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Janáček et Kodály en 3D à Dijon

 

Le quatuor Les Dissonances. photographie ® Gilles Abbeg

 

Opéra de Dijon, Auditorium, 31 mai 2015, par Eusebius ——

Les deux quatuors de Janáček, encadrant le très rare duo pour violon et violoncelle (1914), opus 7 de Kodály, quel programme alléchant pour le quatuor Les Dissonances, dont c'est la dernière apparition de la saison dijonnaise1 !

Écrit à 69 ans, mais concis et juvénile, le premier quatuor « Sonate à Kreutzer », en référence non pas à la Beethoven, mais au roman qu'il inspira à Tolstoï, surprend toujours par sa beauté tragique. La trame narrative sous-jacente importe peu2, et l'oublier permet de focaliser toute son attention sur la musique, intense, dont elle est le prétexte. À son habitude, Janáček y juxtapose de brèves séquences, fugaces mais unifiées par des rappels thématiques réguliers. Le chant de l'alto, pour lequel il a une particulière tendresse, participe à la couleur très changeante du premier mouvement. Dans le deuxième, les échanges motiviques qui encadrent les passages où les trilles du violoncelle supportent le jeu sul ponticello de chacun de ses partenaires portent la marque du génie du compositeur. Les canons du troisième, entre le premier violon et violoncelle, et leur extension aux autres instruments, d'une passion intense, où les exaltations, les plaintes, les sanglots s'imposent à l'auditeur, avec de constants changements métriques, sont d'une force expressive rare. L'exposition du dernier mouvement, avec sourdines, dépouillée, et le chant lugubre du premier violon nous entraînent dans cette course inexorable vers la férocité du finale, interrompue parfois par les plaintes déchirantes adagio.

Singulier3 et étrange duo que celui de Kodály : trois mouvements certes, qui pourraient faire penser à une sonate, mais aussi une écriture que l'échange, le jeu et les permutations entre les instruments, parfaitement égaux, rapprochent des duos du baroque et du classicisme, avec des séquences variées, contrastées. On oublie la prodigieuse technique de chacun des musiciens tant elle est au service d'une intelligence et d'une sensibilité d'exception. Le mouvement lent, central, d'une émotion constante, de la plainte au désespoir et à la mélancolie épuisée justifierait à lui seul l'appellation de chef d'œuvre. Tout ce duo, particulièrement le finale, porte la marque rythmique, métrique et modale de ses racines magyares. Un miracle permanent.

Plus autobiographique encore que le premier, le quatuor « Lettres intimes » connaît maintenant les faveurs du public, pour son caractère passionné, mais aussi pour sa beauté formelle, même si la forme traditionnelle y est bousculée par l'émotion. Le 2e mouvement, adagio, fait la part belle à l'alto, avec des échos lointains de danse, traduisant des états d'âme changeants pour terminer par le rappel du début de l'œuvre. L'admirable berceuse, moderato, parfois agitée de soubresauts, est splendide. Le dernier mouvement4, sorte de rondo, bondissant, tour à tour élégiaque, enfiévré, est du meilleur Janáček, avec l'énergie vitale qui caractérise La petite renarde rusée.

Ces dernières saisons ont vu fleurir de nombreuses interprétations des quatuors de Janáček, le plus souvent magistrales, particulièrement par la fleur des quatuors d'Europe centrale. La lecture inspirée qu'en donnent David Grimal et ses complices des Dissonances est exceptionnelle. De l'infinie douceur, la plus ténue, à la férocité extrême, toutes les facettes de l'expression de la passion sont magistralement illustrées avec une harmonie des timbres, une entente qui forcent l'admiration.

Les ovations du public appellent un bis. David Grimal, encore plongé dans cette atmosphère si extraordinaire justifie opportunément le silence qui doit suivre : après des moments aussi forts, aucun bis n'est possible.

Eusebius
1er juin 2015

1. Singulièrement, le quatuor, abondamment et magistralement illustré cette saison dijonnaise, s'éclipse quelque peu en 2015-2016 : certes, beaucoup de musique de chambre au programme, mais aucun autre quatuor que les Hagen (26 janvier).

2. « J'avais à l'esprit une femme malheureuse, torturée, battue à mort comme Tolstoï l'a décrite » écrit Janáček dans une lettre à Kamila Stössl [Letters and Reminiscences].

3. Si les classiques, dont C.P.E. Bach et Boccherini, écrivirent pour cette formation, il faut attendre  Kodály, semble-t-il, pour que ces deux instruments retrouvent une littérature spécifiquement écrite pour eux. Ravel (en 1920), puis Martinů, 7 ans après, suivront Kodály. À signaler, dans un tout autre registre, le rare double concerto pour violon et violoncelle de Brahms, opus 102, que donneront Les Dissonances en janvier prochain à Dijon.

4. on y retrouve des thèmes de Katya Kabanova.

 

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