musicologie

9 juin 2019 —— Jean-Marc Warszawski.

Jean-Christophe Groffe : entretien de mai, Amour et Mars

Entre dernier café-crème à Paris et embarquement pour Bâle, Christophe Groffe nous a accordé un entretien, 24 mai dernier, au cours duquel il nous a parlé de lui, de la Suisse, du xvie siècle, de Clément Janequin, de ses ensembles et projets discographiques, du dernier enregistrement de l'ensemble Thélème, Amour et Mars.

Thélème, Amour et Mars, œuvres de Claude Le Jeune et de Clément Janequin. Coviello Classics 2019 (CDV 91908).

Musicologie : Amour et mars… ?

Jean Christophe Groffe : Quand on a envisagé un projet discographique avec l'ensemble Thélème, Clément Janequin s’est imposé comme étant cœur de nos envies. Ce n’est pas évident. Quand on est un pianiste s’attaquant aux sonates de Beethoven, il y a déjà derrière cent, cent-cinquante, deux-cents, trois-cents, cinq-cents enregistrements. Je ne dis pas que c’est une facilité, mais ce n’est pas une démarche où nous sommes les premiers et les seuls. Pour Clément Janequin, il y a beaucoup moins de réalisations et bien sûr l’empreinte forte de Dominique Visse et de son ensemble Clément Janequin depuis quarante ans. Après lui, jouer le même répertoire cela ne va pas de soi. Comment faire ? Nous avons donc décidé de le présenter sous différents aspects, et nous avons construit une trilogie.  Un premier disque « Janequin et Schubert ». L’idée nous est venue d’un concert privé dans lequel l’organisateur avait envie d’entendre des quatuors de Schubert, et cela a fort bien fonctionné. Peut- être parce que ce sont des musiques composées pour le plaisir des interprètes et l’intimité. Pour le second disque nous avons pensé à la Renaissance qui est tout de même l’essentiel de notre travail. Que mettre en résonance avec Janequin ? On a pensé à Claude Le Jeune qui a recyclé la musique de Janequin, réutilisé des pièces : il y a une filiation forte. Janequin est plutôt de la première moitié du xvie siècle, Lejeune de la seconde. Il nous a semblé que cela donnait un panorama complet de la musique profane de l’époque. On complètera cette trilogie avec le xxie siècle, parce qu’on s’intéresse également à son époque. On espère que cela permet un regard sur Clément Janequin assez frais et non pas exclusivement centré sur le xvie siècle.

1. Clément Janequin & Claude Le Jeune, Le chant de l’Alouette — 2-3. Clément Janequin, J’ay dict, j’ay faict, Au joly jeu du pousse avant — 4. Claude Le Jeune, Fuyons tous d’amour le jeu — 5. Nicolas Vallet, Est-ce Mars et Courante de Mars — 6. Clément Janequin & Claude Le Jeune, Le chant du Rossignol — 7-8, Claude Le Jeune, Première Fantasie ; Ô voix, ô de nos voix — 9. Pierre Attaingnant, Prélude — 10. Clément Janequin, Ô mal d’aymer — 11. Anonyme, Pavane la Bataille — 12. Claude Le Jeune, 12. « Arm’, arm’ », la guerre — 13. Pierre Guédron, Puisque les ans n’ont qu’un printemps

Annie Dufresne (dessus), Julien Freymuth (superius, haute-contre), Lior Leibovici (contratenor, haute-contre), Ivo Haun (ténorn taille, luth et percussions), Breno Quinderé (taille), Jean-Christophe Groffe (bassus, basse-contre et direction), Ziv Braha (luth et viole de gambe), Alexandra Polin (viole de gambe), Elizabeth Rumsey (viole de gambe), Tore Eketorp (viole de gambe), Ryosuke Sakamoto (luth et viole de gambe).

Jean-Christophe Groffe. Photographie © musicologie.org.

 

M. : Vous avez commencé la musique par la guitare… En écoutant Jimi Hendrix à Woodstock ?

J.-C. G. : C’est moins rock que cela. J’habitais dans un petit village. Mes parents m’ont proposé de faire de la musique. Il y avait un professeur de guitare à proximité. Donc guitare.

M. : Comment passe-t-on alors au chant ? Les chanteurs commencent en général par un instrument…

J.-C. G. : Sur les cinq membres qui forment le noyau de Thélème, quatre sont d’anciens guitaristes...  J’ai étudié la guitare classique de six à vingt ans, puis j’ai suivi un cursus de musicologie à Rouen. J’y ai suivi les cours de direction de chœur de Daniel Barbier, on y avait besoin de chanteurs, et là j’ai découvert le chant.

M. : Qu’est-ce qui vous a attiré dans le chant ? L’histoire ? La technique ? La technique polyphonique ?

J.-C. G. : C’est la polyphonie qui m’a intéressé. Dans ces cours de direction de chœur, j’ai pris plaisir d’une part à pratiquer la polyphonie, puis à l’analyser, à la diriger comme c’était le cas pour certaines œuvres… Oui, le plaisir de cette superposition possible et des innombrables possibilités.

M. : Vous arrivez alors à Bâle, en Suisse, vivier pour le chant et la musique ancienne… Je pense à Michel Corboz à Lausanne, les recherches sur la polyphonie improvisée à la Haute école de musique de Genève, à ce qu’on dit de la vallée du Joux, qu’on y chante pour occuper les longs hivers rigoureux, là où l’organiste et chef de chœur Daniel Meylan est particulièrement actif…

J.-C. G. : Je suis arrivé en Suisse après avoir beaucoup travaillé en France, un peu las de dix années de vie parisienne, j’ai commencé à travailler en Suisse, je m’y suis plu dans une vie culturelle et musicale extrêmement dynamique, j’ai rencontré celle qui est devenue mon épouse. De bonnes raisons pour quitter Paris… J’étais à Bâle, c’était un peu une occasion de rejoindre la Schola Cantorum et très honnêtement, avoir une carte d’étudiant était le moyen le plus simple pour obtenir un permis de séjour. Le prétexte intéressé est devenu un grand investissement, j’y suis resté plus de cinq ans, j’y ai suivi trois cursus.

M. : Quelle est cette institution réputée ? Un conservatoire ?

J.-C. G. : Maintenant, la Schola est intégrée à la Haute école de musique de Bâle. Elle a été créée dans les années 1940-1950 par Paul Sacher, c’était une école privée, à la pointe des recherches sur la musique ancienne. Elle est toujours une institution très en avance et dynamique dans ces recherches…

M. : Pas seulement le répertoire religieux ? …

J.-C. G. : Pas du tout. On y fait aussi naturellement de la musique sacrée, mais il n’y a pas de focus musique sacrée - musique profane. La Schola a été longtemps un vivier de personnes s’intéressant de façon approfondie, détaillée, à la musique ancienne. Il y a trente ans, il n’y avait pas beaucoup de lieux consacrés à la musique ancienne. Les choses ont évolué, on fait de la musique ancienne à la Juilliard, à la Guildhall, à Lyon, à Paris, à Cologne, il y a des départements de musique ancienne un peu partout maintenant. La Schola Cantorum Basiliensis reste un endroit très attirant, notamment par son esprit international.

M. : Vous avez très tôt tourné avec des ensembles et des chefs renommés. Comment cela advient-il ? Par agence ? Par hasard ? De bouche à oreille ? Boule de neige ?

J.-C. G. : Boule de neige, exactement. Un peu un coup de chance d’être au bon endroit au bon moment. Après, plus il y en a, plus il y en a.

M. : Vous avez créé trois ensembles, pourquoi trois et pas un seul ? Quels sont leurs caractères spécifiques ?

J.-C. G. : Thélème joue vraiment un répertoire dédié fondamentalement au répertoire de la Renaissance, l'ensemle Solovoices, que je n’ai pas créé mais intégré un an après sa création est uniquement dédié à la musique contemporaine, son personnel de quatre vocalistes est fixe, avec parfois des invités, et ne fait que de la création ou du répertoire des cinquante dernières années, Sfaira est un trio avec lequel on produit plutôt de la musique expérimentale, pas forcément des créations…

M. : Avec électronique…

J.-C. G. : Oui, Solovoices aussi, la musique voix et électronique est un domaine qui m’intéresse beaucoup.

M. : Vous vous produisez toujours en soliste ? Vous en avez le temps ?

J.-C. G. : Peu, cela m’arrive, je suis très attaché à la polyphonie qui est une chose qui me tient vraiment à cœur, plus le temps passe, plus j’investis du temps dans ces projets-là, ce qui laisse moins d’espace pour d’autres choses. Mais cela m’arrive encore. Je m’en réjouis.

M. : Quand vous pratiquez la musique ancienne, le faites-vous dans un esprit de reconstruction historique, on plutôt avec une liberté esthétique et invention, comme cela se fait maintenant, par exemple chez Christina Pluhar ou autres.

J.-C. G. : Je ne suis pas intéressé par la reconstruction historique. Je n’y crois pas, je ne peux pas refaire ce qui s’est fait il y a cinq-cents ans. Il y a un tas de choses dont nous n’avons pas connaissance. Je chante aussi de la musique contemporaine. Pour jouer des pièces qui ont été créées il y a dix ans, il faut déjà s’adapter, repenser les choses. Dans la reconstruction il y a une part d’illusion, pourquoi pas, l’utopie c’est important, mais je vis au xxie siècle, je suis intéressé par mon temps et voir ce que je peux faire avec la musique ancienne aujourd’hui. Mais je suis très intéressé par les sources originales, le contexte, comment on a pratiqué la musique eu xvie siècle quand je fais de la musique de ce siècle. Il me semble important, non pas de reconstruire, mais de comprendre comment cela a été fait, pourquoi, avec qui, etc. Mais ma démarche est avant tout musicale.

M. : Vous aimez opposer la musique ancienne et la musique plus contemporaine… Vos ensembles ne vont-ils pas fusionner en un seul ?

J.-C. G. : Je ne pense pas. On interprète un programme commun à peu près par an, mais on aime bien les spécificités de chacun des ensembles.

M. : Vous ne chantez pas le répertoire classique, celui compris entre Claudio Monteverdi et Arnold Schönberg, ces fameux trois siècles de musique tonale.  Vous considérez-vous comme un musicien de l’atonalié ?

J.-C. G. : Je n’exclus pas le romantisme, nous venons de faire avec Thélème un programme Schubert-Berlioz.  Le nom de l’ensemble, « Thélème », vient d’un lieu utopique dans Gargantua de Rabelais, dont la devise est « fais ce que voudras ». Nous n’excluons rien. Nous allons là où nous avons envie d’aller, où la pratique nous porte, le plaisir, la spontanéité.

M. : Vous êtes plutôt musique profane...

J.-C. G. : On s’intéresse beaucoup à la musique profane parce qu’il y a une grande liberté, souvent à l’avant-garde, moins conventionnelle, qui se permet des choses que la musique sacrée ne peut pas. Sur le plan du langage musical elle a beaucoup de valeur et va souvent plus loin que la musique liturgique. Il y a beaucoup d’ensembles, pour ce qui concerne la Renaissance, qui s’intéressent à la musique sacrée, il y a des œuvres merveilleuses, mais nous avions envie de nous trouver une particularité, de sortir du lot, de dire : nous voulons faire autre chose.

M. : N’avez-vous jamais pensé à passer commande à des compositeurs qui s’inspirent de la musique ancienne dans un langage contemporain, comme Philippe Hersant ?

J.-C. G. : Ce sont des choses que l’on fait, que l’on a fait. Nous sommes en train d’enregistrer le dernier disque d’une trilogie autour de la musique de Clément Janequin, qui mêle musique contemporaine et musique du xvie siècle, avec notamment une création d’œuvres de Betsy Jolas, Jannik Giger et de Mike Svoboda.

M. : D’autres projets ?

J.-C. G. : Bien sûr ! Je ne sais pas pour quand, mais dans les projets discographiques j’aimerais travailler sur l’obscénité. Le xvie siècle est un temps de contrastes forts, entre une grande délicatesse, élégance et de scatologie, d’obscénité. C’est un état de fait qui me passionne. Par ailleurs, j’aime bien les choses à clef, il est intéressant de ne pas tout donner du premier coup, de laisser les gens réfléchir, de les laisser s’interroger, ne pas savoir, de prendre le temps. L’idée de musica reservata m’intéresse.  Nous avons beaucoup chanté les Prophéties des Sibylles, de Roland de Lassus, qui est symptomatique de ces œuvres à clef, il y a tellement et tellement de couches possibles de lecture, de compréhension… comme interprètes nous sommes aussi à la tâche.

M. : Dans ces cas-là, vous donnez les clefs ?

J.-C. G. : Oui, on essaie de le faire, on essaie… On ne les a pas toutes

 

 Jean-Marc Warszawski
7 juin 2019 (propos recueillis 24 mai 2019)

 

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Samedi 8 Juin, 2019 0:39