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Michel Rusquet
Trois siècles de musique instrumentale
Un parcours découverte

Table des matières

III. Le temps de Bach

 

Tomaso Albinoni
1671-1751

France - Italie - Allemagne - Autres nations

Au moins à deux titres, ce Vénitien aura été béni des dieux : de riche extraction, il eut déjà la chance, pendant  presque quarante ans, jusqu'à la faillite de la fabrique de papier paternelle, de pouvoir se consacrer à la musique pour son seul plaisir, ce qui explique que, dans ses premières œuvres publiées, son nom soit suivi de l'enviable mention dilettante veneto ; et en plus, bien plus tard, à partir du milieu du siècle dernier, il allait tout à coup bénéficier d'une popularité presque comparable à celle de Vivaldi, mais une popularité due avant tout à une pièce, le célébrissime Adagio pour cordes et orgue dit « d'Albinoni », qui date de 1958 et est en fait presque entièrement l'œuvre du musicologue italien Remo Giazotto.

N'en déduisons pas que la renommée de notre homme serait totalement usurpée : il figure en bonne place, aux côtés des Vivaldi et autres Marcello, parmi les grands Vénitiens de l ‘époque, et, s'il n'eut pas le génie (et surtout l'originalité) du prêtre roux, son art, d'un bel équilibre et d'une grande élégance, mérite le plus grand respect. On lui doit du reste d'avoir précédé Vivaldi dans la voie du concerto à un seul soliste. En outre, il eut lui aussi l'honneur de susciter l'intérêt de J.S. Bach qui lui emprunta des thèmes de fugues et qui, dit-on, faisait volontiers étudier ses œuvres à ses élèves en contrepoint.

Aujourd'hui, Adagio ou pas, on associe tellement son nom à la musique instrumentale qu'on a du mal à croire qu'il s'était surtout fait connaître comme compositeur d'opéras : il en fit représenter cinquante-trois, la plupart à Venise, car ce faux dilettante ne bougea guère de sa ville natale. Cependant, notre musicien était lui aussi violoniste, et d'ailleurs, lorsqu'il fut contraint de gagner sa vie, il se fit professeur de violon ; il était donc bien naturel qu'à son tour il laisse à la postérité son lot de sonates et de concertos.

Les Sonates et les Balletti

Outre une petite douzaine de sonates pour violon et basse continue éditées sans numéro d'opus, on dénombre cinq recueils de pièces relevant de la musique de chambre, parmi lesquelles des Balletti qui ne sont rien d'autres que des suites de danses à l'italienne.

Les deux premiers – l'Opus 1 de 1694 avec 12 Sonates et l'Opus 3 de 1704 avec 12 Balletti – sont constituées de pièces en trio dont la basse continue est confiée respectivement à l'orgue et au clavecin. Dans toute cette série, on sera surtout frappé de la maîtrise dont fait preuve le tout jeune Albinoni dans les 12 sonates de l'Opus 1 : il y reste fidèle à la découpe désormais classique de la sonate d'église ; il se coule dans le moule encore neuf de la sonate a tre corellienne ; mais son talent mélodique, son sens de l'équilibre et des proportions, et surtout ses dons pour le contrepoint s'y affirment déjà.


Sonate opus 1 no 1 en mineur
par Parnassi Musici

Suivront, vers 1708 puis 1711, deux recueils de sonates pour violon qui adoptent toutes le schéma en quatre temps de la sonate d'église : l'Opus 4 avec ses 6 sonates (cinq en réalité, la sonate n°4 étant apocryphe), puis l'Opus 6 intitulé Trattenimenti armonici avec ses 12 sonates. Des œuvres qui ne jouent pas la carte de la virtuosité et qui privilégient la mélodie et le lyrisme, avec des moments d'une belle intensité.


Sonate opus 6 no 6 en la mineur
par La Fenice (Amandine Beyer, violon)

Puis, avec l'Opus 8 de 1722, Albinoni revient aux pièces en trio avec un tir groupé de 6 paires de sonates et balletti. On y retrouve, en plus accompli parfois, les qualités typiques du compositeur qui, surtout dans les Allegros des sonates,déploie de remarquables constructions canoniques ou fuguées.

Les Concertos

Cinq numéros d'opus au total, échelonnés entre 1700 et les années 1740, avec des contenus assez différenciés. C'est ici qu'on trouvera certainement le meilleur d'Albinoni.

Le premier de ces recueils — l'Opus 2 — est constitué de Concerti et Sinfonie a cinque. Les six Sinfonie (ou sonates) respectent la division en quatre mouvements typique de la sonate d'église et séduisent par leur belle sensibilité harmonique. Les six concertos privilégient quant à eux le schéma en trois mouvements nouvellement en vogue et, comme ceux de Giuseppe Torelli, intègrent quelques épisodes soli qui permettent à un violon solo de briller, ouvrant ainsi la voie au concerto de soliste vivaldien. La démarche se poursuivra, avec une plus nette émancipation du soliste, dans les 12 concertos a cinque de l'Opus 5 publié en 1707.


Sonate (ou sinfonie) a cinque opus 2 no 2 en ut majeur
par l'Ensemble 415 (Chiara Banchini)

Viendront ensuite, vers 1715, avec l'Opus 7, puis vers 1722, avec l'emblématique Opus 9 , les deux recueils dans lesquels Albinoni se montre au plus haut de son art ; deux recueils de 12 concertos chacun, et d'une louable variété instrumentale puisque, chaque fois, on a droit à 4 concertos avec violon solo, 4 avec hautbois solo et 4 avec deux hautbois. D'aucuns avouent une préférence pour l'Opus 7, au motif qu'il serait plus personnel et original que l'Opus 9. Mais pour beaucoup, c'est ce dernier qui l'emporte par ses qualités d'équilibre et de souveraine élégance ainsi que par des contours mélodiques qui réalisent une sorte d'idéal vocal. A cet égard, l'Opus 9 no 7 en majeur, pour violon,représente un sommet incontesté avec la merveilleuse cantilène de son Andante enmineur. Mais cet Opus 9 est particulièrement cher au cœur des hautboïstes qui y trouvent quelques-unes des plus belles pages consacrées à leur instrument. Ici en effet, « pas de prouesse technique, mais une volonté d'approcher la voix humaine, enveloppée dans un tissu orchestral dense et riche, souvent contrapuntique dans les mouvements rapides. Les sections lentes surtout portent la griffe à nulle autre pareille du vieux Vénitien. Pas de Largo chez Albinoni, mais une prédilection pour la forme Adagio, dont le plus bel exemple ici est celui de l'Opus 9 no 2 en mineur, dépouillé et pathétique. »1


Concerto pour hautbois opus 7 no 3 en si bémol majeur (I. Adagio)
Anthony Camden & The London Virtuosi (John Georgiadis)

 


Concerto pour hautbois opus 9 no 2 en mineur (II. Adagio)
par Frank de Bruine & The Academy of
Ancient Music (Christopher Hogwood)

 


Concerto pour violon opus 9 no 7 en majeur
par Andrew Manze & The Academy of Ancient Music (Christopher Hogwood)

 


Concerto pour 2 hautbois opus 9 no 9 en ut majeur
par Frank de Bruine, Alfredo Bernardini & The Academy of Ancient Music (Christopher Hogwood)

Bien plus tard, le musicien livrera encore un recueil de 12 concertos pour violon, mais n'était-ce pas un recueil de trop ? « L'Opus 10 d'Albinoni, dernier coup d'archet du vieux maître avant le silence, est une œuvre bizarre, mal ficelée, à cheval sur deux mondes : le baroque crépusculaire et l'esthétique galante à la mode pendant la décennie 1740/1750. Albinoni s'adapte comme il le peut, accumule traits, broderies et rythmes lombards, mais rien n'y fait. Dans un monde où le contrepoint a trépassé et où règne sans partage la linéarité mélodique, il s'ennuie… »2

Notes

Notice biographique dans musicologie.org

1. Roger-Claude Travers, « Diapason » (400), janvier 1994

2. —, « Diapason » (421), décembre 1995

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ISSN 2269-9910

Références / musicologie.org 2013
Wednesday, 27 November, 2013 13:06

 

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