musicologie

23 avril 2021 —— Jean-Marc Warszawski.

Les toccatas pour clavier de Johann Sebastian Bach par Laurent Cabasso

Johann Sebastian Bach, Complete Toccatas (BWV 910-916), Laurent Cabasso, piano Opus 102 de Stephen Paulello. Paraty 2021 (Paraty 110197).

Enregistré les 5-9 septembre 2019, studio Stephen Paulello, Villethierry.

Concertiste connu au-delà de nos frontières y fréquentant des scènes marquantes, Laurent Cabasso a étudié et obtenu ses premiers Prix au Conservatoire national supérieur de Paris. Depuis un premier enregistrement en 1988, consacré à des œuvres de Robert Schumann, il a gravé une douzaine d’albums solistes ou chambristes, consacrée à encore Schumann (2003), Ludwig van Beethoven (1996, 2011), Franz Schubert (1990, 1994), Sergueï Prokofiev et Dmitri Chostakovitch (1992), Franz Liszt (1998), mais encore des compositeurs moins connus comme Louise Farrenc ou Guillaume Lekeu, Gabriel Pierné. Il est professeur au Conservatoire national supérieur de Lyon.

Le programme de ce volume est constitué des sept toccate de Johann Sebastian Bach, pour clavier, numérotées BWV 910 à 916 (il y a encore 4 toccate pour orgue). Ce mot, « toccata », « toucher », désigne des compositions musicales pour clavier. Il est apparu en Italie au xvie siècle (il y aura plus tard des toccatas à plusieurs instruments). Alessandro Scarlatti (1660-1725) se distingue en inscrivant une quarantaine de toccatas à son catalogue. La toccata gagne l’Allemagne avec des compositeurs ayant étudié en Italie, comme Hans Leo Hassler (1564-1612), qui a laissé un héritage de 16 toccatas, puis elle remonte au nord du Pays où Dietrich Buxtehude (1637-1707), à Lübeck, compose 5 toccate pour orgue.

Johann Sebastian Bach, a composé les 7 toccatas pour clavier entre 1705, l’année de sa visite à Buxtehude (plus de trois mois voyage compris), et 1712, alors qu’il est organiste à Mülhausen.

La toccata, s’est simplement une fantaisie, une composition libre qui peut mêler différents styles, prélude, aria, fugue, improvisation notée (ou pas), avec des traits de virtuosité et des effets expressifs.

Il fut une époque où il était bon de penser que les œuvres Johann Sebastian Bach étaient de pure écriture qui « tenait » par elle-même, que le Kantor de Leipzig ne se souciait pas du timbre des instruments, que toute instrumentation était bonne. Puis il y a eu la vague du fantasme de la reconstitution historique qui postulait et postule toujours qu’il n’y avait de vérité musicale que jouée sur des instruments contemporains des compositions.

Les réflexions et la pratique de Glenn Gould, trafiquant son Steinway et jouant sans pédale, indiquaient une autre voie, celle de l’adéquation de la structure de la partition avec son interprétation et l’instrument. Il était comme un poisson dans l’eau dans le répertoire des œuvres de Bach, mais jouait aussi la musique contemporaine si elle était selon lui suffisamment écrite, c’est-à-dire bien pensée dans son contrepoint. En fait, baroqueux et contemporains ont, comme Glenn Gould, rejeté le dogme du « beau son » et de la « bonne tenue » à l’instrument, hérités du romantisme (dans lequel les conservatoires ont été institués), pour réfléchir à la technique d’interprétation et au son convenant le mieux à l’interprétation de telle ou telle partition.

À ce point précis ce cédé est une réussite. Il allie la virtuosité, le sens musical, la réflexion du pianiste clairement exposée dans le livret, à l’Opus 102, piano exceptionnel, conçu et fabriqué par Stephen Paulello, adopté par un nombre croissant de pianistes. Il est doté de 102 touches au lieu des 88 conventionnelles et de cordes parallèles, évitant les harmoniques sympathiques des cordes croisées. Éviter toute vibration incongrue ou collatérale est un des crédos de ce facteur pianiste ingénieur, jusque dans la conception du cadre et de la menuiserie en partie découpée dans la masse de bois, pour éviter les assemblages pouvant vibrer.

Le résultat est un son de piano-forte ayant le coffre d’un piano de concert actuel, Laurent Cabasso y entend les qualités sonores du clavecin, on pourrait ajouter, pour certains passages, du luth. La distinction des diverses voix polyphonique est exceptionnelle, on pense encore une fois à ce que recherchait Glenn Gould.

Il est question ici de musicalité, pas de reconstitution historique. Ces toccatas ont attiré Laurent Cabasso parce qu’elles sont rarement au programme des concerts et des enregistrements, aussi qu’elles sont à la fois des œuvres de jeunesse et d’une maturité d’écriture, que ce sont des pièces sans forme obligée et que le jeune maître semble, d’une à l’autre y faire diverses expériences, ce qui donne à ce programme une grande richesse en diversité, et un concert allant de toute beauté.

L’Opus 102, unique au monde, je pense, pourrait-il suivre Laurent Cabasso en tournée ? Cette rencontre fusionnelle autorisera-t-elle des infidélités ?  

 

 Jean-Marc Warszawski
23 avril 2021


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