musicologie

29 décémbre 2020 —— Jean-Luc Vannier.

La Chauve-souris réveillonne en petit comité à l’Opéra de Marseille

Jennifer Michel (Caroline), Florian Laconi (Gaillardin) et Jacques Duparc (Bidard). Photographie © Opéra de Marseille.

Il faut saluer « les forces de conviction » de Maurice Xiberras: nonobstant « les événements funestes » de la Covid-19, le directeur de l’opéra de Marseille, stimulé par le prochain centenaire de la nouvelle salle inaugurée en 1924 après l’incendie destructeur de 1919, a décidé de faire front. Et d’offrir au public deux captations — La Chauve-souris de Johann Strauss fils (1825-1899) et La Bohème de Giacomo Puccini — mises en lignes, pour la première, sur le site du Théâtre de l’Odéon et sur celui de la Mairie de Marseille.

Enregistrée au Théâtre de l’Odéon en décembre — les représentations auraient dû se dérouler le 12 et le 13 — la captation de La Chauve-souris permet de retrouver les méandres de la version française du livret tiré d’une pièce d’Henri Meilhac et de Ludovic Halévy intitulé Le Réveillon, elle-même inspirée d’une pièce allemande, Das Gefängnis écrite en 1851 par Roderich Benedix. Méandres puisque le livret de Paul Ferrier (1843-1920) suit le texte original, mais replace l’action à Pontoise. Il emprunte les noms de certains personnages (Gaillardin, Bidard, Duparquet) à la pièce de Meilhac et Halévy Le Réveillon et reprend également des dialogues pour les parties parlées. L’intrigue subit néanmoins de légères modifications dans la version française : celle-ci atténue le thème de la vengeance de Duparquet et accentue celui des aventures galantes tandis que l’action est centrée sur les personnages principaux, notamment ceux de la femme de chambre et de l’épouse de Gaillardin. La czardas chantée par cette dernière intervient d’ailleurs plus tôt dans la version française.

Jennifer Michel (Caroline). Photographie © Opéra de Marseille.

C’est d’ailleurs Henri Meilhac interprété par Jacques Duparc, aussi responsable de la mise en espace, qui présente successivement les trois actes. Henri Meilhac dont le successeur à l’Académie française esquisse le portrait de vaudevilliste : « vous vous rappelez enfin l’avoir vu passer dans son coupé, par ces rues et ces boulevards qui étaient le théâtre même, le terrain de manœuvres et le champ de bataille de son talent » (Histoire de l’opéra français, du Consulat aux débuts de la IIIe République, sous la direction d’Hervé Lacombe, Fayard, 2020, p. 95). Une mise en espace qui aurait peut-être gagné à laisser sur le plateau — tristement dégarni — la dizaine de musiciens lors des séquences parlées. De même que le début du troisième acte, généralement dévolu à l’ironie mordante des commentaires de la vie politique dans la pure tradition viennoise, notamment celle des aphorismes à la Karl Kraus « man lebt nicht einmal einmal » (William M. Johnston, L’esprit viennois, « Quadrige, PUF, 1991, p. 189), nous laisse franchement sur notre faim : la matière ne manquait pourtant pas dans l’actualité de notre « cher et vieux » pays.

Orchestre de l'Odéon Marseille Photographie © DR.

Assurée par Didier Benetti, la direction musicale de l’orchestre de l’Odéon tente de pallier ce dénuement scénique par la vaillante énergie des attaques et l’entrain rythmé des valses et de l’air du champagne. Un pari réussi malgré l’indéniable impression d’un manque de consistance acoustique laissée par cette formation certes compétente, mais aux effectifs réduits.

Nous ne tarirons pas d’éloges sur la distribution qui nous fait entendre des voix féminines à la hauteur des enjeux vocaux de cette opérette : Jennifer Michel (Caroline et Giannetta dans un Elisir d’amore à Marseille) réussit sans exception aucune ses notes aiguës auxquelles elle procure en outre l’éclat et la brillance d’une voix jeune et déjà stable. Dans le rôle d’Arlette, Julia Knecht, entendue à Caen par un confrère, jongle habilement avec les vocalises qu’elle double d’une incomparable présence scénique. Le Gaillardin de Florian Laconi (Jean dans un inoubliable Hérodiade à Marseille) gratifie son personnage d’une impeccable ligne de chant et donne une réplique aussi exigeante que truculente à son épouse Caroline. Jean-François Vinciguerra (Tourillon et Le Duc dans L’homme de la Mancha à Monte-Carlo), Philippe Ermelier (Duparquet et Un Prince oriental dans La Vie parisienne), Christophe Berry (Alfred  et 2e prêtre dans Die Zauberflöte à Marseille), Alfred Bironien (Orlowsky) et Jacques Duparc (Léopold/Bidard) sont autant de voix masculines à féliciter pour leurs incontestables efforts — et succès — à être au diapason adéquat — et absorbant pour le public derrière son petit écran —– de leurs personnages et des jeux de scène.   

La Chauve-souris. Photographie © Opéra de Marseille.

Dans son ouvrage, l’universitaire et écrivain spécialiste de la Mitteleuropa, Claudio Magris considère que « La Chauve-souris résume, sous la forme la plus superficielle, le mythe insouciant et léger du crépuscule habsbourgeois, et l’incarne dans des airs étincelants et des figures qui ont bien des points communs avec les personnages de la littérature autrichienne de l’époque » (Le Mythe et l’Empire dans la littérature autrichienne moderne, Gallimard, 1991, p.104). Le délice d’une Schwärmerei auquel nous succombons volontiers.

Nice, le 29 décembre 2020
Jean-Luc Vannier


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