Jean-Luc Vannier, Monaco, 18 avril 2026.
Intenses et énigmatiques, les Miniatures des Ballets de Monte-Carlo font voir la musique et entendre le mouvement
Caravansérail. Photographie © Alice Blangero.
« Mettre en mouvement ce qu’ils entendent ». Nonobstant le caractère direct, en apparence spontané, de la formule, l’invitation lancée aux chorégraphes est trompeuse. Et pour cause : même si l’oreille n’a pas de paupières, le son extérieur, filtré par le prisme déformant de la voix maternelle distinguée ab initio par le fœtus — en stéréo s’il vous plaît — dès le cinquième mois de la grossesse, n’en finit jamais de nous égarer. Autre fourvoiement, la restitution visuelle — le donner à voir de cette écoute — se leste d’une adresse inconsciente à l’autre, un message à même de fmultiplier toutes sortes de frayages psychiques. Ultima ratio de cette trahison : la prétention de cerner par les mots cette expédition vers l’univers intense et énigmatique des six Miniatures chorégraphiques comme celles présentées jeudi 16 avril salle Garnier par les Ballets de Monte-Carlo. Et ce, en présence de S.A.S Le Prince Souverain Albert II et de S.A.R La Princesse de Hanovre.
C’est en coproduction avec le Printemps des Arts et invités par l’Ensemble Orchestral Contemporain dirigé par Bruno Mantovani que les Ballets de Monte-Carlo reprenaient cette idée des « Miniatures », inaugurée en 2004 par Jean-Christophe Maillot : imposer à des chorégraphes des œuvres musicales contemporaines sur lesquelles ils doivent composer une étude. En 2004, les sept créations étaient signées par le directeur des Ballets de Monte-Carlo. En 2026, outre deux reprises du travail de Jean-Christophe Maillot, ce sont quatre compositions d’anciens danseurs de la compagnie qui répondent aux commandes du festival monégasque : Julien Guérin avec Caravansérail, Francesco Nappa avec Anémones, Jeroen Verbruggen avec Steps for Beat(s)ts that never were et Mimoza Koike avec Kintsugi.
Anémones. Photographie © Alice Blangero.
Cette succession sans entracte d’œuvres d’autant plus condensées que chacune d’entre elles ne dépasse guère la dizaine de minutes, nous dévoile et, en même temps, nous confronte aux angoisses et aux projections les plus intimes, les plus sombres de la psyché des auteurs. Double contrainte pour les chorégraphes : un forçage de leur imaginaire — oublié le déclic furtif du ravissement libre et intuitif chez l’artiste ? Et une limite temporelle de la création, toujours perçue comme une blessure narcissique. Ce cadre serait-il responsable de cette saisissante impression à l’issue : l’étayage des chorégraphies est nettement plus décelable sur les rythmes, les accentuations ou les syncopes — comme pour Time Lapse — que sur la suggestivité mélodique et intrinsèque des sons.
Steps for bea(s)ts that never were. Photographie © Alice Blangero.
Avec Résonances sur une musique de Ramon Lazkano et Time Lapse, les deux reprises de Jean-Christophe Maillot nous invitent à une réflexion sur le cours de l’existence, ponctuée de séparations et de retrouvailles, toujours en tension mais in fine inexorablement coincée entre la naissance et la mort. Fallait-il, pour la seconde reprise, la facticité du personnage en fond de scène, un vieillard sur un traineau tiré par des poupées baigneurs ? Le doute est permis. La patte toujours subtilement classique de Julien Guérin dans Caravansérail sur une musique de Martin Matalon déploie quant à elle, dans des costumes signés Thomas Guillaume et Marianne Le Breton, toutes les facettes de la pulsion scoptophilique : entre jeux de « street dance » où les danseurs jaugent leur performance à tour de rôle et les évolutions sous les « feux de la rampe » stricto sensu, la chute finale qui renvoie les spectateurs à leur propre image consacre la dualité et l’ambivalence de cette perversion : l’exhibitionniste jouit plus à l’idée d’être observé qu’à celle de se montrer.
Etude plus singulière tant elle insiste davantage sur le collectif que sur l’individuel, Anémones de Francesco Nappa sur une musique de Violeta Cruz nous rappelle son Orientale donnée pour le gala de l’Académie Princesse Grace en 2019 : les mouvements acrobatiques qui ne lésinent pas sur la saillance démonstrative des musculatures alternent avec de gracieuses ondulations tentaculaires des corps à même le sol. De la part de Jeroen Verbruggen, il ne fallait surtout pas s’attendre à du « mou pour le chat » ! Les costumes d’Emmanuel Maria qui dessinent en relief les anatomies musculaires striées et l’effervescence musicale d’Aurélien Dumont, soutiennent la dénonciation aussi rageuse que désespérée par le chorégraphe — un démiurge incarné par Lukas Simonetto —, de l’extinction de l’humain.
Kintsugi. Photographie © Alice Blangero.
« Je suis japonaise », nous explique Mimoza Koike à l’issue de la représentation. Et de préciser ses inclinations culturelles qui mettent en exergue dans son travail chorégraphique Kintsugi sur une musique de Misato Mochizuki, « le vécu » et, sorte d’oxymore pour un occidental, « la puissance du geste minimaliste ». Pour Mimoza Koike, le silence — comme dans une séance d’analyse — n’est certainement pas le vide. L’entrée en scène de Bernice Coppieters qui saisit l’audience par l’extraordinaire magnétisme scénique d’un « simple » mouvement de sa main annonce une étude d’autant plus émouvante qu’elle mobilise d’anciens danseurs : Francesca Dolci, Annabelle Salmon-Favier dont la soirée était dédiée à son époux et scénographe Philippe Favier récemment décédé, Gaëtan Morlotti et Asier Uriagereka.
Finalement, musique contemporaine ou pas, les chorégraphes invités ne se sont pas laissés « divertir » par la commande : à quelques différences près, leurs Miniatures sont restées imprégnées de leur seule inspiration, la plus enfouie comme la plus énigmatique. Celle qui fait du mouvement une « conduite » signifiante selon Pierre Janet (1859-1947) qui la différencie du comportement. Peut-il en être autrement pour l’art ?
Jean-Luc Vannier
Monaco, le 18 avril 2026
2026.


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ISSN 2269-9910

Dimanche 19 Avril, 2026 22:21