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Relire Musset avant d'écouter Offenbach : Fantasio

 

Omo Bello, Marianne Crebassa et Friedemann Layer (debout). Photographie © Marc Ginot.

Montpellier, Festival Radio-France Montpellier Roussillon Languedoc, Opéra Le Corum, 18 juillet 2015, par Eusebius ——

En dehors des Contes d'Hoffmann, on réduit trop fréquemment Offenbach à la production de ses opérettes et opéras bouffes, toujours savoureux, sur des livrets désopilants. C'est oublier le chef-d'œuvre qu'est Fantasio. Comment ne pas voir Musset en Fantasio, viveur, blasé, d'une vive intelligence, fine, sentimentale, sincère ? Sa pièce, écrite pour être lue, ne fut jouée qu'après sa disparition, à la Comédie-Française. Paul de Musset, son frère, accepta de l'adapter pour Offenbach. L'ouvrage fut créé en 1872 à la salle Favart1. L'opéra-comique emprunte à la comédie sa saveur douce-amère, riche en fantaisie et en émotion mélancolique. Un jeune bourgeois, enfant du siècle, romantique parfois cynique, Fantasio, va se substituer par jeu au bouffon de la Cour, décédé. Ce dernier est pleuré par Elsbeth, la jeune fiancée (elle a seize ans !) au prince de Mantoue pour établir une paix durable entre les États. Ce dernier est en route pour les noces. La fille du roi de Bavière va s'éprendre de son nouveau bouffon. Et après maintes péripéties, ils pourront se marier (l'histoire ne dit pas s'ils eurent beaucoup d'enfants). Le livret diffère sensiblement de la pièce par son dénouement : ici, la paix et la guerre sont évoqués, le prince de Mantoue ne fuit pas, mais anoblit Fantasio (« Comte »), le roi surenchérit (« Prince »), on ne parle plus du paiement de la dette par Elsbeth… la pièce laissait planer une équivoque sur leurs relations futures. Là n'est pas l'essentiel.

La partition, reconstituée par Jean-Christophe Keck, est celle de la création, enrichie d'une romance de Fantasio. L'orchestration en est admirable, et l'on oublie trop facilement quel orchestrateur fut Offenbach2. La dimension symphonique de l'ouverture, des entractes, le soin mis à la caractérisation orchestrale des airs et des ensembles, tout confirme l'extraordinaire maîtrise du musicien. Cette production, en version de concert, rassemble la fine fleur du chant français, et devrait faire date, puisqu'aucun enregistrement réalisé par des francophones n'est disponible. Julie Depardieu prête sa voix pour énoncer les didascalies et décrire l'action et la rendre intelligible par le public.

Omo Bello, Marianne Crebassa et Friedemann Layer. Photographie © Marc Ginot.

Quatre personnages sont particulièrement sollicités. Fantasio, merveilleusement chanté par l'androgyne Marianne Crebassa3, splendide mezzo au timbre chaleureux, sonore, au jeu sensible et à la diction toujours claire. Omo Bello, Lisbeth, s'est encore épanouie : un magnifique soprano, à la tessiture large, avec un beau médium et des aigus naturels, agiles et souples. Leurs duos – à chaque acte - sont un régal : miracle d'équilibre vocal et d'entente exemplaire. Côté hommes, Jean-Sébastien Bou, lui aussi fidèle à Montpellier, incarne le prince de Mantoue, auquel Esbeth est promise. La voix, bien projetée, au timbre riche, de couleurs chaudes, est servie par une émission naturelle aisée, avec une diction exemplaire : le baryton parfait pour ce rôle, du beau chant français. Son double, Marinoni, est Loïc Félix, ténor convaincant, au jeu dramatique toujours juste.

Michal Partyka, Sparck, dont le rôle est également important, déçoit par un timbre ingrat et une émission le plus souvent forcée. Par contre les autres amis de Fantasio, chantés par Enguerrand de Hys, Rémy Mathieu et Jean-Gabriel Saint-Martin, forment un excellent trio, équilibré, clair et sonore. Il faut aussi citer Marie Lenormand, excellente Flamel (dame de compagnie de la princesse), dont le mezzo a de belles couleurs et à l'intelligibilité permanente. Renaud Delaigue, basse, chante le roi de Bavière, père d'Elsbeth, avec toute la noblesse désirée, aux graves solides. Les ensembles abondent, renouvelés dans leur formation, avec un chœur intelligemment sollicité, mixte, d'hommes, de femmes. Pour la circonstance, le Chœur de l'Opéra de Montpellier est renforcé par celui de la Radio Lettone. Les couleurs, l'articulation et les nuances sont exemplaires.

L'orchestre national de Montpellier Languedoc-Roussillon brille de toutes ses couleurs et sert fort bien l'écriture délicate, vive, sensible de ce joyau de l'art lyrique. La direction de Friedemann Layer, familier de ce répertoire, efficace malgré une gestique symétrique davantage métrique qu'expressive et directive, sert fort bien les chanteurs en ménageant les équilibres subtils nécessaires à leur expression.

L'architecture de l'ouvrage, valorise à souhait les progressions, avec un splendide et monumental finale du 2e acte, et un 3e qui couronne le tout avec bonheur. Le public jubile, à juste titre. Un moment inoubliable salué comme il se doit par de très nombreux rappels. Le concert sera diffusé sur France-Musique le samedi 26 septembre à 19 h.

Dans cette attente, accompagnée par Edna Stern, Maria Crebassa nous offrira le 21 des mélodies de la Malibran et d' Alma Mahler. Hasard du calendrier, Sarah Conolly, qui fut une grande Fantasio au disque, dans l'enregistrement de Mark Eldec (Opera Rara, 2013), chante ici, le même jour, les Six Lieder d'après Maeterlinck, de Zemlinsky, accompagnée par l'Orchestre National Bordeaux-Aquitaine dirigé par Paul Daniel. Vive Montpellier et le Festival !

 

Eusebius
19 juillet 2015

 

1. La défaite de Sedan, la Commune et son écrasement entraînèrent le rejet d'Offenbach, le Prussien, adulé par le précédent régime, et l'échec immérité de ce chef d'œuvre.

2. en dehors de pages célèbres des Contes d'Hoffmann, il suffit de réécouter les lieder de Schubert revisités par lui.

3. la créatrice du rôle, Célestine Galli-Marié, sera celle de Carmen.

 

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