musicologie

22 mai 2021 —— Jean-Luc Vannier.

Assoluta de Béatrice Uria-Monzon : mezzo ET soprano

Béatrice Uria-Monzon, Assoluta, Orchestre du Teatro lirico Giuseppe Verdi de Trieste, sous la direction de Fabrizio Maria Carminati, airs d'opéras. Aparté 2021 (AP221).

Enregistré par Little Tribeca du 20 au 29 juin 2019 au Teatro Verdi de Trieste, puis du 7 au 10 octobre 2019 à l’église luthérienne Saint-Pierre de Paris.

Les différents cycles de la vie requièrent, à chaque franchissement, un repère symbolique, une borne destinée à marquer, souvent en regardant derrière soi, l’étendue du chemin déjà parcouru. Premier enregistrement en récital de Béatrice Uria-Monzon, Assoluta, album édité chez Apartemusic, pourrait bien signifier, au sein d’une longue carrière lyrique, ce passage d’une ligne de chant estampillée mezzo à celle de soprano. Nonobstant les deuils effectués et les pertes consenties à même d’ouvrir sur de nouveaux espaces de liberté, subsistent inévitablement de ce passé, de substantiels fragments vocaux qui témoignent de l’attache à ce qui fut. Accompagnés par l’Orchestra della Fondazione Teatro lirico Giuseppe Verdi di Trieste placé sous la direction de Fabrizio Maria Carminati, les enregistrements distincts entre le Teatro Verdi de Trieste et l’église luthérienne Saint-Pierre à Paris auront probablement eu leur part d’influence dans ce qu’il nous est permis d’entendre.

Béatrice Uria-Monzon ne s’en cache point et s’en explique dans un entretien tandis qu’elle abordait les rôles de soprano : «  j’avais le sentiment de perdre les racines, l’ancrage de ma voix, comme si je me déconnectais de mon corps et perdais ma couleur vocale ». Les onze titres de cet album — une indéniable performance — illustrent cette oscillation, voire ces ultimes hésitations inconscientes entre l’ancien et l’actuel lorsqu’il s’agit de lâcher la proie pour l’ombre. Que de différences surprenantes en effet, entre son « Io son l’umile ancella » (Adriana Lecouvreur de Francesco Cilea), introduction de l’album marquée par des aigus forcés, doublés en outre d’un vibrato qui gagnerait à être plus resserré et ses interprétations subséquentes plus subtiles, plus incarnées — et autrement plus convaincantes — qui allient puissance tellurique et ineffable émotion : en témoignent son « La mamma morta » (Andrea Chenier d’Umberto Giordano) ainsi que son « Sola, perduta, abbandonata » (Manon Lescaut de Giacomo Puccini). Son brillant « Suicidio » (La Gioconda d’Amilcare Ponchielli) nous offre aussi l’occasion d’apprécier l’articulation souple de ses vocalises « Volavan l’ore » tout comme ses impressionnants graves charnus « Or piombo esausta » qui précèdent d’éclatants aigus sur « Domando al cielo ». Même qualité de notes hautes pour son « Parlami, amore…amore ! » du « Senza mamma » (Suor Angelica de G. Puccini).

Évidemment, comme Béatrice Uria-Monzon l’explique, les rôles sombres « de femmes qui souffrent » — rappelons-nous son interprétation de La Navarraise en 2012 à Monaco — lui vont comme un gant : à ce titre, le personnage de Lady Macbeth avec « Nel di della vittoria…Vieni t’affreta ! » et « Una macchia è qui tuttora ! » (Macbeth de Giuseppe Verdi) lui sied parfaitement. 

Restent les deux « tubes » lyriques de cet album — un créneau très disputé — que sont le « Vissi d’arte » de Tosca et plus encore le « Casta Diva » de Norma. Béatrice Uria-Monzon en propose une version qu’il convient de saluer, empreinte, surtout pour le second qui en tire un net avantage, de toute la retenue et des nuances nécessaires. Sans doute les puristes en débattront-ils encore longtemps.

Signalons, last but not least, l’engagement de cette artiste au caractère bien trempé pour son combat — sans engagement politique précise-t-elle « car ce n’est pas le rôle de l’artiste » — contre « la violence, la pauvreté, la maltraitance » : elle participera prochainement à un événement pour le CALMS qui lutte contre les maltraitances faites aux femmes.

Nice, le 20 mai 2021
Jean-Luc Vannier


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