musicologie

31 décembre 2021 —— Jean-Luc Vannier.

L’amor conjugale de Giovanni Simone Mayr : pourvu que ça dure !

Giovanni Simone Mayr, L'Amor conjugale, Chantal Santon-Jeffery, Andres Agudelo, Natalie Pérez, Olivier Gourdy, Adrien Fournaison, Bastien Rimondi, Opera Fuoco, sous la direction de David Stern. Aparté 2021 (AP 267).

Enregistré par Little Tribeca à l’Opéra de Massy du 21 au 25 avril 2021.

Comme d’autres compositeurs de la même génération, Giovanni Simone Mayr (1763-1845), né Johann Simon, est demeuré dans l’ombre du grand Rossini : au point d’être sous représenté au Théâtre-Italien par rapport à la popularité dont il bénéficiait dans la péninsule. A tort : « Giovanni Simone Mayr passe pour avoir été l’un de ceux qui se sont le plus préoccupés d’assouplir, de vivifier un peu le vieux cérémonial de l’opera seria, d’étoffer plus ou moins l’harmonie et l’orchestre, où les instruments à vent, renforcés, se voient confier un rôle mélodique » (Lucien Rebatet, Une histoire de la musique, Des origines à nos jours, Coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1969, p. 382). C’est dire tout l’intérêt qu’il convient de porter à L’amor conjugale, œuvre enregistrée par Opera fuoco, ensemble orchestral et lyrique fondé en 2003 par David Stern et récemment éditée par Apartemusic. Maison dont nous avions déjà relevé la qualité de précédentes productions.

Créé au Teatro nuovo de Padoue en 1805 — un an après la composition de Fidelio par Ludwig van Beethoven  avec une histoire similaire —, L’amor conjugale offre de multiples raisons, vocales et musicales, de nous réjouir en ces temps incertains.

En premier lieu — et ce n’est pas le moindre de ses atouts — la capacité d’activer avec force notre imaginaire et de nous permettre, rien qu’à l’écoute des mélodies, de visualiser le déroulement dramaturgique : réussite incontestable de l’engagement, de l’incarnation substantielle des voix, aussi jeunes qu’agréables et ce, sous une direction magistrale. Entendue dans Platée au TCE en 2019,  Chantal Santon-Jeffery (Zeliska/Malvino) nous régale, dès ses premières vocalises à la scène II sur « Versa pianto di dolor », par de magnifiques arias dont celle, sans doute la plus impressionnante, de la scène XI où elle module avec aisance sa ligne de chant pour exprimer tour à tour l’amour, le délire et la vengeance.  Même élégance vocale pour la mezzo-soprano Nathalie Pérez (Floreska) dans l’expression de son transport amoureux à la scène III « Non so, cosa sia » ponctué d’éclatants aigus « deliro…ma per carità » lorsque sa fièvre aimante frise l’hystérie. Les rôles masculins n’ont rien à leur envier : en témoignent en particulier les aigus ludiques, impeccablement énoncés, de la belle voix du baryton-basse Olivier Gourdy (Peters) dans « L’oro ha un colore, un’attrazione » à la scène XII – un « amour de l’or » qui fait pendant au titre même de l’ouvrage – mais aussi la superbe plainte, lancinante à souhait depuis sa geôle, « Qual notte eterna, spaventosa ! » du ténor Andrés Agudelo (Amorveno). Celle-ci semble annoncer le futur « E lucevan le stelle » de Mario Cavaradossi avant son exécution dans la Tosca de Puccini qui sera pourtant créée un siècle plus tard. La voix agréable du ténor Bastien Rimondi (Ardelao) gagnerait à resserrer son vibrato. Duos, trios, quatuors et même un sextuor complètent l’indéniable agrément vocal de cette œuvre.

Musicalement ensuite. Opera fuoco et son directeur David Stern ont « décidé de suivre une tradition déjà bien établie au xviiie siècle pour les récitatifs secco » : le violoncelle et la contrebasse côtoient le clavecin. Cette variété sonore accentue la densification des personnages. Elle galvanise par surcroît la dramaturgie scénique : le violoncelle solo (Hilary Metzger) qui lance la méditation de Floreska à la scène xiii « Sarà ver quel, che dice » ou le dialogue du violon solo (Katharina Wolff) avec Zerliska qui se raconte « Una moglie sventurata » à la scène xv en offrent, parmi d’autres, de brillantes illustrations. Nonobstant une orchestration à l’évidence marquée par une influence mozartienne, l’attrait pour L’amor conjugale réside sans aucun doute dans ce subtil équilibre entre cette tradition musicale classique et l’amorce belcantiste : établi comme professeur à Bergame, le bavarois d’origine Giovanni Simone Mayr n’a-t-il pas enseigné les rudiments de la musique à un étudiant nommé Gaetano Donizetti (1797-1848) ? Conjugale ou pas, cet amor est un vrai bonheur pour l’oreille : pourvu que ça dure !

Nice, le 31 décembre 2021
Jean-Luc Vannier


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Vendredi 31 Décembre, 2021 17:23