musicologie

24 février 2020 —— Jean-Marc Warszawski.

Mûza Rubackytė et le Quatuor Mettis enquintettent Chostakovitch et Weinberg

Chostakovitch, Weinberg, Dramatic russian legacy, Mûza Rubackytė, Quatuor Mettis, Chostakovitch, Quintette avec piano en sol mineur, opus 57 ; Weinberg, Quintette avec piano en fa mineur, opus 18. Lifia Digital 2019 (Lidi 0302347-19).

Enregistré en juin 2019 au Paliesiaus dvaras, en Lituanie.

Mûza Rubackytė est née à Kaunas en Lituanie, au sein d’une dynastie de musiciens, entre trois pianos forts occupés entre mère et tante. Le père juriste n’y résiste pas, il se convertit au chant d’opéra à l’âge de quarante ans. Voulant être une vraie élève, elle pouvait sonner à la porte de sa propre maison, pour obtenir un cours avec sa mère, recommençait le manège quand elle trouvait que c’était un peu court.

Mūza Rubackytė intègre la filière des enfants doués, qui la mène au Conservatoire Tchaïkovski  de Moscou. Avec  un concours remporté en 1981 à Leningrad (Saint-Pétersbourg) et la même année le Franz Liszt de Budapest, elle  commence une carrière internationale qui la mène, surtout à partir de 1989, sur les scènes du monde entier. Elle est aussi professeur à l’Académie de musique de Vilnius, ville où elle a créé un festival de piano.  Les autorités lituaniennes l’ont honorée de l’ordre de la Légion d’honneur.

Elle se déclare lisztienne avant tout, mais cultive un large répertoire, comme le montre sa quarantaine d’enregistrements.

Pour celui-ci, elle s’est associée au quatuor Mettis pour graver deux quintettes avec piano : l’opus 57 (1940) de Dimitri Chostakovitch et l’opus 18 (1944) de Mieczysław Weinberg, ce qui est une belle et grande idée de programmation.

Pendant l’effroyable calamité de la Seconde Guerre mondiale, Chostakovitch compose ses 6e, 7e, et 8e  symphonies, un trio pour cordes, une sonate pour piano, et ce quintette. Cette œuvre est une commande du Quatuor Beethoven, après le succès du 1er quatuor opus 49, défendu par le quatuor Glazounov en 1938. Chostakovitch aurait ajouté le piano afin d’avoir l’occasion de jouer lui-même et de voyager un peu partout, grâce aux tournées.

Cette œuvre remporte un grand succès, la Pravda jubile : « À quoi tiennent la nouveauté et la force de cette œuvre ? Le contenu du quintette consiste, en son lyrisme, sa vérité du comportement humain, ses dispositions et ses images. L’œuvre touche par sa profondeur et sa grandeur, il a trouvé la solution lyrique à une tâche artistique très importante d’aujourd’hui : véracité, sincérité et amour ont libéré la force intérieure d'une grande personnalité humaine … La puissance de l'effet esthétique et l'expression musicale du quintette sont vraiment signifiantes ». Pour cette œuvre, il reçut le Prix Staline et les 100 000 roubles qui allaient avec.

Mieczysław Weinberg  ou Moishei Vainberg, lui, vient de Pologne. Il est né à Varsovie en 1919. À dix ans, il joue du piano dans le théâtre où son père musicien travaille, intègre le conservatoire en 1931. Ses capacités pianistiques gagnant en renommée, Josef Hofmann, pianiste polonais adulé, installé aux États-Unis depuis 1914, prévoit de le faire venir auprès de lui, mais le projet est rattrapé par les pogromes et la guerre. Weinberg fuit en URSS, sa famille sera assassinée au camp de Trawniki. Il entame de sérieuses études de composition au conservatoire de Minsk, où il est diplômé en 1941. Il gagne Tachkent, y épouse Nathalie, fille du directeur d’un théâtre yiddish, Solomon Mikhoels, et rencontre Chostakovitch. Rencontre qui fut selon ses propres termes, comme une nouvelle naissance. Chostakovitch devint « la première personne à laquelle il désirait montrer ses nouvelles œuvres », leur amitié dura jusqu’à la disparition de Chostakovitch en 1975. Weinberg est au sommet de sa notoriété dans les années 1960. Son catalogue est monumental (plus de 500 compositions). Son esthétique doit beaucoup à Chostakovitch. Moins fondamentalement polyphonique, on y entend des effets de motricité rythmique évoquant Igor Stravinski ou Béla Bartók. Il admirait également les œuvres de Sergueï Prokofiev et de Gustav Mahler.

Il y a entre les œuvres de Chostakovitch et de Weinberg, ils se montraient mutuellement leurs œuvres, un cousinage évident, dans la parfaite maîtrise des canons académiques et leur perversion par des dissonances acides ajoutées, des lignes mélodies qui déraillent, des dessous décalés, des unissons archaïsants, des incrustations curieuses, comme autant de commentaires grinçants, qui au résultat rendent l’effet un humour macabre, de dérision, de rage aussi, mais aussi d’un désastre tragique, non pas au regard de la dictature stalinienne, mais de l’invasion nazie, particulièrement pour Weinberg, il eut la confirmation de la disparition de sa famille dans les années 1960, qui en évoquera la douleur tout au long de sa vie.

Si les avant-gardistes occidentaux firent après-guerre table rase, estimant qu’il n’était plus possible  de « faire comme avant », ici on ne rompt pas avec la tradition, les traditions (académique et populaire), mais on la commente et l’agrémente de diverses sensations, où le grotesque, l’aigreur se taillent la part belle, avec un certain primitivisme ajouté, une certaine écriture à cru, qu’on pourrait rapprocher du primitivisme pictural rugeueux de Kazimir Malevitch.

Voici donc un enregistrement qui prend tant à l’oreille mélomane qu’au cœur de la sensibilité  humaine, dans une magnifique interprétation. Bon centième anniversaire, Mieczysław Weinberg.

Le Quatuor Mettis : Kostas Tumosa, Bernardas Petrauskas, Karolis Rudokas, Rokas Vaitkevičius.

Mieczysław Weinberg, Quintette avec piano en fa mineur, opus 18, IV. Largo, plage 9 (extrait).

1-5. Dimitri Chostakovitch, Quintette avec piano en sol mineur, opus 57 1. prélude, 2. Fugue, 3. Scherzo, 4. Intermezzo, 5. Finale.

6-10.Mieczysław Weinberg, Quintette avec piano en fa mineur, opus 18, 1. Moderato con moto, 2. Allegretto, 3. Presto, 4. Largo, 5. Allegro agitato.

 Jean-Marc Warszawski
24 février 2020

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Voir :

De Franz à Franz, entre Liszt et Schubert, par la pianiste Mūza Rubackytė

L'intégrale des œuvres de Julius Reubke par Mūza Rubackytė et Olivier Vernet

Biographie de Mieczysław Weinberg

Biographie de Dmitri Chostakovitch


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