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Monte-Carlo, 16 décembre 2019 —— Jean-Luc Vannier.

Une Damnation de Faust plus musicale que vocale à l’Opéra de Monte-Carlo

C’est dans un Auditorium Rainier III loin d’être bondé en raison des grèves que l’opéra de Monte-Carlo proposait dimanche 15 décembre La damnation de Faust, légende dramatique en quatre parties d’Hector Berlioz. Oratorio pour certains, opéra pour d’autres, nous pourrions tout aussi bien y déceler un poème symphonique tant certains passages orchestraux visualisent à l’excès tout comme La Symphonie fantastique créée une quinzaine d’années auparavant, un environnement, un état d’âme ou une action.

Tirée du livret original d’Hector Berlioz et d’Almire Gandonnière d’après la traduction du Faust de Goethe par Gérard de Nerval, cette œuvre étonnamment polymorphe résulte d’une véritable balade européenne au gré des inspirations du compositeur : Berlioz composa l’introduction à Passau en 1845 ; à Vienne, la sérénade de Méphisto, le ballet des Sylphes et la Marche hongroise ; à Prague et en pleine nuit, l’apothéose de Marguerite ; à Wroclaw (Breslau de nos jours), la chanson latine des étudiants. Et Berlioz de nous raconter dans ses Mémoires : « Le reste a été écrit à Paris, mais toujours à l’improviste, chez moi, au café, au jardin des Tuileries et jusque sur une borne du Boulevard du Temple ». Une balade qui nous secoue par ses arrêts soudains : les « sauts » de l’air de la puce, l’énergique fébrilité de la « Marche hongroise » ou les appels aux feux follets. Elle  nous surprend ailleurs par ses variations de tons dans « le christ est ressuscité » ou nous apaise par la douceur des couleurs : les huit mesures d’introduction des cordes (Premier violon : David Lefèvre) ou la  berceuse « Voici des roses » de Méphisto. Elle nous déroute enfin par son ironie mordante : le Requiescat in pace du rat mort et les autres Amen par les chœurs. Bref, entre les chansons d’étudiants, les gaillardises de troupiers, les nostalgies élégiaques, les cavalcades vers l’abîme et les romances amoureuses, la balade n’est pas de tout repos.

Erwin Schrott. Photographie © D. R.

Placé sous la direction magistrale et la gestuelle incroyablement créative de Kazuki Yamada, l’orchestre philharmonique de Monte-Carlo surmonte aisément les obstacles de cette architecture orchestrale nerveuse qui accumule les irrégularités tonales ou les embardées dans la conduite des mélodies. En témoignent l’alto admirable (François Méreaux) qui accompagne l’air du « Roi de Thulé » de Marguerite, les cuivres (Matthias Persson et al.) en sourdines pour la berceuse et les bois (Raphaelle Truchot-Barraya, Martin Lefèvre, Marie-B. Barrière-Bilote) qui soutiennent la souffrance de Faust. Magnifique !

Les voix hélas nous auront déçu. Celle en particulier du Faust de Jean-François Borras, caractère qu’il connaît pourtant bien pour l’avoir interprété récemment à l’opéra de Marseille : le vibrato prononcé rend le timbre monolithe, presque nasal. Tout est par surcroît chanté sur le même registre, sans accentuation ni nuance, ce qui rend l’interprétation peu crédible et, pour tout dire, ennuyeuse. Son ut dièse dans sa « prière » le fait même verser dans une voix de fausset.

Sophie Koch. Photographie © D. R.

L’arrivée de Méphistophélès en la personne de la basse Erwin Schrott, décidément de toutes les diableries, densifie enfin la partition vocale : séducteur à souhait et sûr de son pouvoir — il n’hésite pas à tapoter l’épaule dénudée de l’altiste du dernier rang en entrant sur scène —, ligne de chant solide et renforcée par des gradations riches et très incarnées dans l’interprétation, il ne lui aura manqué qu’une diction plus exigeante pour emporter complètement notre suffrage. Entendue en 2016 à Monte-Carlo dans un récital « Esprit français », la mezzo-soprano Sophie Koch nous offre certes un « D’amour, l’ardente flamme » techniquement irréprochable dans la justesse de ton mais dont les aigus donnent parfois le sentiment d’un timbre d’une froideur métallique. Frédéric Caton (Brander et L’Orateur dans une Zauberflöte à Marseille) et des chœurs, pas toujours au tempo de l’orchestre, nous gratifient néanmoins de belles pages vocales.

Monte-Carlo, le 16 décembre 2019
Jean-Luc Vannier

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