musicologie

Monaco, 18 novembre 2019, —— Jean-Luc Vannier.

Une Lucia de Fête nationale à l’Opéra de Monte-Carlo

Olga Peretyatko (Lucia). Photographie © Alain Hanel.

Des décors somptueux (Rudy Sabounghi) et puissants de symbole — l’encerclement du rocher secoué par d’incessantes vagues qui s’y échouent ne rappelle-t-il pas celui des psychotiques par la récurrente et infernale réalité ? —, des costumes soignés (Jorge Jara), des lumières (Laurent Castaingt) recréant des peintures où Rembrandt (1606-1669) disputerait l’héritage du « ténébrisme » à Le Caravage (1571-1610), tels étaient les atouts de la superbe mise en scène signée Jean-Louis Grinda pour sa Lucia di Lammermoor : une nouvelle coproduction avec le New National Theatre Foundation de Tokyo et dont la première avait lieu le dimanche 17 novembre au Grimaldi Forum dans le cadre de la Fête nationale de Monaco.

Dans cette œuvre créée par Gaetano Donizetti au Teatro di San Carlo de Naples en septembre 1835 — un succès immédiat et phénoménal — la folie de l’héroïne qui compose la presque totalité de l’acte III n’est pas sans faire souvenance de celle, plus sur le versant hystérique, d’Elvira dans I Puritani, de Bellini : son dernier opéra créé au Théâtre-Italien de Paris le 24 janvier 1835, huit mois avant sa disparition. Une folie qui « parlait » quant à elle au compositeur de Bergame puisqu’il fallut, à la fin de sa vie, l’interner dans un asile en raison de sa démence.

Artur Rucinski (Enrico). Photographie © Alain Hanel.

Une folie encore dont « la jouissance est dans l’orgasme sensoriel que représente l’hallucination, elle est dans l’orgasme du moi que représente l’invention délirante » (Paul Claude Racamier, Les schizophrènes, Petite Bibliothèque Payot, 1990, p. 17). C’est cette dimension qui aura manqué à la principale interprète de cette admirable production : nous avions entendu Olga Peretyatko dans Les Contes d’Hoffmann à Monte-Carlo en janvier 2018 et nous avions alors admiré les facultés d’ubiquité vocale de la soprano dans les quatre rôles féminins de l’œuvre. C’est une chose de chanter du Jacques Offenbach mais c’en est une autre d’interpréter le bel canto de Donizetti : il nous semble qu’Olga Peretyatko a été trahie par sa propre maitrise technique dans son art vocal. Toute sa — magnifique — ligne de chant est tellement contrôlée qu’elle ne lui permet pas « d’entrer » dans la folie de Lucia à l’acte III.

Ismael Jordi (Edgardo). Photographie © Alain Hanel.

En témoigne son grand air « Il dolce suono » - « Ardon gli incensi » au cours duquel elle croit entendre la voix d’Edgardo, imagine voir son amant la rejoindre près de la fontaine – là où  un duo enflammé «  Verranno a te » avait scellé leur union à l’acte I  – et la suivre à l’autel : nonobstant toutes les trilles, les roulades, les appogiatures et autres impressionnantes vocalises que la soprano réussit, « c’est avant tout de l’interprète que dépend ici l’expression dramatique » nous dit Lucien Rebatet (Une histoire de la musique, Des origines à nos jours, Coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1969, p. 400.). Et c’est de cette densité dramatique, de cette profonde incarnation vocale et gestuelle de la folie que nous prive Olga Peretyatko : elle chante certes bien, mais elle chante la réalité et non le délire hallucinatoire. La lance gigantesque dont elle est affublée dans cette scène, sauf à jeter un clin d’œil comique à Brünnhilde, n’aide probablement pas à convaincre. Paradoxe de cette trahison d’une voix sachant chanter mais non suffisamment personnifier: le suraigu final de Lucia, tant attendu, est complètement raté. Loin, par exemple, de l’interprétation transfigurée d’une « Liebestod » de Tristan und Isolde par Waltraud Meier à la Scala de Milan en décembre 2007. Version exploitée chaque année au séminaire de psychanalyse par l’auteur de ces lignes afin d’illustrer les méandres de la jouissance féminine.

Olga Peretyatko (Lucia). Photographie © Alain Hanel.

Une critique identique – même manque de nuance, de chair dans la voix — s’adresse à Artur Rucinski dans le rôle d’Enrico. Entendu dans le personnage du père de Luisa Miller en décembre 2018, le baryton, dont certaines rumeurs à l’entracte le tenaient pour souffrant, chante juste, tonne de puissants forte mais sans aucune variation. Son air d’entrée « Cruda, funesta smania » devient un écho très amoindri de sa « haine » et de sa « fureur ».

Nous ne tarirons pas d’éloges en revanche sur le ténor espagnol Ismael Jordi, incontestable gagnant à l’applaudimètre au dernier tableau de l’acte III avec son « Tombe degl’avi miei » et son ultime adieu « Tu che a Dio spiegasti l’ali » : timbre suave, voix riche en couleurs, vibrante d’émotions, puissante en émission. Et comme le metteur en scène — encore une référence à Richard Wagner ? – l’invite à se jeter du rocher dans les flots tumultueux à l’image de Senta joignant dans la mort le Fliegende Holländer, cette petite touche de féminin qui adoucit la vaillance de l’amant transi achève de soulever l’enthousiasme du public. Autre héros vocal de cette soirée, la basse Nicola Ulivieri  (Raimondo et Rodolpho dans La Somnambule au TCE) à la voix solidement charpentée. Remplaçant Diego Silva à la dernière minute, le ténor au regard ô combien exalté Enrico Casari (Arturo et Poisson dans Adriana Lecouvreur sur le Rocher) peine à convaincre.  La mezzo-soprano Valentine Lemercier qui interprétait déjà le personnage d’Alisa au Théâtre des Champs-Élysées, le ténor Maurizio Pace (Normanno et Abdallo dans un Nabucco monégasque) soutiennent la distribution.

Lucia di Lammermoor. Opéra de Monte-Carlo. Photographie © Alain Hanel.

La direction musicale de Roberto Abbado dont notre confrère soulignait la réussite dans la Lucia parisienne précédemment citée, guide magistralement l’orchestre philharmonique et les chœurs (Stefano Visconti) de l’opéra de Monte-Carlo. Ouverture aux plus sombres accords, dialogue raffiné de l’orchestre avec la harpe au début du deuxième tableau de l’acte I. Ainsi qu’un sublime sextuor millimétré à la fin de l’acte II « Chi mi frena in tal momento ». Cerise sur le gâteau offert par le directeur général de l’opéra, la remarquable prestation de Sascha Reckert dont l’étrangeté sonore de son harmonica de verre accompagne les déambulations psychiques de Lucia. Peut-être regretterons-nous l’absence d’écrans latéraux qui oblige tous les chanteurs à se concentrer sur les indications fournies par le seul pupitre physique du maestro.

Et puisque Jean-Louis Grinda se plaît à nous lancer des œillades  wagnériennes, posons-lui sans détour la question : à quand, à l’image de votre inoubliable Rheingold, une grande et belle Tétralogie sur la scène monégasque ?

 

Monaco, le 18 novembre 2019
Jean-Luc Vannier

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Lundi 18 Novembre, 2019 19:27