabeth Ann et Mary Linley. Donc, comme on peut le constater dans le cas de la plupart des personnes célèbres possédant des talents exceptionnels qui excitent l’imagination de leurs admirateurs, histoire et légende s’interpénètrent vite et il faut bien davantage de temps pour démêler l’une de l’autre.

Le fabuleux don musical des Linley mis à part, on peine encore davantage à comprendre d’où vient l’extraordinaire beauté physique de la quasi-totalité des membres de la fratrie née de Thomas Linley l’Aîné, une beauté reconnue et hautement célébrée de leur vivant. Sans doute faudra-t-il aussi quelque temps encore pour l’expliquer de façon satisfaisante car il manque toujours certains éléments-clé. Nul biographe n’ayant jamais fait allusion à celle des grands-parents, celle-ci paraît peu probable. Le chanteur et mémorialiste Michael Kelly consigne certes explicitement dans ses écrits que dans sa jeunesse, Mary Johnson, davantage que son mari d’ailleurs, pourtant certainement flatté par les artistes, était « reckoned beautiful » dans sa jeunesse, mais il ne s’agit là, au mieux, que d’une supposition émise probablement pour tenter de répondre à la même interrogation car aucun autre témoignage de cette beauté n’a jamais été découvert. Les très nombreux peintres qui ont pris leurs enfants pour modèles ont certes pu avantager leurs commanditaires comme cela était très souvent le cas, sinon même une règle à laquelle peu d’entre eux ont osé déroger à cette époque, surtout Thomas Gainsborough dont on sait pertinemment qu’il avait cette habitude et qui de plus était un ami intime de la famille, mais ce n’est pas seulement des peintres que provient cette réputation de beauté exceptionnelle, mais de tous ceux qui les ont connus et qui n’étaient pas, comme eux, payés pour les avantager. Au demeurant, rien n’empêche de supposer que c’est même plutôt l’inverse qui s’est produit et que le nombre considérable de portraits des enfants Linley s’explique autant par le fait que les peintres étaient attirés par cette beauté si hors du commun que par leur célébrité naissante. On peut aussi supposer que ces artistes ont dû parfois travailler plus ou moins bénévolement même si l’on croit savoir que chaque tableau a été commandé et payé car on voit mal comment la famille aurait pu les rétribuer selon leurs mérites, surtout avec la réputation d’avarice de leurs parents. On compte pour la seule Elizabeth Ann Linley quatorze portraits réalisés pour la plupart par des peintres au sommet de leur art. Ni son père, que son talent a considérablement enrichi mais qui n’en était pas moins toujours à court d’argent, ni sa mère, réputée avare, ni surtout elle-même qui n’a jamais pu disposer de l’argent qu’elle gagnait n’auraient jamais pu les payer à leur valeur réelle. Auraient-ils été donnés en échange de services quelconques ? Rien ne permet d’étayer une telle hypothèse et il reste donc là bien des mystères à résoudre pour les chercheurs à venir, ceci pour autant qu’il y ait encore des progrès possibles.

En revanche, comparé à tout ce qu’on ignore de cette famille prestigieuse et même si ce n’est là qu’une consolation bien maigre des lacunes criantes et des incertitudes qui l’entourent encore, les généalogistes ont pu expliquer en partie l’origine de leur nom qui remonte à une époque très ancienne puisqu’on trouve de nombreux Linley vers 1200 déjà. Ce patronyme, vraisemblablement originaire du Shropshire et/ou du Wiltshire, comme ses alternatives Lynley, Linnley, Linleigh, Linlea, Linleia et Linly, dérive de lin (lin) and leah (sous-bois, pré, prairie, clairière), désigne donc un endroit où on le cultivait. Il est d’ailleurs possible que William, le père de Thomas Linley l’Aîné et grand-père paternel de Thomas le Jeune ait encore orthographié son nom Lingley.

Thomas Gainsborough (1727-1788), Thomas Linley l’Aîné2 Fin des années 1760, Huile sur toile, 76,5 x 63,5 cm, Dulwich Picture Gallery.

Thomas Linley l’Aîné (Badminton, 17 janvier 1733 – Londres, 19 novembre 1795), fils de William (1704-1792), un charpentier de Badminton dans le Gloucestershire, et de sa femme Maria (1701-1792), arrive à Bath à l’âge de 11 ans lorsque son père décide de s’y établir en 1744. Ayant d’abord actionné la soufflerie de l’orgue de l’abbaye de Bath, il se plaît à écouter son excellent organiste, Thomas Chilcot3, et devient son apprenti. Il est ensuite l’élève de William Boyce à Londres et peut-être de Pietro Domenico Paradies (Paradisi) à Naples mais, si c’est bien le cas, très jeune encore, vers 12 ans et aux frais d’une personne inconnue, estime Black. Cette hypothèse d’un éventuel séjour à Naples nous semble cependant très probablement erronée car Paradisi vivait à Londres à partir de 1746 où il donnait des leçons de clavecin, l’instrument dont Linley est devenu un très brillant exécutant. En admettant que celui-ci ait bien pris des leçons auprès de Paradisi, ce qu’on ignore, ce serait donc probablement à Londres ou quelque part en Angleterre, mais certainement pas en Italie.

C’est à partir de 1755 que la carrière musicale de Thomas Linley l’Aîné commence vraiment. Il est alors maître de musique, chef d’orchestre et reconnu comme un excellent ténor et professeur de chant à Bath où il réside au 5, Pierrepont Street. Dès 1755 il participe comme claveciniste aux représentations musicales des Assembly Rooms4 de Bath, en assure la gestion à partir de 1766 et y devient officiellement directeur musical des concerts le 30 septembre 1771 lorsque sont inaugurées par un grand bal les New Bath Assembly Rooms. Il y fait surtout connaître les œuvres de Georg Friedrich Händel (en particulier les oratorios), d'Arcangelo Corelli, Johann Stamitz, Johann Christian Bach et de compositeurs italiens comme Giuseppe Tartini, Pietro Nardini et Antonio Vivaldi.

Cette soirée du 30 septembre qui marque le début de la première saison de concerts par souscription sous sa direction musicale exclusive portait le nom de ridotto que l’on donnait à une fête publique combinant musique, chant et danse. Elle comprenait deux parties, un concert d’une durée de deux heures environ pendant lesquelles une dizaine de musiciens interprétait des ouvertures, des concertos instrumentaux et des airs de bravoure vocaux suivi d’un bal sous l'autorité du Maître des Cérémonies et constitué d’abord de menuets solennels (où les couples dansaient un par un sous le regard de l'assemblée) puis de contredanses anglaises (country dances) plus rythmées auxquelles tout le monde participait. Pendant les concerts aux Assembly Rooms, Linley impose deux règles, l’interdiction de circuler et l’obligation de rester silencieux, ce qui était nouveau pour l’époque. Le lecteur intéressé peut découvrir de très belles reproductions de l’ensemble des bâtiments sur le site de « Bath in Time ». On doit aussi au caricaturiste contemporain Thomas Rowlandson douze très remarquables aquarelles publiées comme aquatintes, dont celle-ci-dessous qui représente la Pump Room  :

Thomas Rowlandson (1756-1827), Comforts of Bath: The Pump Room (caricature), Yale Center for British Art, B1975.3.53, 1798( voir note 4).

C’est de la fin des années 1760 que datent les premières compositions de Thomas Linley l’Ancien. Pendant cette décennie, iI supervise avec grand soin l’éducation musicale de ses enfants et les met très jeunes à l’épreuve du public. En 1762, Tom et sa sœur aînée Elizabeth Ann ne font encore que vendre des billets pour les concerts mais, en 1763 déjà, ils se produisent devant des salles combles en échange de cachets astronomiques, bientôt rejoints par leurs frères et sœurs. Tout ce que les enfants gagnent est réquisitionné par Linley l’Aîné, et se transforme rapidement en une source majeure de revenus permettant à la famille d’élever son statut social. Les revenus de l’Aîné s’augmentent aussi de la partie des gains que les élèves autres que ses propres enfants sont tenus de reverser à cette époque à leurs précepteurs. Au milieu des années 1760, l’Aîné peut donc louer une maison de onze pièces sur Orchard Street pour accueillir le nombre croissant de ses enfants. Une estimation parue en 1773 dans le Bath Chronicle évalue au chiffre colossal de 10 000 livres (soit plus de 2 millions d’euros de notre époque) ce qu’il a gagné en quelques années uniquement grâce aux cachets d’Elizabeth Ann, de sorte que la famille déménage de nouveau rapidement à Royal Crescent, l’endroit le plus huppé de Bath correspondant à son nouveau statut social.

Thomas Linley, The lark sings high in the cornfield, Simon Borutzki (flûte à bec), Julla von Landesberg (soprano), Hofkapelle Schloss Seehaus.


Thomas Linley, Still the Lark finds Repose, Ensemble Hesperi, Rowan Pierce (soprano), Mary-Jannet Leith (flûte à bec), Miriam Kaczor (flûte à bec), Magdalena Loth-Hill (violon), Florence Petit (violoncelle), Elias Sibley (guitare).


James Lonsdale5, Mary Johnson (Mrs Thomas Linley), Exposé à la Royal zcademy en 1820., 76.5 x 63.5 cm, Dulwich Picture Gallery

Notes

1. Alan Chedzoy, (1998). Sheridan's Nightingale. Allison & Busby, p. 9.

2. Gainsborough le représente tenant à la main son œuvre la plus connue, ses Elégies à trois voix avec accompagnement de clavecin et violoncelle, publiées à Londres vers 1770.

3. Thomas Chilcot (Bath, c.1700 ou 1707 – Bath, 24 novembre 1766), prenant la succession de Josiah Priest, était organiste de l’abbaye de Bath de 1728 à sa mort et Grand-Maître de la Royal Cumberland Lodge of Freemasons. Sa musique publiée comprend ses Six Suites of lessons for Harpsichord or Spinet parus en 1734 et deux séries de Six concertos for Harpsichord en trois mouvements publiés en 1756 et 1765 ainsi que quelques pièces vocales dont un ensemble de Twelve English Songs with their symphonies sur des paroles de Shakespeare, Marlowe, Anacréon et Euripide (1744) mais il est aussi l’auteur d’hymnes, d’un oratorio et de nombreuses autres œuvres perdues à la suite d’un désaccord à propos de son héritage mais dont on possède quelques descriptions, en particulier quatre anthems et un Jubilate.

4. Alors que les eaux de Bath étaient reconnues pour leurs vertus dès l’époque romaine, les Assembly Rooms existaient depuis le début du XVIIIe siècle mais des bâtiments nouveaux sont conçus par John Wood le Jeune entre 1769 et 1771 et forment un élégant ensemble de « salles des fêtes » situé au cœur de la partie historique de Bath accueillant la noblesse et la gentry fortunée pour les bains aux Pump Rooms. De 18 h à 23 h, dans les Assembly Rooms proprement dites, avaient lieu des « soirées » consacrées à la musique dans « l’octogone », à la danse dans la « salle de danse », aux cartes dans la « salle de jeux de cartes » et au thé au « salon de thé ». Les curistes de la Pump Room allaient au bassin en chaise à porteurs, se baignaient dans une eau à environ 40°C habillés avec des vêtements spécifiques, les hommes en « tiroirs » (caleçons longs et gilets de toile), les femmes en longues robes de tissu très lourd dont les ourlets du  bas étaient garnis de petits plombs pour que l’eau ne les relève pas et souvent avec un petit plateau en bois attaché à leur taille qui leur servait à poser leur mouchoir, leur boîte à fard, leurs flacons de sels (pour les évanouissements dus à la chaleur) ou leur nécessaire de toilette. Quand ils sortaient du bassin, ils étaient immédiatement séchés par un assistant (pumper), enveloppés dans des draps de flanelle préalablement chauffés, ramenés à leur logement au pas de course (les chaises à porteurs étaient chauffées avec des briques chaudes et des bouillottes et les porteurs devaient courir pour que le corps n’ait pas le temps de se refroidir) et devaient se mettre immédiatement au lit pendant une heure ou deux sous d’épaisses couvertures pour transpirer le plus abondamment possible car les médecins pensaient que la sudation permettait d’évacuer les germes potentiels de maladie. Puis ils revenaient boire de l’eau thermale tiède (trois verres par personne avec l’obligation de se promenant de long en large pour faciliter la digestion).

5. James Lonsdale (1777-1839) était réputé pour inclure dans ses portraits des détails réalistes qui ne flattaient pas toujours ses clients. Contrairement à la première impression que l’on peut retirer de ce tableau, il ne déroge pas à la règle. Mary Linley est ici représentée peu avant sa mort à l'âge, presque incroyable pour l’époque, de quatre-vingt-onze ans, la bouche fermement close pour dissimuler sa dernière dent, presque sans rides et les boucles brunes de sa perruque, faisant croire à de vrais cheveux encore châtains, dépassant de sa coiffe.

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ISSN 2269-9910.

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Samedi 3 Octobre, 2026