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Piotr Anderszewski, admirable et surprenant

 

Piotr Anderszewski. Photographie © D. R.

Montpellier, Festival Radio-France Montpellier Roussillon Languedoc, Opéra Le Corum, 20 juillet 2015, par Eusebius ——

On ne présente plus le monstre sacré qu'est Piort Anderszewski. Chacune de ses apparitions, au concert ou au disque, constitue un événement. Ainsi le concert de ce soir, où Beethoven, Szymanovski, Schumann et Bach seront tour à tour magnifiés1.

Son entrée se fait après une longue attente où la salle est plongée dans l'obscurité, la scène étant baignée d'une lumière douce propre à créer une forme d'intimité bienvenue. À peine atteint-il le piano qu'après un rapide salut il entame la première bagatelle, des six de l'opus 126 de Beethoven. Moins de deux secondes se sont écoulées … Il en ira de même pour le début de la seconde partie. Étrange gestion du temps. D'autant que cette seconde partie verra s'enchaîner la dernière variation de Schumann et le prélude de Bach comme s'il s'agissait d'une seule et même œuvre. Pourquoi pas ? Mais la surprise est d'autant plus grande qu'entre chaque mouvement de la 6e suite anglaise un long, très long silence nous est imposé…

Les Six bagatelles de l'opus 126 de Beethoven, malgré leur titre et la brièveté de chacune d'elles, sont un monument aussi achevé que les dernières sonates. L'apparente simplicité de la première ouvre en fait une extraordinaire série qui résume la sensibilité et le génie beethovéniens. Toutes les qualités du pianiste sont perceptibles : lisibilité, clarté et liberté du jeu, toucher et couleurs, intelligence du texte. On croit découvrir ces chefs-d'œuvre tant et tant de fois joués ou écoutés.

Beaucoup plus rares, les trois Métopes que Karol Szymanowski écrivit en 1915 à la suite d'un séjour en Sicile. La mer Égée et toute l'antiquité, au soleil éblouissant, baignent tour à tour L'île des sirènes, Calypso et Nausicaa. Tout vibre, immobile et mouvant, dans cette lumière vive, fluide, impressionniste et puissante. Une découverte pour la majorité des auditeurs, séduits par cette musique somptueuse. Anderszewski est dans son élément et nous offre une version habitée de l'œuvre de son compatriote.

Ignorerait-on les circonstances de la composition des Geistervariationen de Schumann2 que l'étrangeté de leur caractère, magnifié par le soliste, nous interrogerait. Un thème grave, proche du choral, va engendrer six variations proprement extraordinaires, où tout Schumann est résumé. Chacune illustre une facette particulière de sa personnalité et de son art. Aucune ne laisse indifférent, de l'étrange canon de la 2e à la raréfaction, à l'asphyxie de la dernière. Les lignes intérieures chantent étrangement, c'est vraiment le Schwanengesang de Schumann. L'interprétation qui en est donnée nous fait participer à cette vision hallucinante, suspendue. L'on comprend alors pourquoi le pianiste enchaîne aussitôt, sans respiration, la 6e suite anglaise, lui conférant un caractère sacré, historiquement contestable, mais musicalement abouti.

Il s'est approprié Bach de longue date, avec le succès que l'on sait. Au point que Bach est devenu le faire-valoir d'une maîtrise technique et intellectuelle stupéfiante, mais dont le rapport à l'œuvre est devenu purement formel. Ainsi, comme signalé plus haut, ce n'est plus une suite anglaise qu'il nous joue, mais l'ordo d'une messe, ponctuée de longs silences où chacun est invité à se recueillir. La révélation à transmettre. Oubliées les danses… la gigue est ainsi totalement défigurée, objet d'un lifting qui la transfigure radicalement, suggérant davantage une course effrénée3 qu'un robuste et élégant divertissement. La gavotte finale est un finale envoyé presto, voire prestissimo, sans gavotte. L'absence fréquente d'indications de nuances autorise bien des lectures…

Quelles que puissent être ces réserves, le jeu de Piotr Anderszewski, prodigieux, sollicite en permanence notre attention et notre sensibilité. Chacune des pièces trouve son climat, avec une lecture singulière, où tout concourt à sa lisibilité, à sa vie mélodique et rythmique, et l'on est emporté par ce flux extraordinaire, conduit avec une intelligence rare. Plus qu'un pianiste prodigieusement doué, c'est un musicien exceptionnel, sachant aussi bien servir les oeuvres (Beethoven, Szymanowski, Schumann) que se servir d'elles (Bach), merveilleusement certes, mais en leur faisant violence.

Eusebius
21 juillet 2015

 

1. Son abondante discographie comporte les enregistrements des œuvres offertes ce soir.

2. Ces variations, écrites juste avant sa tentative de suicide et son internement, sont l'œuvre ultime de Schumann.

3. on pense à un Mazeppa aérien, à moins que ce soient des vols de chérubins pressés.

 

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